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SCENE PREMIERE

HENRIETTE, HORTENSE, MARIA

Henriette, entrant avec ses amies. Et qu’on dise que le hasard n’est pas un bon génie 1

maria, à Hortense. Nous retrouver à l’Abbaye-aux- Bois, toi la jeune mariée !

hortense, à Maria. Toi, la veuve de vingt-deux ans...

Henriette. Et notre amitié n’a pas perdu un jour pour se renouer, de mes fenêtres qui sont en face, je t’ai vue arriver ce matin.

LAGNY.— Imprimerie de Vulit oI Cie. — \ | î.

D’ARANDA

hortense. Et nous voilà réunies toutes trois, chez moi, comme il y a trois ans au couvent des Filles-du-Calvaire.

maria. C’est vrai!., c’est vrai! on nous appelait les trois inséparables, et vous souvenez-vous, quand aux heures de loisir, nous allions au fond du jardin...

hortensk. ( Henriette va au guéridon à gauche , et se met à tricoter.) Pour Jouer la comédie... (/I Maria.) Tu voulais toujours les rôles terribles, les rôles de jalousie : Hermione et Roxane !

maria. Toi les amoureuses romanesques, Chimène et Aménaide.

mortlnsk. Oui, les passions malheureuses... c’était mon bonheur I être aimée ou mourir!.. Mais Henriette, qu'estce qu’elle faisait donc?

Henriette. Moi, je tricotais.

maria. Comme maintenant!.. (Riant.) Bonne Henriette, toujours la mémo !

iiortlnsf. Elle avait tous les prix de sagesse... (A A/aria. i Et nos songes de bonheur.. In beau jeune homme qui devait nous aimer...

maria, à Horte»*e. A toi, il devait te dire, Je t’aime, an milieu d’un orage et à la lueur des éclairs.

iiorhn.se, à Maria. Et ft toi, en te sacrifiant une rivale.

Henriette. Et moi devant mon père, ma mère, mes sœurs et toute ma famille.

MARIA

Air i Quand l'amour naquit à Cythit».

Oui, je voyais dès lors en perspective Un chevalier, des belles favori...

HORTF.NSE.

Moi, je rêvais la flamme la plus vive!

HENRIETTE

Moi, je rêvais un bon mari!

MARIA

Et ce bonheur, promis à mon jeune Age,

Je l’ai cherché bien loin, sous un ciel bleu !

HORTENSE

Moi, je le vois tou.ours dans un nuage !

HENRIETTE

Moi, je l’attends au coin du feu!

hortense. Eh bien! mes amies, depuis trois ans, depuis le temps où nous nous racontions ainsi nos espérances et nos rêves, nous avons fait toutes trois dans la vie ! le seul pas que fasse une femme nous nous sommes, mariées!.. Eh bien!., racontons-nous...

HENRIETTE. Elle se lève, toutes trois prennent des | sièges; Henriette apporte la petite table à ouvrage et

! s’assied auprès. Oh! la bonne idée !.. Toi, Maria, qui es

| née en Andalousie, toi qui as vu l’Italie et l’Espagne... hortense. Toi qui es veuve... tu dois être la plus riche d’événements, à toi de commencer.

MARIA. Oh! non... non, mes amies...

| hortense. sfcta refuses... c’est que tu as quelque chose I à dire... des aventures bien tendres, bien romanesques... HENRIETTE. Et moi qui n’ai jamais lu de romans!.. maria. Ah! si vous saviez où ma pauvre tête m’a conduite... je suis là bien heureuse, et trouvant la vie bien | douce, et cependant, de moi-môme, j’ai été bien près de la quitter...

HENRIETTE. Tu as voulu te tuer?

j hortense. Par amour?

maria. Oui!..

