SCENE VI
MADELEINE, sur le devant du théâtre. — Pendant la fin de la scène précédente, elle a versé dans la ba-
ratte le lait qui était dans l’un de ses pots; elle s'est assise et se met à battre le beurre. — LÉOPOLD, du fond du théâtre, la regarde quelques instants en silence ; puis il s’approche, prend une chaise, et vient s’asseoir auprès d'elle. — Madeleine se retourne vivement.
madeleine. Quoi ! c’est vous, Monsieur.., vous v’ià?.. léopold. Oui, Madeleine.
madeleine. On m’a appris que ça vous faisait mal de me voir.
léopold. Ah! on te l’a dit... Eh bien! oui... dans le premier moment, c’était une sensation pénible... et douloureuse...
madeleine.
Air : Voltigez, hirondelles. (De Félicien David.)
Que faut-il que je fasse?..
Dam’! vous m’intimidez!
D’effroi, mon sang se glace...
(Se détournant de lui.)
D’un autr’ côté, de grâce.
Regardez! regardez! regardez!
LÉOPOLD
Même air.
Non; ma douleur s’apaise...
Mes yeux, vers toi guidés,
Ne trouvent rien qui ne leur plaise...
madeleine, se retournant vers lui.
Alors, tout à votre aise,
Regardez! regardez! regardez!
léopold, sur la ritournelle de l'air précédent, regarde quelques instants Madeleine avec émotion, avec amour ; puis, cédant au délire qu’il éprouve, il s’écrie , hors de lui : Louise!
madeleine. Ce n'est pas mou nom, Monsieur! léopold. Je le sais... mais, plus je te regarde, plus il me semble que c’est elle! (Il s'éloigne avec une sorte d’effroi, puis se calmant.) Et pourquoi, dans ma douleur, renoncer à l'instant d’illusion et d’ivresse que m’offre le hasard, ou plutôt le ciel?.. A ceux que le malheur accable. Dieu daigne envoyer des révesconsolateurs... Au pauvre, il donne la richesse... au condamné, il accorde sa grâce... à la mère qui a perdu son enfant, il lui rend ses caresses... à moi, il me rend celle que j’aime ; et plus heureux qu’eux tous, je ne dors pas, je veille... c’est elleque jerevois... Et, ce que, de son vivaut, le respect m’eût empêché de lui dire. Dieu me permet de l’adresser à son ombre... à son image... (Revenant à Madeleine, avec exaltation.) Louise, si tu savais combien je t’ai aimée! Louise, mon seul bonheur... toi que j’appelle et que je pleur c... (Regardant Madeleine.) Dieu! des larmes dans ses yeux!
madeleine. Dame! Monsieur, de vous voir dans cet état-là...
léopold. Et ton cœur bat!., ta main tremble!.. madeleine. C’est que vous me dites là des choses... qu’il me semble... qu’une honnête fille ne doit pas entendre.
léopold. Ah! pardonne à mon égarement, à mon délire, et rassure-toi, de grâce!., ce n’est pas à toi que je les ai adressées...
madeleine.
Air : Je sais attacher les rubans.
Je F vois bien! mais, j’en fais l’aveu.
Moi, qu’ sans esprit le ciel fit naître,
Je crains de m'embrouille? un peu.
Je crains de ne pas m’y r’conualtre.
Et c’est bien difficile enfin.
Quand ma main est là dans la vôtre.
LIMAGE.
le baron. C’est tous, Léopold. — Scène 1.
De s’ persuader que cette main Est, en c’ moment, celle d’une autre.
Oui, quand vous tenez là ma main.
Faut s’ dire qu’ c’est celle d’une autre! iéopold, la regardant avec étonnement. Quoi! vraiment?.. tu as fait attention à cela! Ce marbre renferme donc quelque étincelle?..
madeleine. Je ne comprends pas trop ce que vous me dites là. Monsieur... Ça n'est pas étonnant .. nous autres filles de Bretagne, nous ne savons que ce qu’on nous apprend... et on ne nous apprend rien!
léopold. Elle a raison, ce n’est pas sa faute; et moi qui, ce matin, l’injuriais au lieu de la plaindre et de lui venir en aide!.. Pourquoi ne pas cultiver et développer son intelligence?.. Ce sera Louise elle-même et non plus seulement son image... Oui, oui, c’est Louise qui m’inspire un tel dessein! et, si je réussis, ce sera mon œuvre à moi, et ma création!.. ( Allant vivement à Madeleine.) Mon enfant, je ne vous quitte plus...
madeleine. Comment! Monsieur... et ma tante? léopold. Ça n’empêche pas... C’est un ami qui veille sur vous et vous protège! Je travaillerai, je ferai des ta-
bleaux pour vous gagner une dot. Ce que Louise a fait pour moi... je le ferai pour son image... Votre fortune... •votre bonheur...
madeleine. A moi! mon beau Monsieur... Tant de bontés... Qu’ai-jc fait pour cela?
léopold. Vous lui ressemblez, ça me suffit. ( Lui prenant la main.) Voyons, parlez-moi franchement... Avezvous un amoureux?
madeleine, baissant les yeux. Faut-il dire?:. léopold. Sans doute.
madeleine. Eh bien! pas encore.
léopold. A votre âge?
madeleine. Dame! dans ce pays, on est si arriéré... ou plutôt je croyais ne pas en avoir!.. Mais là, tout à l’heure, pendant que vous serriez ma main... Oh! excusez... je veux dire la sienne...
léopold. Eh bien?
madeleine. Eh bien !
Air : Aussitôt que je t’aperçois.
Tout à l’heure, en vous entendant La voix et l’àme émues.
L’IMAGE
Me dir’ pour cil’ votre tourment...
Puis des phras’ inconnues...
Et puis cet amour si brûlant...
( Portant la main à son cœur.)
Qu’ ça vous fait chaud... en l’écoulant.
Oui, ça vous brûle en l’écoutant!
C’ que vous éprouviez pour c'te dame,
Il me semblait, au fond de l’àme.
Que je pourrais bien, (ter.) Dieu merci!
A mon tour l’éprouver aussi!
Léopold, étonné. Ah ! vraiment ! Et, quand Ç0» idées* là te sont venues, tu pensais sans doute à quelqu'un? madeleine, soupirant. Pardi!..
leopold. Quelqu'un du pays?
madeleine. Oui... quelqu'un d’ici...
Léopold. Eh bien! si c’est un brave et honnête garçon, qui mérite ton affection, il faut l’épouser; nomme -le* moi...
madeleine, vivement. Ah beu! non.,,
Léopold. Et pourquoi?
madeleine. D’abord, parce que je ne suis pas assez sûre de ce qui se passe là.. Écoutez donc, on peut ben se tromper; et puis, j’avons idée qu’il ne voudrait pas de moi...
léopold. Lui! Il serait bleu difficile’... Tu es si jolie, si naïve et si franche!.. Voyons, Madeleine, à moi, ton ami... dis-moi tout.
lne voix, au dehors. Madeleine! Madeleiue! madeleine. C'est ma tante qui m'appelle... léopold, avec impatience. Elle vient bien mal à propos!
madeleine. Les tantes arrivent toujours comme ça! Mais elle me gronderait, si je la faisais attendre. la voix, au dehors. Madeleine! Allous doue! léopold. Tu me diras sou nom plus tard?.. madeleine. Oui... Monsieur... plus tard... peut-être.,. Adieu, Monsieur...
leopold. Adieu, Madeleine... adieu!