‹ Å’uvres illustréesChapitre 576 sur 1154 · SCÈNE X · texte numérisé non relu

SCÈNE X

HORTENSE, RIQUEBOURG.

riqüebourg, sortant de la chambre à gauche , à la cantonade. Allons donc, qu’est-ce que c’est qu’un pareil enfantillage?

hortense, l’entendant. Mon mari.

riquebourg, se parlant à lui-même. Est-ce qu’un homme doit être ainsi ?

hortense. Qu’y a-t-il?

riquebourg. C’est ce Dampierre qui, pendant que je lui parle de vins de France, de sucre et de café, s’avise d’avoir la larme à l’œil,

HORTENSE. Et pourquoi?

riquebourg. Il ne m’écoutait pas, il pensait à sa femme et à son enfant qu’il va quitter. Que diable! il faut être à ce qu’on fait; il y a temps pour tout. Je n’empêche pas qu’on soit sensible, le soir, après le bureau ! Aussi, maintenant, me voilà tout à toi. Eh

bien ! tu as vu George : àquand la noce? Est-il décidé?

hortense, troublée. Pas encore tout à fait... mais plus tard, j’espère...

riquebourg, gaiement. A la bonne heure, pourvu que ça vienne ; d’autant qu’à présent je suis moins pressé, grâce à une idée qui m’est venue. hortense. Comment?

riquebourg. Le départ de Dampierre me laisse trop d’ouvrage , et j’ai imaginé de prendre avec moi mon neveu, qui, à son âge, ne fait rien.

hortense, à part. O ciel !

riquebourg. Comme mon associé, il habitera ici, chez nous, auprès de sa cousine, de sa future; il ne nous quittera plus.

hortense, à part. C’est fait de moi ! (Haut.) Et vous croyez qu’il acceptera?

riquebourg. J’en suis sûr; car c’est me rendre service. Il m’aidera au bureau, dans mes travaux , dans mes affaires. Et ici, dans notre intérieur, ce sera pour nous une société de tous les instants; en mon absence au moins, tu ne seras plus seule; ça te dissipera, ça t’égaiera, maintenant surtout, que tu es souvent souffrante.

hortense. J’en conviens ; et je crois que je le serais moins, si vous aviez daigné m’accorder ce que déjà je vous ai plusieurs fois demandé.

riquebourg, étonné. Comment, ce dont tu me parlais encore l’autre jour?

hortense. Eh bien ! oui ; permettez-moi de quittei Paris, et d’aller passer quelques mois dans votre terre de Plinville, que nous n’avons pas vue depuis longtemps.

riquebourg. Quelle diable d’idée! Mais quand une fois les femmes en ont une en tète! Depuis le commencement de l’hiver, il lui a pris un amour de campagne... Voilà trois -ou quatre fois qu’elle me presse de partir, par un temps affreux, au mois de décembre.

hortense. Que m’importe? Je n’y tiens pas. riquebourg. Et moi, j’y tiens; est-ce que je peux ainsi, toute l’année, me séparer de toi? Déjà, cet été, quand lu as été aux eaux, que nous étions ici, mon neveu et moi, que tu nous avais laissés veufs, nous ne savions que devenir; cette maison est si grande, quand tu n’y es pas! il n’y a plus de plaisir, plus de bonheur; il me semble que tu aies tout emporté. hortense, avec tendresse. Eh bien ! venez avec moi. riquebourg. Avec toi! certainement que j’irais, si ça se pouvait ; mais mon commerce, mais mes affaires me retiennent ici, je ne peux pas quitter; et quand j’ai bien travaillé toute la journée, il faut que le soir je le retrouve là, près de moi. Ça me console de tout, ça me réjouit, ça me... Enfin, j’ai besoin de toi, je ne peux vivresans ça, ça m’est impossible.

hortense. Cependant, si je vous suis chère, vous m’accorderez la grâce que je vous demande. Je souffre

riquebourg. Si c’était pour ta santé, je n’hésiterais pas; mais les docteurs s’y opposent, ils disent que ça te tuera.

hortense. N’importe, laissez-moi partir.

riquebourg. Et qu’est-ce qui te presse? qu’est-ce qui t’y oblige?

hortense. Il le faut.

riquebourg. Et pourquoi?

hortense. N’avez-vous pas assez de confiance en votre femme pour vous en rapporter à elle du soin de ce qui est convenable ou néesscaire ?