Henriette, laissant tomber son tricot. Jésus mon Dieu!

hortense. Dis-nousbien vite...

maria. Quand je quittai le couvent, quand je vous quittai, j'allais retrouver mon père en Espagne... au bout de trois semaines j’étais mariée, au bout de trois mois, j’étais veuve... jeune et riche, chacun m’entourait d’adorations

auxquelles j’étais fort peu sensible... mais la seconde année de mon veuvage je rencontrai à Madrid... monsieur... plus tard peut-être je vous dirai son nom...

Henriette, tricotant. Eh bien... Don Alvarez!

maria. Soit! appelons-le don Alvarez. 11 était jeune, brillant; il ressemblait à l’inconnu que nous rêvions!.. Recherché, admicô de tous... je l’aimai!., mais en même temps que l’amour, une passion affreuse... dévorante, entra dans mon cœur!.. C’était par pressentiment que je jouais toujours les rôle» de Roxane! Je devins jalouse ! jalouse presque jusqu’à la folle!.. Il était si beau qu’il me semblait que tout le monde devait l’aimer et qu'il devait aimer tout le monde... Chacune de ses paroles me paraissait une trahison, chaque femme une ennemie... Vingt fois j’avais promis à lui et à moi-même de me cor riger d’un défaut qui devMt faire noire malheur à tous deux... je commençais à y réussir... mais un soir, à Madrid, ch i l'ambassadeur de France... à un bal masqué où il avait dansé plusieurs fois avec la même personne. . le voyant s'approcher d’elle encore et lui parler tout bas en riant, ma této se perdit, et au milieu de la fête j’insultai cette jeune dame, je lui arrachai son masque 1 C’était sa sœur!.. Lui, orgueilleux comme un Castillan, rompit pour toujours avec moi!.. Vous dire mon désespoir... c’est impossible! Si j’avais eu une rivale, je l’aurais tuée, mais je ne pouvais accuser et punir que moi... je me jetai dans le Guadalquivir.

HORTENSE ET HENRIETTE. Ociel!

maria. Le bonheur ou le malheur voulut qu'on me sauvât. Mon père, chargé d’affaires à Paris, m’emmena avec lui, il m’a conduite jusqu’ici où votre vue, mes amies, m’a fait un moment oublier le passé, et où le récit de votre vie me consolera de la mienne!

Henriette. Pauvre Maria!

hortense. Comment, tu la plains!.. (A Maria.) Tu te

plains! voilà du mouvement... delà vie!..

maria. Mais il m’abandonne ..moi qui me suis à jamais compromise par un tel éclat.

hortense N’aie-douc pas peur! quand son premier ressentiment se sera passé.

Air : Du partage de la richesse.

Il reviendra, plus tendre et plus fidèle,

11 reviendra, te rendant ses amours,

A tes genoux te redemander celle Qui pour lui seul sacrifia ses jours!

Par lui bientôt tu seras consolée Et tu joindras, quel heureux sort !

Au bonheur de t’être immolée...

L’avantage de vivre encor!

hortense. Et tous tes rêves de jeune fille, tes rêves de jalousie, de grande passion... seront réalisés en bonheur, au lieu que pour moi!..

maria. Eh bien!..

hortense. Eh bien, pour moi rien, pas même de rêves! jugez-en. Mon beau-père , comme vous le savez, était munitionnaire des armées républicaines et impériales : il ne voyait dans la gloire que des fournitures ; il estimait Marengo ou Austerlitz par livres, sols et deniers! Une victoire était pour lui un million de remporté, et à force de gagner... des batailles, il excita l’humeur de Napoléon.

