SCENE IX
MADEMOISELLE DE WEDEL, se jetant dans le fauteuil et prenant un livre sur la toilette; LE PRINCE DE NEUBOURG, entrant avec précaution par laporte à droite qui est sur le second plan.
le prince. Maudite serrure ! J’ai cru qu’elle ne s’ouvrirait jamais.
mademoiselle de wedel. Que vois-je le prince de Neubourg!
I.E PRINCE , à part. C’est une singulière chose qu’un rendez-vous! Il me semble presque que j’ai peur. Oui, parbleu, car je tremble! Allons, rassurons-nous et avançons. (Apercevant mademoiselle de Wedel dans le fauteuil.) C’est la princesse ! cette lecture l’occupe tellement qu’elle ne m’a pas entendu. ( Toussant légèrement.) Hem!
mademoiselle de wedel, affectant la surprise, et laissant tomber son livre à terre. Ab! mon Dieu! qui va là? le prince, étonné. Mademoisellede Wedel!
mademoiselle de wedel. Quoi! c’est vous. Monseigneur; comment vous trouvez-vous ici? chez moi, à une heure pareille !
le pniNCE. lise pourrait? je suis chez vous?
trouve bien hardi...
le prince. Ne vous fichez pas, baronne, je vous en prie mademoiselle de wedel, à part. Il tremble, prenons courage. (Haut.) Enfin, je vous le répète, comment vous trouvez-vous dans mon appartement?
le prince. Tenez, baronne, si vous voulez que je vous le dise, je n’eu sais rien. Mais tout ce qui m’arrive aujourd’hui est si extraordinaire quo je me crois sous quelque maligne Influence. Imaginez-vous qu’un jardinier du château m’apporte, il y a quelques heures, une clé de ce pavillon, de la part d'une dame d’honneur dont il ne peut me dire le nom.
mademoiselle de wedel, à part. Allons, Willicm f;ilt bien ses commissions.
LE paiNCg. Oh! ce n’est rien encore, et vous allez voir les malheurs qui me sont arrivés ; d’abord je rencontre à la porte extérieure un factionnaire sur lequel je ne comptais pas, et il m’a fallu, par le froid qu’il fait, attendre pendant une heure qu’il voulût bien s’endormir. Enfin, il $’y est décidé.
mademoiselle de wedel, à part. Voyez un peu comme les dames d'honneur sont gardées!
le prince. Mais arrivé dans un vaste vestibule où je voyais à peine, deux galeries %se présentent; laquelle prendre? J’allais choisir au hasard, lorsque je crois entendre le bruit d’une robe, et une femme, légère comme une sylphide, passe rapidement à côté de moi en me disant à voix basse: « La galerie à gauche, la porte en face. » Et dé„à eii.c était dispai ne devant moi comme pour m’indiquer le chemin. Mais le plus étonnant, il est vrai que dans ce moment, baronne, je pensais à vous, c’est qu’un instant j’ai cru reconnaître votre voix.
mademoiselle de wedel, vivement. A moi, Monseigneur ! le prince. Mon Dieu, apaisez-vous! je dis que j’ai cru reconnaître... Comment voulez-vous que j’aille supposer... D’ailleurs la personne était beaucoup plus grande. Je vois que vous riez de mon aveuture, mais il n’en est pas moins vrai que c’est d’après les avis de cette dame mystérieuse que je suis arrivé jusqu’ici.
mademoisellede wedel. A la bonne heure! Mais tout cela ne m’apprend pas quels étaient vos desseins, et chez qui vous croyiez être dans ce moment.
le prince. Chez qui? Ah! par exemple, baronne, vous qui souvent me donnez des leçons, vous me permettrez de vous dire que c’est une indiscrétion, à vous, de me faire une pareille demande. ( Prenant un fauteuil et faisant le geste de s’asseoir.) Non pas que vous n’ayez toute ma confiance; mais vous sentez qu’il est impossible...
mademoiselle de wedel. Eh bien! n’allez-vous pas vous asseoir, vous établir ici? J'espère, Monseigneur, que vous allez vous retirer, et vous devez vous estimer trop heureux que je ne parle pas à la princesse de vos promenades nocturnes.
le prince. Oh! vous le pouvez; je crois que cela ne lui fera rien.
mademoiselle de wedel, regardant autour d’elle. Oui,
je le crois aussi.
le prince, étonné. Et pour quelles raisons? mademoiselle de wedel, à part. Quelle idée ! (Haut, et d’un air négligent.) Oh! pour des raisons qui vous lâcheraient peut-être si vous les connaissiez. Et puis ce serait trop long à vous expliquer.
le prince. Si ce n’est que cela, je ne suis pas pressé. (S’asseyant tous deuoç,) Parlez, je vous en prie; je me trouve si bien ici.
mademoiselle de wedel. Eh bien donc, depuis quelque temps j’ai fait une découverte fort importante ; (Le prince rapprochant un peu son fauteuil.) et comme je vous ai 1 romis de vous dire la vérité...
