‹ Å’uvres illustréesChapitre 572 sur 1154 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

HORTENSE, RIQUEBOURG.

hortense, regardant la lettre. Qu’est-cc que cela veut dire?

riquebourg, la lui donnant. C’est à loi qu’elle est adressée, et je ne lis jamais les lettres de ma femme, parce qu’on dit que ça porte malheur.

hortense, avec joie. O ciel ! qui se serait douté?.. c’est notre nièce Elise qu’il demande en mariage. riquebourg, avec humeur. Eh bien! par exemple... hortense, étonnée. Eh quoi! n’ètes-vous pas enchanté, comme moi, d’une alliance aussi honorable?

RIQUEBOURG. ÜU tout.

hortense. Et pourquoi?

riquebourg. Je ne te dirai pas que, par goût et par affection, je n’aime pas les seigneurs, ça serait une bêtise; parce qu’enfin un homme en vaut un autre : il y a de braves gens partout, et celui-là, ce n’est pas sa faute s’il est vicomte ; mais je te dirai que ma nièce

RIQUFROURG.

aura cinq cent mille fran.s do dut, que depuis. longtemps j'ai mis de côté : et je ne ifie serais pas donné tant de mal pour enrichir un étranger.

hortense. Le vicomte est riche.

riquebourg. Lui ou tout autre, qu’importe? Ce n’est pas un des miens, cl je veux que ce que j’ai gagné à la sueur de mon Iront 11e sorte pas de la famille, c’est à eux, ça leur appartient, ils l’auront, et je ne connais qu’un mari qui convienne à Elise, c’est George, cVal mon neveu.

hortense. Que dites-vous?

riquebourg. Y a-t-il au monde un plus honnête homme, un plus brave garçon? Si tu l’avais vu comme moi, sous le feu du canon!

uonTENSE. Comme vous! et quand donc?

riquebourg. Pardon, je ne voulais pas le le dire, mais, en ton absence, lors de ces derniers événements, quand 011 mitraillait le peuple, je me suis dit : « Le peuple! j’en suis, ça me regarde. » J’ai fermé ma maison, mes magasins ; et avec mes ouvriers et mes commis je me lançais, sans ordre, au hasard, où il y avait des coups de fusil, car je ne suis pas fort sur la lactique , lorsque je vois arriver au galop un petit jeune homme en habit bleu, qui se met à notre tête, donne d. s ordres; je regarde, c’était George, que je croyais renfermé à l’Ecole. C’était mon neveu qui criait: En avant! .marche!.. Ce gaillard-là faisait marcher son oncle. Corbleu! je l’ai suivi ; il nous a bien menés! et on ne veut pas que je donne ma nièce à mon neveu, à mon général !

hortense. Si, mon ami, si, je trouve cela tout naturel. Ce pauvre George ! mais cependant...

riquebourg. Cependant... cependant .. il n’y a pas d’objection qui tienne, ça a toujours été mon idée, et si je ne t'en ai pas parlé plus lût, c’est que, depuis longtemps, j’ai remarqué une chose qui m’a chagriné. hortense. Et qu’est-co que c’est donc?

riquebourg. Tu sais combien j’aime George; c’est mon soutien, mon appui, c’est, apres toi, ce que j’ai d : plus cher au monde. Et comme tu es une bonne femme, tu l’aimes parce que je l’aime, pour me faire plaisir; mais cela n’est pas de toi-même, ce n’est pas comme je voudrais hortense Que dites-vous?

riquebourg. Oui, tu te retiens, et il ne faudrait pas, il faudrait être comme moi ; tu as peur de lui faire une caresse, de lui faire amitié. Des fois tu le traites avec cérémonie, et d’autres fois tu ne le traites pas bien du tout.

hortense. Moi!

riquebourg. Je t’en donnerai des preuves. Par exemple : restant à Paris, pour mes affaires, je désirais qu’il t’accompagnât dans ton voyage, tu as mieux aimé partir seule avec ta nièce et une femme de chambre. Je ne t’ai pas contrariée, parce qu’avant tout tu es la maîtresse ; mais cela m’a fait de ia peine et à lui aussi.

hortense. Vous croyez?..

riquebourg. Ah dame ! il n’est pas démonstratif, il ne fait pas de phrases, celui-là; il ne dit rien ; mais il agil; et je sais au fond du cœur combien il nous aime tous deux. Pendant 1e temps que j’ai été malade, il s’est mis à la iête de ma maison ; et, quoique ce ne fût pas son état, il s’y entendait aussi bien que moi, ça allait mieux que si j’y avais été; car il a ce que je n’ai plus, de la jeunesse et de l’activité, et surtout un zèle pour mes intérêts... Et pour toi, est-il possible d’être plus aimable, plus attentif? Toujours

LA FAMILLE IIIQUEBOUG.

à tes ordres ; il se ferait tuer pour t’avoir une loge d’Opéra, ou une invitation de bal ! Voilà ce qu’il nous faut pour être tout à fait heureux chez nous. Cela vaut mieux, j’espère, qu’un inconnu, qu’un étranger, et, dès aujourd’hui, pour commencer, il faut que tu en parles à George.

hortense, troublée. Moi!

riquebourg. Sans doute ; il est toujours de ton avis, il fait toujours ce que tu désires, il te sera facile de le décider.

hortense, de même. Je l’essaierai du moins. riquebourg. 11 le faut, ou je croirai que tu as quelque arrière-penséeenfaveurde ce vicomte que tu protèges. hortense. Vous |)ourriez croire?..

riquebourg. Oui. Tu as toujours eu un petit penchant pour les gens de qualité, c’est tout naturel, tu en es; moi je n’en suis pas.

hortense. Mon ami!

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