Henriette, tricotant toujours. Jalousie de métier!

hortense. Sa Majesté se fâcha; et mon père fit comme tous les souverains de l’Europe... il eut peur et se soumit bravement à toutes les conditions. — - Vous avez une belle fille! — Oui, Sire. — Votre seule héritière? — Oui, Sire. — Vous la marierez au fils d’un brave général tué sur le champ de bataille, au jeune Volberg, mon ancien page, qui vient de sortir de Fontainebleau comme souslieutenant; et comme il n’a rien, vous donnerez deux millions de dot. — Oui, Sire... accepté! — C’est ainsi

D{AHANDA

! que mon mariage fut décidé, malgré mes réclamations. maria. Est-il possible?

iiortense. Mon père qui tremblait fut inflexible ; mais ce n’est rien encore! je ne connaissais pas monsieur de i Volberg. Pendant qu’on négociait pour lui, il se battait à Dresde, et on venait de le transporter à Paris, dangereusement blessé, avec le titre de capitaine. Vous croyez que i cet incident suspendit le mariage... nullement! on n’at- | tendit même pas le retour de ma mère, malade aux eaux des Pyrénées. Notre première entrevue eut lieu en présence de M. Dupuytren, dans la chambre du blessé! maria. Vraiment!.. Était-il beau?

hortense. 11 aurait pu l’être ; mais un grand coup de sabre sur la figure...

maria. C’était intéressant!

hortense. C’était affreux! des bandages, la tête enveloppée, on ne lui voyait qu’un œil, l’œil gauche; je ne pensai qu’à ne pas le regarder; le lendemain, nous fûmes i mariés avec le même cérémonial, le maire, à cause de l’étal du futur, s’étant transporté à domicile., et depuis... maria. Depuis?..

hortense. Je ne l’ai jamais revu!..

maria et Henriette. Comment?

hortense. Le soir même de mon mariage, une lettre de Bagnères m’apprit que ma more était au plus mal. Je courus en poste près de ma pauvre malade dont ma tendresse et mes soins prolongèrent l’existence pendant plus de deux mois... mais je ne pus la Sauver, et quand je revins à Paris dans le désespoir... mon mari était parti! maria. En vérité!

hortense. Parti pour l’Espagne, où l’appelait une expédition hasardeuse. Pendant deux mois des lettres assez affectueuses et fréquentes adoucirent son absence et me j firent désirer son retour; mais depuis six mois, il ne m’a pas écrit une seule ligne; il vit, le ministre m’en a donné l’assurance, et l’on m’annonce tous les jours sou arrivée, mais il n’arrive pas; et moi je languis ici avec ma vieille tante, seule, mariée à un homme qui me dédaigne et que je ne connais pas..- je me trompe, je le connais, je le vois d’ici, un traîneur de sabre qui fume, boit, jure... ah ! mes pauvres rêves, que sont-ils devenus? maria. Ne pas connaître son mari!

Henriette, gaiement. De sorte que nous voilà trois dames. . dont une demoiselle...

hortense. Henriette, Henriette, une telle remarque... t Henriette, pliant son ouvrage. Est toute naturelle... puisqu’on dit tout! Quant à moi, mes amies, si j’avais parlé la première, mon récit n’eùt rien offert de bien piquant; mais venant après les vôtres, il avait son prix. (Elle se lève.) Je me suis mariée en plein jour, à Paris, devant un maire qui m’a embrassée, avec un homme de mon âge ; mon père à droite, ma mère à gauche, et une foule de petits cousins. Nous avons déjeuné ensemble, nous avons dîné ensemble... et le soir... le soir, mon mari n’est pas parti pour l’Espagne. (Elle reporte le guéridon.) Au bout d’un an, j’avais une fille, au bout de deux ans, un garçon. Mon mari veut que nous en ayons douze. ( Hortense et Maria se lèvent.) 11 n’avait pas de fortune, mais il a du talent, il est avocat ; il plaide tous les jours, et si vous saviez l’estime et la réputation dont il jouit . déjà!..

maria. Est-il beau?

Henriette. Dame!., un homme n’est jamais laid, et un mari qu’on aime est toujours beau; enfin... je ne trouve rien de charmant comme lui... il ne trouve rien d’aimable comme moi; nous nous le disons toute la journée, et nous la trouvons trop courte... et pendant que vous parliez toutes deux, je me disais : quel bonheur! je vais revoir Gabriel dans une demi-heure!

hortense. Et tu te trouves heureuse?