LA FAMfLLE RIQUEBOUKG.

riquebourg. Si vraiment, x hortense. Eh bien! alors, ne me demandez rien; liez-vous à moi et laissez-moi m’éloigner.

riquebourg. Non, morbleu ! Je ne conçois pas une insistance pareille; et il faut qu’il y ait quelque chose là-dessous. J’en connaîtrai le motif; je le veux, je l’exige.

hortense. Je ne puis le dire.

riquebourg. Eh bien! je n’accorde rien; tu ne me quitteras pas, tu resteras.

hortense, dans le plus grand trouble. O mon Dieu ! il n’est donc pas d’autre moyen; je n’en connais pas du moiqs.

riquebourg. Que dites-vous?

hortense. Qu’attachée à vous, à mes devoirs, j’ai cru longtemps que rien de ce qui leur était étranger ne pouvait jamais faire impression sur moi; je m’étais trompée. Il est des affections qui ne dépendent ni de notre cœur, ni de votre volonté, qu’on ne peut empêcher de naître, et contre lesquelles on n’est point en garde ; car lorsqu’on commence à les craindre... elles existent déjà.

riquebourg. Comment!

hortense. Non que vous deviez vous alarmer, et que ce cœur ait cessé de vous appartenir; il est à vous par le devoir, par l’estime, par la reconnaissance; et grâce au ciel, je suis digne de vous; je n’ai aucun reproche à me faire, mais peut-être n’en serait-il pas toujours ainsi. Vous êtes mon meilleur ami, mon guide, mon protecteur; venez à mon aide, permettezmoi de m’éloigner, de céder à des craintes chimériques peut-être! mais que font naître le sentiment de mes devoirs et l’affection que je vous porte, fc, riquebourg. Que viens-je d’entendre! Il est quelqu’un que vous aimeriez?

hortense, baissant les yeux. Non, mais je le crains peut-être! {Vivement.) 11 ne le sait pas, il ne le saura jamais, et c’est pour en être plus sûre que je veux fuir.

riquebourg. Ce quelqu’un, quel est-il?

hortense. Que vous importe?

riquebourg. Et pourquoi l’aimez-vous?

hortense. Je n’ai pas dit cela.

riquebourg, hors de lui. Et moi, j’en suis sur • il fallait l’empêcher, il ne fallait pas le souffrir; on se commande, on est toujours maître de soi. hortense. L’ètes-vous dans Ge moment?

riquebourg. C’est différent; ce n’est pas de l’amour que j’ai, c’est de la rage !.. contre vous, contre tout le monde.

hortense. Que pouvais-je faire cependant, sinon de tout avouer? J’ai donc eu tort d’avoir confiance en vous, de vous prendre pour conseil et pour ami, d’implorer votre protection ?

riquebourg. Non, non ; vous avez bien fait, c’est moi qui perds la raison; et quoique jamais peut-être on n’ait fait un pareil aveu à un mari, je crois en vous; vous êtes une honnête femme, que j’estime, que je respecte... c’est à lui seul que j’en veux. Quel est son nom? quel est-il? nommez-le-moi, je suis sur que je le connais, que je l’abhorre, que je l’ai toujours «eteste, et si je le rencontre jamais...

Les précédents, LAPIERRE.

lapierre, annonçant. Monsieur le vicomte d’Heremberg.

hortense. Le vicomte ! Ah ! mon Dieu ! il vient pour cette réponse.

riquebourg. Je suis bien en train de la faire; qu’il s’en aille !

hortense. Une pareille impolitesse ! c’est impossible ; mais le recevoir, lui expliquer votre refus... Je ne puis en ce moment. [A Lapierre.) Priez-le de m’attendre au salon! où tout à l’heure j’irai le rejoindre... diteslui que des occupations... que ma toilette...

lapierre. Oui, Madame. [Il sort.)

riquebourg. Voilà bien des façons, pour un vicomte! {A part.) Ah! mon Dieu! si c’était... Oui, c’est lui... j’en suis sûr, maintenant.

hortense. Qu’avez-vous?

riquebourg. Rien... je n’ai rien... laissez-moi... Renlrez. ( Hortense va pour sortir par la porte du fond. Riquebourg lui montrant celle de son appartement à droite.) Là, dans votre appartement.

hortense. Qu’est-ce que cela signifie?

riquebourg, modérant sa colère. Je veux que vous me laissiez, je le veux.

hortense. Ah! vous m’effrayez; j’obéis. Monsieur, j’obéis. ( Elle entre dans son appartement.)

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