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SCENE III

BABIOLE, seule. Qu’est-ce que ça signifie?.. Voilà déjà plusieurs fois qu’il me regarde d’une manière... et puis j

c’te commande qu’il me donne au lieu de la remettre à i

mon parrain... Tiens! elle est cachetée!.. Ah çà! est-ce j

qu’il voudrait me commander des meubles... pour moi- j

même?.. Non pas... non pas! il n’y a pas moyen, car j en aime un autre : mon bon petit Joblot, si gai, si bon en- i

fant... et qui m’aime aussi, j’en suis sûre; mais il n ose j

pas me le dire, et c’est là ce qui le tourmente et lui donne parfois un air malheureux... Hein? ose donc, je t’ai deviné, va!..

Air : On n’offense point une belle.

Au soin que tu prends pour me plaire En te parant de mieux en mieux,

Et puis à certaine lumière Que je vois briller dans tes yeux.

Oui, dans ton âme ainsi que dans la mienne,

Mon cher Joblot, je puis lire sans peine.

Est-il donc besoin de discours? (bis)

Oui, tu m’aimes, j’en suis certaine...

Mais c’est égal, dis-le toujours.

Mais pourquoi n’est-il pas encore de retour?.. M. Marcel j a raison, c’est mal à lui de s’absenter si longtemps du magasin... (Elle va vers la porte du magasin et regarde j dans la rue.) Mais le voilà! qu’est-ce qu’il fait encore à regarder dans ce beau landau? ( Poussant un cri.) Ah! mou Dieu! deux voitures qui se croisent... Il va être pris entre les deux! Joblot... Joblot, prenez donc garde! (On entend un grand bruit de voitures et des cris perçants. Babiole, effrayée, tombe sur une chaise placée près de la porte de la boutique.) joblot, en dehors. Gare! gare que je passe!..

BABIOLE, JOBLOT.

joblot, entrant. Filé entre les quatre roues!., il n’y a pas de mal... ( Descendant la scène et à part.) Si, il y en a, car je me suis trompé! ce n’était pas elle!., mais je crois la voir partout!..

babiole, descendant. Ah! je l’ai cru écrasé!.. joblot, vivement et gaiement. Ecrasé, qui? babiole, toute tremblante. Cette voiture !.. joblot. Comment, cette voiture ? Elle craint que je n’écrase les voitures !

babiole. Ah! que vous devez avoir eu peur... joblot, se rapprochant d'elle et la prenant sous le bras. Alors, ma petite Babiole, faites-moi un grand verre d’eau... sans sucre... et vous le boirez, car vous voilà encore toute tremblante.

babiole. Vous plaisantez; mais le bourgeois ne plaisantait pas tout à l’heure !

joblot. Bah?

babiole. Non, Monsieur!.. Oh! il est furieux contre vous.

joblot. Pourquoi?

babiole Parce que vous êtes trop longtemps dehors. joblot. Eh bien! me v’ià! (Mettant son tablier.) Et à la besogne!

babiole. Il a dit que vous étiez un paresseux! joblot. 11 a dit ça? Ça m’est égal, excessivement égal, prodigieusement égal... ah! grand Dieu! que ça m’est égal! (A part.) Ce matin, je l’ai aperçue à la fenêtre de son hôtel ! voilà du bonheur pour toute ma journée! Où est mon roman?

babiole. Comment, vous allez lire?

joblot. Qu’est-ce que ça vous fait? (Il prend un petit tabouret, qu'il est en train de confectionner^ et y met

BABIOLE ET JOBLOT.

quelques clous d’épingle qu’il tire d’une pelote rouge attachée à son habit par un cordon de même couleur.)

babiole. A-t-il mauvaise tête aujourd’hui! Mais, pendant votre absence, il peut se passer bien des choses ici. joblot. Ça m’est égal!

babiole. D’abord, les pratiques s’en vont mécontentes, car elles ne veulent avoir affaire qu’à vous. joblot. Ça m’est égal !

babiole. Puis, on m’écrit des lettres. . . et ça m’a bien l’air de lettres d’amour.

joblot, quittant son travail. Vrai? une lettre d'amour... qui donc?

babiole, « part. Ah! ça ne lui est plus égal. (Haut.) Un grand seigneur! rien que ça!

joblot. Ali!., et vous dites qu’il s’appelle? babiole. Vous êtes bien curieux! Cependant, je n’ai rien de caché pour vous... Mais vous ne vous mettrez pas en colère?

