‹ Å’uvres illustréesChapitre 1033 sur 1154 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

HENRIETTE, GABRIEL, sortant de la porte à droite.

Gabriel. Attends-moi là... te dis-je!

Henriette. Ah! Gabriel! mon mari! tu es rentré?

GABRIEL. Oui, par mon cabinet, où j’étais avec un ami, et je te cherchais...

HENRIETTE. Je crois bien! il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus! Embrasse-moi donc!

Gabriel. Ma chère petite femme!

HENRIETTE. As-tu bien plaidé? as-tu gagné tes deux procès?

Gabriel. Certainement.

Henriette. Et depuis quand es-tu revenu?

Gabriel. Depuis une heure au moins !

HENRIETTE. Et je n’étais pas là!

GABRIEL. J’ai trouvé, grâce à les soins, tout Ce qu’il me fallait.

Henriette. Excepté moi! Je t’en demande bien pardon! j’étais près d’ici, à l’Abbaye-aux-Bois, chez une amie de pension que j’ai retrouvée ! qu’est-ce que je dis! deux amies qui y demeurent. Je te raconterai cela; Maria d’Escalonne, que tu connais, et Hortense de Volberg, que tu ne connais pas encore; mais si tu le veux, je vais te présenter à elle... Je prends mon châle et mon chapeau et nous irons tous deux bras dessus, bras dessous, cela te fera plaisir, n’est-ce pas?

Gabriel. Sans doute! mais plus tard... je t’ai à peine vue !

Henriette. C’est vrai! mais je tiens à ce qu’elle te connaisse. Je lui ai dit tant de bien de toi...

Gabriel. Que tu m’auras fait du tort, à moi qui n'ai d’autre mérite que d’être un bon mari... et je ne suis pas le seul. 11 y en a un ici qui ne demande qu’à se montrer et que tu as congédié.

D’ARANDA

HENRIETTE. Moi!

Gabriel. Tu l’as renvoyé à demain, en lui disant que sa femme avait la migraine, une migraine affreuse.

Henriette. Ce pauvre Volberg.

Gabriel. Et il est venu chez moi me confier ses peines.

Il a eu raison, c’est à moi de le protéger, de le servir, de plaider pour lui... c’est mon état d’abord... et mon de- | voir! Sais-tu que je serais resté dans mon village... pay- j san toute ma vie... sans son père, le général Volberg...

Air : de Taconnet.

C’était un bon et loyal militaire Dont on a fait plus tard un sénateur!

Pendant vingt ans et plus, l’Europe entière Comme soldat admira sa valeur. (Bis.)

Mais sénateur, jamais à la tribune Sa voix muette, hélas! D’a retenti :

Mais sous l’Empire il en était ainsi.

En se taisant, on faisait sa fortune...

C’est en parlant qu’on la fait aujourd’hui!

Eh bien! c’est lui, c’est ce brave homme qui, me devinant quelques dispositions, m’a fait sortir de mon village, m’a obtenu une bourse au Lycée impérial et m’a fait élever avec son fils, devenu mon camarade et mon ami ; c’est à eux que je dois mon état... et bien plus encore, ma bonne petite femme... mon Henriette!., car, malgré mon amour... si je n’avais pas eu quelques talents, quelques succès au barreau, ton père ne m’aurait jamais choisi pour gendre.

Henriette. Et il aurait eu bien grand tort, Gabriel.

Gabriel. N’est-ce pas?

Henriette. C’aurait été bien dommage ! nous sommes si heureux!

Gabriel. Eh bien !.. ce bonheur-là, il faut, par reconnaissance, le rendre à Volberg... il faut le réunira sa femme.

Henriette. Je ne demande que cela. Mais c’est que... tiens... je ne dois rien dire!., aussi ne m’interroge pas... Gabriel. Je n’en ai pas besoin... j’ai tout deviné! Henriette, vivement. Vrai!., eh bien, tant mieux... car cela me faisait trop de peine de te cacher quelque chose. C’était la première fois... mon Dieu, que cela doit être difficile de tromper son mari.

Gabriel. Pas tant!

Henriette. Toi, d'abord, tu le verrais tout de suite! ce serait du moins un avantage.

Gabriel. Avantage dont je ne veux pas!., mais pour en revenir à Hortense... (A voix basse.) il y a donc quelque obstacle...

Henriette, à demi-voix. Ce grand d’Espagne... ton client...

Gabriel, souriant. Monsieur d’Aranda!.. un sentiment...

Henriette. Du tout!... des idées romanesques...

Gabriel. Dont il faut la dégoûter Henriette. Cela commence déjà !

Gabriel. Bravo! c’est à nous d’achever...

Henriette. Et comment... par quels moyens?

Gabriel. Par des moyens... que nous autres avocats nous avons toujours en réserve... des moyens oratoires qui font triombplier les bonnes causes et quelquefois même les .. Mais pour cela, il faut que ces moyens-là, personne ne les connaisse... ou ne les prévoie.

Henriette. Sans doute. Mais à moi, c’est différent! tu j peux bien m’expliquer...

Gabriel. Moins qu’à tout autre... tu es si bonne, mon Henriette, si franche et si naïve... que tu laisserais peut- j être voir, malgré toi, ce qu’il importe de cacher à tout le monde !

Henriette. Je ne comprends pas!..

Gabriel. C’est inutile, nous ne faisons qu’un à nous deux...

HENRIETTE. Oui...

Gabriel Eh bien!., dès qu’il y en a un qui comprend...

HENRIETTE. C’est juste!., qu’est-ce qu'il faut faire?

Gabriel, avec admiration. Elle n’en demande pas davantage! et elle a confiance!., voilà une femme!.. Vois-tu bien... chère amie... Volberg (Montrant le cabinet à droite .) qui est là, ne doit rien savoir... nous autres maris nous sommes jaloux de tout... même du passé... même d’un rêve!

Henriette. Je vais prendre garde alors à ce que je rêverai.

Gabriel, la serrant dans ses bras. O ma gentille Henriette!..

Henriette. Eh bien, achève donc! (Il l’embrasse.) Non, pas ça... ton récit...

GABRIEL. Tu m’as dit que les songes d’Hortense commençaient à se rembrunir; or, suis bien mon raisonnement : comme ce sont les ombres qui font ressortir un tableau, il faut que le tableau paraisse. L’instant est favorable, et au lieu de remettre l’entrevue à demain... il faut que M. de Volberg se montre aujourd’hui...

Henriette. C’est bien... je cours parler à Henriette.

Gabriel. Et moi, à M. d’Aranda!

Henriette. Quel bonheur, nous voilà ligués ensemble, pour faire triompher la bonne cause!..

Gabriel. Celle des maris!

Henriette. Voilà un procès que j’aime!

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