SCENE
HENRIETTE, HORTENSE
hortense. Je suis contente que tu restes.
Henriette, s’asseyant près du guéridon, et tricotant. Pourquoi?
hortense. Pour causer!
Henriette. Causons. ( Hortense garde un instant le silence.) Eh bien! tu gardes le silence, à quoi penses-tu donc?
hortense. Je ne pense pas, je rêve !
Henriette, se levant. A quoi donc?
hortbnse. Si je pouvais le dire, ce ne serait plus rêver . Ces récits, ces causeries ont éveillé mon imagination romanesque, et en écoutant Maria et toi, je me disais : Quel bonheur d’être aimée!
Henriette. Par son mari.
hortense. Sans doute, mais ce n’est pas à un mari que je pensais.
Henriette. Tiens! à qui donc?
hortense. A personne... mais n’est-ce pas charmant,
! dis-moi, de trouver toujours, comme cette veuve dont tu nous parlais, quelque brillant jeune homme attaché à vos pas, de savoir qu’il brave tout pour vous rencontrer un instant, de le voir vous remettre, au péril de sa vie, un billet... qu’on refuse, et cependant de trembler qu’on ne l’ait vu, qu’on ne vous accuse...
Henriette. Qui!.. oh, le mari?
hortense. Je ne sais pas, le danger, le tyran, celui qui vous fait mourir de peur.
Henriette. Mais c’est un supplice.
hortense. Délicieux.
Henriette. En théorie.
hortense. En réalité. Te l’avouerai-je? oui, je le puis, à toi, ma meilleure amie. Il a passé la plus folle idée dans ma folle tête... que veux-tu? je m’ennuie tant! Eh bien ! ce monsieur d’Aranda si exalté , si chevaleresque, si imprudent... je sens...
Henriette. Que tu l'aimes!
hortense. Oh! non, non ... mais j’aurais bien peur d’aimer quelqu'un qui lui ressemblerait.
Henriette. Y compris l’incendic.
hortense, riant. A cause de l’incendie. Traverser les flammes en pressaut celle qu’il aime sur son cœur.
Air : Vaudeville de Oui et Non.
Au milieu du feu, je le voi Avec elle... c’est admirable!
HENRIETTE
C’est très-mal!., et j’aurais dit, moi,
A ce monsieur tr.op inflammable :
« Chacun son goût. Monsieur, le mien « Ne saurait ressembler aux vôtres!
« On peut se brûler... c’est très-bien;
« Mais on ne brûle pas les autres! »
hortense. Ah! tu ne peux pas me comprendre! tu nC comprendras jamais ce qu’il y a d’enivrant dans cette vie d’émotions et d'agitations!
! Henriette. Cette vie-là me ferait mourir de peur... et ! puis il y a toujours là-dessous quelqu’un qui est trompé : j ce pauvre... on à qui tu ne penses pas; et toi si franche!
; si sincère! est-ce que tu pourrais feindre?
j hortense, gaiement. En y travaillant bien.
Henriette. Et les rivales?
hortense. Plaisir de plus!..
Henriette. Leur jalousie ?
hortense. Bah!..
Henriette. Leur vengeance?
hortense. Bah!..
Henriette. Leur jalousie? leur vengeance? non, non. Parlez-moi d’un bon mari à vous, à vous toute seule, qui vous appartienne en pleine propriété; à la bonne heure, c’est du légitime, cela, et hors du légitime, pas de salut.
hortense. C’est très-bien pour toi qui as un mari; mais moi ..
Henriette. Monsieur de Yolberg reviendra. hortense. Quand j’aurai quarante ans...
Henriette. Ne t’a-t-on pas dit hier au ministère de la guerre qu’on l’attendait de jour en jour?
hortense. On me l’a dit vingt fois déjà... (Riant.) Et quel mal, qu’en attendant, je me figure que quelque beau cavalier espagnol...
D’ARANDA. 229
Henriette. Tais-toi, tu vas me nommer M. d’Aranda. iiortense, riant toujours. Pourquoi pas? je ne le veriai jamais, je puis bien m’imaginer...
Henriette. Je ne te laisserai pas achever. iiortense Est-ce que tu crois qu’il entend ce qu’on dit de lui. . à quatre cents lieues de distance?..
HENRIETTE. Le diable est si malin.
hortense. Bonne Henriette! (On entend un meuble tomber dans la bibliothèque.) Ecoute-donc, quel est ce bruit?
Henriette. Un meuble qu’on a renversé.
hortense. Y aurait-il quelqu’un dans cette pièce? Henriette. Oui, j’ai entendu des pas. hortense. C’est Louise sans doute.