joblot. Moi?

babiole. C’esl M. de Lavarenne!

joblot. Le vieux?

babiole. Tiens, le vieux ! il n’a que trente-ciuq ans. joblot. A ce qu’il dit!.. Un galantin... un séducteur... qui est aimé de toutes les demoiselles d’Opéra... à ce qu’il dit, comme MM. les lions, scs amis! Ils adorent tous des demoiselles d’Opéra!.. Pas possible... il n’y en aurait pas assez!.. ( Retournant à sa besogne, et feuilletant son livre au lieu de travailler.) Voyez-vous, Babiole, je vous le dis en ami... cet homme-là vous rendra malheureuse.

babiole. Mais puisque je vous dis que je ne l’aime pas! joblot. Ab! si c’était M. Ernest de Lavarenne, son cousin, qui est aussi de nos pratiques... à la bonne heure! babiole. Bien obligée.

joblot. Mais l'autre! Ah! Babiole... je vous plains ! babiole. Mais puisque je vous dis...

joblot. Je sais d’abord par ses gens qu’il est prodigue envers eux de coups de cravache!.. On dit même qu’un jour avec sa danseuse... Cet homme-là vous battra. Babiole.

babiole. Est-il ennuyeux!.. Quand je vous répète... joblot, changeant de ton et l’interrompant. Voyons donc sa lettre; je ne serais pasfàcbé... babiole. Tiens!.. Mais je ne l’ai pas lue moi-même. joblot, se levant. Pas possible!..

babiole, la lui montrant. Voyez plutôt, vilain soupçonneur... elle est encore cachetée.

joblot, la lui enlevant des mains. Merci! babiole, à part. Est-il jaloux !

joblot, à demi-voix, J’ai besoin de savoir comment ça se tourne, une déclaration d'amour.

babiole. Est-ce que vous en avez une à faire ? joblot. Peut-èlre.

babiole. Eh bien! Joblot, je ne m’y connais pas, moi ! mais il me semble qu’au lieu de faire des phrases d’écriture... il vaut mieux dire tout uniment la chose...

joblot. Vous croyez ça, vous!.. On voit bien que vous u’ètes pas à ma place... sans ça, vous verriez qu’il n’est p* facile de dire aux gens en face... (Lisant.) « Gentille Babiole... je vous aime... »

babiole. Vraiment?

joblot. C’est le vicomte qui dit ça...

babiole, avec désappointement. Ali ! Et vous, monsieur Joblot... qu’est-ce que vous dites?

joblot, avec colère. Je dis que c’est une indignité... 11 prétend qu'il a un boudoir Pompadour... à décorer dans sou hôtel... et il compte sur vous... et il ose vous demander une réponse. . .

babiole. Là... j’étais sûre qu’il allait s’emporter... joblot. Et vous recevez des lettres comme ça?... Après tout... ça vous regarde., je vous ai avertie... vous ferez ce que vous voudrez. (Voulant lui rendre la lettre.)

babiole. Gardez-la.

joblot. Au fait... je suis bien aise d’avoir un modèle... ça n’est pas mal tourné... (Il s’assied et reprend son ouvrage.)

babiole. Le v’ià fâché, à présent!.. Mais réfléchissez donc, monsieur Joblot, que si j’aimais ce vilain seigneur... je ne vous aurais pas montré sa lettre... Et vous me soupçonnez .. moi qui ne pense qu’à vous!..

joblot, vivement. Quoi! vous... (Se reprenant.) Ne dites pas ça, mamsellc Babiole... ne dites pas ça! (A part, en se levant.) V’ià qu’elle me fait une déclaration à présent!.. Mais tout le monde sait donc en faire... excepté moi ! (Haut.) Moi aussi, ma bonne petite Babiole. . ah! j’ai bien de l’amitié pour vous! babiole. De l’amitié?

joblot. Oui, parce que vous êtes une bonne et brave fille! Mais si vous saviez... il y a comme ça des circonstances où on se dit : La femme qu’il me faudrait pour être heureux... la v’ià!..

babiole, avec joie. Nous nous comprenons donc, à la fin...

joblot. Eh bien, non ! nous ne uous comprenons pas du tout!

babiole. Et pourquoi ça?

joblot. Parce que...

babiole. Parce que vous êtes un jaloux! voilà le mot... joblot. Moi? moi?.. Ah!

babiole. Oui, vous! (Apercevant Ernest, qui vient d’entrer sur les dernières paroles.) Quelqu’un!

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