AGATHE, DELAROCHE
(Delaroche est à droite à son bureau, et feuillette un registre. Agathe est assise à gauche et travaille à une broderie.)
INTRODUCTION
DUO
delaroche, avec désespoir, et regardant le registre. Oui, c’en est fait, plus d’espérance !
Mon malheur n’est que trop certain.
(Montrant Agathe.)
A ses yeux cachons ma souffrance ;
Pour moi seul gardons mon chagrin.
agathe, chantant en travaillant.
Jeune Tyrolienne,
On t’attend dans la plaine Pour conduire la chaîne Que ta voix guidera.
Ah! ah! ah! ah! ah!
A tes sons en cadence.
Va s’animer la danse ;
Par ta seule présence Le plaisir reviendra.
Ah ! ah ! ah ! ah ! ah !
delaroche, de Vautre côte.
Et je me trouve la victime De ceux même que j’obligeais.
(Frappant du poing sur te registre.)
Ils m’ont entraîné dans l’abîme!
agathe, levant la tête à ce bruit.
Mon père!..
(Le regardant.)
Eh ! mais, dans tous vos traits Quel trouble!..
delaroche, cherchant à se remettre.
Moi ! je travaillais.
(A part, la regardant.)
Ma pauvre fille! ah! quel dommage!
Et moi qui rêvais son bonheur!
Ne lui laisser pour héritage Que la honte et le déshonneur!
agathe, qui s'est levée et s’est approchée de lui. Qu’avez-vous?
delaroche.
Je n’ai rien; va, reprends ton ouvrage Et ta chanson... tes chants me donnent du courage.
ENSEMBLE
(Tout en chantant, Agathe regarde toujours son père avec inquiétude.)
AGATHE
Jeune Tyrolienne,
On t’attend dans la plaine, etc.
delaroche, à part.
Oui, c’en est fait, plus d’espérance !
Mon malheur, etc.
agathe. Vous avez beau dire, vous souffrez, vous êtes
LA MÉDECINE SANS MÉDECIN
malade ; oh ! vous me l’avez avoué hier, et d’ailleurs je le vois bien! Si vous consentiez à voir un médecin... un seul, mon papa.
delaroche. A quoi bon?
agathe. Ecoutez donc, un médecin! si ça ne fait pas de bien, ça ne peut pas faire de mal. delaroche. Ah! tu crois?
agathe. Dans Paris on peut choisir... il y en a tant!.. delaroche, souriant. Il y en a trop.
agathe. Et voyons... pour avoir votre confiance... s’il était vieux?
delaroche. Oui, un ami de la routine, un entêté qui aimerait mieux laisser partir son malade que de le sauver par des moyens à la mode !
agathe. Vous avez raison ; ce n’est pas ce qu’il vous faut: mais un jeune docteur?
delaroche. Encore... quelque étourdi qui se jette à corps perdu sur les pas d’un maître dont il gâte la doctrine en l’exagérant; un ennemi de tout ce qui est vieux, fûtce le bien ! un romantique en médecine!
agathe. Eh bien ! non ; mais on pourrait... en cherchant un peu... Tenez, celui dont je vous parlais hier soir...
M. Darmentières !
delaroche. M. Darmentières! par exemple! celui-là moins que tous les autres.
AGATHE. Mais, mon papa...
delaroche. Non... je ne veux pas le voir, je ne leverrai pas... ne m’eu parle jamais. Allons, mon enfant, rassure-toi... ne pleure pas... je suis mieux que tune penses... il faut que je passe à ma caisse... adieu... je suis trèsbien... adieu. (U sort par la droite