HENRIETTE, LE DUC
un valet, annonçant. Monseigneur.
le duc, entrant, et courant à Henriette. Henriette... ma chère Henriette !
Henriette, d’un air froid. Ah ! vous voici, monsieur le duc?..
le duc, surpris. Quel accueil!-. Henriette ! ne m’aimezvous plus?
Henriette, s’oubliant. Si, Monsieur... on vous aime... ou vous aime toujours. Ah! je n’ai pas le courage de vous cacher mon bonheur.
le duc. Ma bonne Henriette... combien ces trois mois d’absence m’ont semblé longs! combien j’ai maudit cette ennuyeuse ambassade qui me retient depuis si longtemps loin de vous!
Henriette. Bien vrai? ( Lui tendant la main.) Vous le dites sr tendrement qu’il faut vous croire Et puis .
L’AMBASSADRICE
Monsieur, ( Montrant son cœur.) il y a quelqu’un qui plaide si bien pour vous.
le duc. Pauvre Henriette! à peine vous eus-je conduite ici, à Berlin, dans mon hôtel, il y a trois mois, en quittant Munich, qu’il fallut m'éloigner, me séparer de vous, le lendemain de notre arrivée... un ordre du roi m’envoyait ! à Vienne, en mission extraordinaire... et dans ma posi- I tion, je suis tout à Sa Majesté.
Henriette, souriant. J’aimerais mieux uu mari qui fût tout à sa fournie.
le duc, riant. Que voulez-vous? quand on est ambassadrice!..
Henriette, avec malice. Prenez garde. Monsieur... je ne le suis pas encore!
leduc. Cela revient au môme... je vous ai présentée comme ma femme à toute ma famille ; le contrat qui vous assure la moitié de ma fortune est irrévocablement signé... et si notre mariage n’est pas encore célébré, mon voyage seul en est la cause.
Henriette. Et si le roi refuse... car vous m’avez dit que notre mariage ne peut avoir lieu sans son consentement... comme si les rois devaient se mêler de ces choses-là!
le duc. J’obtiendrai ce consentement, j’en suis sûr... je l’ai réclamé comme le prix des services qui je viens de lui rendre à Vienne... Et demain, aujourd’hui peut-être, il me l’accordera... mais d’ici là, je craindrais, sur la réso- I lution du roi, les reproches et les récriminations de ma | famille, de tous ces grands seigneurs d’Allemagne qui ne I comprennent pas comme moi que le talent est aussi une noblesse... voilà pourquoi je leur ai caché qui vous êtes ; i voilà pourquoi, aux yeux de tous, je vous ai fait passer
| pour une personne de noble extraction... c’est indispen-
sable... il le faut... il y va de mon bonheur et du vôtre.
Henriette. Du mien... ah! mon ami, je l’aurai bien gagné!
I le duc, surpris. Que voulez-vous dire?
Henriette. Si vous saviez comme je me suis ennuyée en votre absence !
le duc, vivement. Oh ! que c’est aimable à vous !
Henriette. Pas tant... et si j’avais pu faire autrement... mais le moyen... vous me laissez, dans cet hôtel, sous la surveillance et la garde de vptre illustre sœur, la comtesse Augusta de Fierschemberg, qui n’est pas si amusante que mon ancienne camarade Charlotte.
le duc. Y pensez-vous!.. Ma sœur est une femme distinguée, qui ne voit que des personnes de raug ou de naissance.
Henriette. Eh bien! justement... c’était à périr de naissance et d’ennui! passer la journée entière à recevoir ou à rendre des visites, rester droite et immobile sur un fauteuil doré, moi qui aimais tant à sauter et à courir... ne plus oser parler de mes anciens succès, de mon beau théâtre, que j’oublie quand vous êtes là, mais auquel, malgré moi, je pensais en votre absence... et puis surtout, m’avoir défendu... non... priée en grâce.... c’est la même chose... de m’abstenir ici de toute musique, ma consolation... mon plus vif plaisir.
le duc. Vous m’avez mal compris... quand vous êtes seule chez vous, que personne ne peut vous entendre...
Henriette, riant. Bien obligée,
le duc. Mais vous sentez que devant ma sœur, devant ces dames... dans un salon nombreux... c’est trop bien... l’étonnement', l’admiration que vous causeriez, feraient bientôt reconnaître l’artiste... le fraiïïl talent.
Henriette, avec malice. Et le talent est défendu à une duchesse!
le duc, riant. On n’y est pas habitué, du moins... {Avec tendresse.) Aussi, ma bonne Henriette... ma jolie duchesse... je vous demande encore, pendant quelques jours seulement, et jusqu’au consentement du roi, d’éloigner des soupçons,..
| Henriette. Que chaque instant peut faire naître. Ma
pauvre tante est si heureuse d’avoir un cachemire et des plumes, de s’entendre appeler madame la baronne de Barnek, que si je n’avais pas été là pour la surveiller... et venir à son aide... vingt fois déjà votre sœur aurait découvert la vérité.
le duc, à Henriette. Silence donc! étourdie... voici la comtesse.