‹ Å’uvres illustréesChapitre 530 sur 1154 · GERTRUDE, GIANINO · texte numérisé non relu

GERTRUDE, GIANINO

gianino, timidement. On m’adit. Madame, que monseigneur le cardinal de Trivoglio était sorti.

certrude, brusquement. Oui, signor; il vous prie de l’attendre, et de déjeuner ici avec son neveu. Voilà ma commission faite. Adieu. (Elle va pour sortir.) gianino, timidement. Un mot, de grâce, signora. gertrude. Quelle voix douce ! Que ces gens-là ont un air câlin !

gianino. Je suis si heureux de rencontrer ici une personne telle que vous, une femme!

270 LE SOPRANO

gertrude. Qu’est-ce que cela lui fait, je vous le demande ?

gianino, de même. Une personne, enfin, de qui je puisse recevoir des renseignements et des conseils.

gertrude, avec aigreur. Dca conseils ! vous n’en avez pas besoin. Protégé par le prince, reçu par son oncle, vous voilà déjà de la maison.

gianino. C’estquejustementje voudrais nepasenètre.

GERTRUDE. Est-il possible !

gianino. Et je ne sais comment refuser. gertrude, avec affection. Parlez, mon enfant, parlez sans crainte : car il est vraiment gentil, ce petit signor; et malgré soi on s’intéresse à lui. Vous disiez donc, mon bel enfant...

gianino. Que seul, sans amis, sans protection dans cette ville, je suis trop heureux d’avoir celle du cardinal de Trivoglio, qui m’arrive je ne sais comment, et que je tiendrais beaucoup à conserver. Mais, d’un autre côté, il m’offre dès aujourd’hui un appartement ici, près de lui, dans son palais; et il m’est impossible d’accepter.

gertrude. Et pourquoi donc?

gianino. Faut-il tout vous dire?

gertrude. Certainement.

gianino. Et vous ne me trahirez pas?.. Ce serait bien mal.

gertrude. Je n’ai jamais trahi personne, je vous prie de le croire.

gianino. C’est qu’il y va de mon sort, de mon repos. gertrude. Soyez tranquille. Eh bien?

gianino. Eh bien! signora... c’est que je suis une femme.

gertrude. Bonté de Dieu !

gianetta, à mi-voix. Silence, je Tous prie. gertrude. Et que signifie un pareil mystère? gianetta. Oh ! je vais tout vous raconter. Pauvre villageoise, orpheline, je n’avais de ressource qu’une assez belle voix, à ce que tout le monde disait. Un musicien qui m’avait donné des leçons me proposa de m’épouser; et le matin même de notre mariage, nous quittâmes le pays, et nous partîmes ensemble dans un petit voiturin qu’il avait loué. Nous traversions les campagnes de Naples, le jour tombait, et nous approchions de l’endroit où nous devions coucher; mon mari et le conducteur montaient une côte à pied, et s’entretenaient d’histoires de brigands, lorsque près de nous partent deux coups de fusil : le conducteur se précipite à travers champs ; mon mari en fait autant, sans réfléchir, sans penser à moi, qui étais restée dans la voiture!., et le cheval, effrayé par le bruit et surtout par mes cris, m’emporte au grand galop, et sans s’arrêter, à plus d’une demi-lieue.

gertrude. Dieu ! que j’aurais eu peur ! gianetta. Pas plus que moi. Et ce qui redoublait encore mon effroi, c’est que j’entendais derrière la voiture les pas de plusieurs personnes qui me poursuivaient, et qui saisirent enfin la bride du cheval ; ils étaient deux, à pied, et armés de fusils. gertrude. Ah! les infâmes brigands!

gianetta. Du tout, c’étaient des jeunes gens... de très-jolies figures... des manières très-distinguées; ils furent rejoints un instant après par une meute et par des piqueurs, car c’était en chassant dans la montagne qu’ils avaient tiré ces deux coups de fusil qui avaient fait prendre le mors aux dents à mon cheval. gertrude. Et à votre mari.