HENRIETTE. Si je me trouve heureuse! . mais je ne comprends pas qu’on puisse l’être davantage ! je n’ai rien à

désirer. Hier ressemblait à aujourd’hui qui ressemblera à demain.

hortense. C’est bien monotone.

Henriette, remontant. Heureusement!

hortense.

Air : Vaudeville du Carlin de la marquise.

La même chose tous les jours !

Tous les jours le calme suprême,

C’est ennuyeux!., le mot toujours Ferait bâiller dans le ciel même !.

Oui, sans tourments et sans désirs.

Sans passions, comme sans haines,

Une éternité de plaisirs Est une éternité de peines!

maria, à Hortense. Tu as raison!..

hortense. N'est-ce pas?., et dans ce moment, que veux-tu faire? qu’espères-tu?

maria. Je n’espère pas; mais j’attends!

hortense. Je parierais qu’il est désolé ot qu’il te regrette.

maria. Si je le savais !

Henriette, redescendant. Eh bien! mes bonnes amies, je le saurai peut-être !..

maria et hortense. Toi! et comment?

HENRIETTE. Par mon mari, Gabriel Blinval. maria. Blinval... l’avocat! mais je l’ai vu souvent chez mon père!

HENRIETTE, vivement. Ah! tant mieux!., eh bien, estce que je n’ai pas raison? est-ce qu’il n’est pas bon, spirituel... aimable...

maria. Sans doute, et comme tu le disais, un des premiers talents du barreau... mais quel rapport y a-t-il entre ton mari et la personne dont nous parlons?..

HENRIETTE. Je m'en vais te le dire : Gabriel a, dans ses clients, un grand d Espagne qui doit prochainement arrivera Pans... pour un procès... le comte d’Arauda! maria, vivement et avec émotion. D’Aranda! hortense. Tu le connais?

maria, cherchant à se remettre. Qui ne connaît pas à Madrid le comte d’Aranda.

hortense. Alors., il doit connaître tout le monde... (A Henriette.) Tu le verras .. tu lui parleras...

Henriette. Mon mari, à la bonne heure... mais pas moi!

hortense. Et pourquoi donc?

Henriette. C’est que le comte d’Aranda... Gabriel q- ù me l’a raconté... est un homme terrible... d’abord il e t superbe, il est jeune, il est riche... et dès qu'il voit un e femme, il en tombe amoureux...

Hortense. En vérité!

Henriette. Et dès qu’il est amoureux , la tête n’y e. ! plus ., la femme qu’il aime le trouve partout... mèm „• chez elle... il lui remet des billets devant son mari; i entre par la fenêtre, par les panneaux, il séduit les de mestiques... on doit mourir de peur quand on est aimé par cet homme-là.

hortense. Mourir ainsi, c’est vivre!

Henriette. Enfin un jour, il a mis, dit-on, le feu à un pavillon pour enlever une femme veuve qu’il aimait. hortense. Est-il possible !

maria, avec émotion. Oui... c’est vrai... c’est vrai! hortense, avec exaltation. C’est sublime!

Henriette. C’est absurde! il a dû causer une frayeur horrible à cette dame.

maria, avec chaleur. Oui, mais il pouvait mourir, lui aussi, ou plutôt il serait mort mille fois avant de la laisser dans le péril! il est si brave, si beau! il y a tant de sincérité dans son exaltation, tant de bonne foi dans ce que tu appelles sa folie, que les hommes ne peuvent se défendre de l’aimer... toutes les femmes se le disputent. Henriette. Elles sont bien bonnes!

1228 D’ARANDA

maria. Tu as raison... car cet homme, à qui la passion a fait commettre tant d’extravagances, ne les pardonne pas, ne les excuse pas dans les autres.

Henriette. C’est toujours comme cela. . . on sent qu’on a besoin d’indulgence, et alors le peu qu'on en a, on le garde pour soi.

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