LE prince. Oui, morbleu, et je vous montrerai que je j suis digue de l’entendre.
LA NEIGE
mademoiselle de wedel. Oui, sans doute; et jo vous
LA NEIGE
mademoiselle de wedel. Eh bien! j’ai à peu près aequis la preuve [Hésitant.) que la princesse ne vous aime pas. le prince. Vous croyez?
mademoiselle de wedel, d’un air affirmatif. A n’en pouvoir douter.
le prince. EU bien! je l’aurais parié ; je me le suis dit vingt fois; mais enfin, mes soins, ma complaisance, l’affection que j’aurai pour elle lui tiendront peut-être lieu de l'amour qu’elle n’a pas pour moi; et qu’importe, après tout, si je fais son bonheur?
mademoiselle de wedel. Son bonheur! non, car j’ai fait encore une autre observation : [Le prince rapproche encore son fauteuil , et se trouve tout près d’elle.) c’est que vous ne l’aimez pas non plus.
le prince. En êtes-vous bien sûre?
mademoiselle de wedel. Je puis vous le jurer! je vous vois galant auprès d’elle, mais jamais le désir de la voir ne vous a fait manquer une partie de chasse. le prince. C’est vrai.
mademoiselle de wedel. Jamais son arrivée subite ne vous a troublé.
le prince. C’est encore vrai.
mademoiselle de wedel. Jamais les hommages qu’on lui rendait n’ont excité votre émotion.
le prince, avec tendresse. C’est bien étonnant; tout ce que vous dites là, je le ressens auprès de vous!
RÉCITATIF
MADEMOISELLE DE WEDEL.
O ciel! que dites-vous? ma surprise est extrême.
DUO
LE PRINCE
Oui! je le vois, oui, je vous aime ;
Depuis longtemps je m’en doutais,
Et cependant je n’ai jamais Osé vous le dire à vous-même!
MADEMOISELLE DE WEDEL, Souriant.
D'un tel amour comment avoir pitié
Quand tout à l’heure, et près d’une autre belle,
Ce rendez-vous...
le prince, vivement et se frappant le front.
Ce mot me le rappelle;
( Tendrement .)
Auprès de vous je l’avais oublié.
MADEMOISELLE DE WEDEL.
Monseigneur veut rire, je gage.
LS PRINCE
Quel sacrifice, quel hommage Pourraient vous prouver mon amour?
MADEMOISELLE DE WEDEL.
Un seul me plairait en ce jour!
ENSEMBLE
MADEMOISELLE DE WEDEL.
Mais, je vous en préviens d’avance.
Ah! Monseigneur, pensez-y bien :
Ne concevez nulle espérance,
Songez que je ne promets rien.
LE PRINCE
Ah! parlez, j’y souscris d’avance.
Grand Dieu! quel bonheur est le mien!
J’obéirai sans récompense,
Et mon cœur ne demande rien.
MADEMOISELLE DE WEDEL.
Eh bien! si vous alliez vous-même Au prince déclarer demain Que vous renoncez à la main De sa fille...
LE PRINCE
O bonheur suprême!
Et taus croirez alors que je vous aime?
MADEMOISELLE DE WEDEL.
Non, je vous l’ai dit; songez bien Que mon cœur ne promet rien.
LE PRINCE
N’importe; au moins par mon obéissance Mes feux vous seront prouvés.
Vous le voulez; je romps celte alliance.
Et puis vous m’aimerez après, si yous pouvez.
MADEMOISELLE DE WEDEL.
C’est bien.
LE PRINCE
N’avez-vous pas d’autre ordre à me prescrire?
MADEMOISELLE DE WEDEL.
Un seul.
Et c’cst?
MADEMOISELLE DE WEDEL.
De partir à l’instant LE PRINCE.
Je vous entends; je me retire.
Mais vous me promettez pourtant...
ENSEMBLE
MADEMOISELLE DE WEDEL.
Non, je vous en préviens d’avance.
Ah! Monseigneur, pensez-y bien,
Ne concevez nulle espérance;
Songez que je ne promets rien.
LE PRINCE
Croyez à ma reconnaissance.
Grand Dieu! quel bonheur est le mien !
J’obéirai sans récompense.
Et mon cœur ne demande rien.
[llsortet onV entend fermer la porte endehors.)