gianetta. Précisément! Et jugez de leur surprise, en me voyant la nuit, seule dans cette voiture, et en

habit de mariée A ma prière, on alluma des flambeaux, on parcourut la montagne, on battit les bois dans tous les sens, point de nouvelles de mon mari ! impossible de le retrouver; et l’un de ces jeunes gens qu’on appelait monseigneur, et qui avait l’air de commander aux autres, m’offrit de me conduire jusqu’à la prochaine villa. Il était minuit, et dans ce bois j’avais froid, j’avais peur, et j’acceptai ; nous arrivâmes à une maison de campagne délicieuse, c’était la sienne ! gertrude. Ah! ah!..

gianetta. On me donna l>ppartement de sa sœur; des tentures, des tableaux magnifiques !.. Moi qui sortais de mon village, je n’avais jamais rien vu de si beau; des femmes s’empressèrent de me servir, de prévenir tous mes vœux; et puis le prince, c’était un prince italien, était pour moi si ■soumis, si respectueux, que je ne pensais plus à avoir peur, je ne pensais plus à rien.

gertrude. Qu’à votre mari.

gianetta. Oh! toujours!.. Mais le prince devenait si aimable, si galant, que je voulus absolument partir; il ne le voulait pas, et il avait un air si malheureux... il me suppliait avec tant d’instance de rester encore un jour, que cela me faisait de la peine ; un pauvre jeune homme qui est à vos pieds, et qui pleure!., si vous saviez comme c’est terrible.

gertrude. Je le sais, signora. (Se reprenant.) Je l’ai su, du moins.

gianetta. Et ne sachant comment faire pour lui résister, craignant de ne pas en avoir le courage, je m’échappai la nuit, et sans l’en prévenir,, par une petite porte du parc dont j’avais pris la clé. Mais, en arrivant à Rome, j’avais épuisé ma dernière pièce de monnaie, et je me trouvai seule, sans ressource, et ne connaissant personne.

gertrude. Pauvre jeune fille!

gianetta. L’hôtesse chez laquelle j’étais entrée, sans savoir comment je la paierais, me demanda ce que je comptais faire. Je lui répondis que j’avais une belle voix, que j’étais musicienne, et qu’en m’adressant au maître de chapelle de Sa Sainteté, peut-être m’admettrait-il dans la musique particulière; mais jugez de mon désespoir! elle m’apprit qu’aucune cantatrice ne pouvait se faire entendre devant le pape et les cardinaux.

gertrude. C’est vrai.

gianetta. Ce fut alors, et voyant ma misère, qu’il vint une idée à mon hôtesse : elle me conseilla de prendredeshabitsd’homme,et de me présenter comme soprano. Moi je ne savais pas ce que c’était; et je craignais de ne pas réussir.

gertrude. Rien de plus facile ; il n’y a rien à faire qu’à chanter.

gianetta. C’est ce qu’elle me dit; et je l’ai bien vu, car hier soir, où j’ai étéadmise pour la première fois à me faire entendre au Vatican, devant la plus brillante société de Rome, j’ai eu un succès fou, des applaudissements, des transports, un enthousiasme... et j’étais tellement émue, que, voulant les remercier, j’ai manqué faire la révérence.

gertrude. Quelle imprudence!

gianetta. Et les directeurs de Rome et de Naples qui m’offraient chacun dix mille écus; enfin, le cardinal de Trivoglio qui se déclare mon patron, mon protecteur, et qui veut, qui exige absolument que j’accepte un appartement dans son palais. Voilà où j'en suis ; et maintenant que vous savez tout, qu’est-ce qu’il faut faire?

LE SOPRANO

gertrude. Ce qu'il faut faire? Avant tout, ma chcrc enfant, gardez avec soin un secret d’où dépend votre fortune, et acceptez d’abord la protection et le déjeuner de Monseigneur: cela n’engage en rien. gianetta. Vous croyez?

gertrude. Pour le reste, cela me regarde; je vais . en causer avec le majordome de Monseigneur, le signor Scaramella, qui m’est dévoué.

gianetta. Vous êtes bien sûre de lui?

gertrude. Comme de moi-même; et quand tous les deuxrmus voulons quelque chose, Monseigneur le veut aussi. Nous le ferons renoncer à celte idée de vous loger au palais, d’autant qu’elle ne vient pas de lui. Mais du silence! car s’il y avait le moindre éclat, tout serait perdu, et l’on ne pourrait plus... Voici son éminence et le prince son neveu.

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