SCENE XII
[Sur la ritournelle qu’on vient d'entendre, laporte s’est ouverte et l’on voit paraître une femme couverte d’un long voile blanc, tenant à la main une guitare et portant une bourse de velours attachée à son côté par des cordons dorés.)
TOUS
C’est elle!., c’est Lazarilla!
plusieurs seigneurs et gens du peuple, entre eux et à voix basse.
Est-ce bien elle?
S’adressant à Lazarilla.)
Chante !
TOUS
Oui, chante!
[Lazarilla prélude sur sa guitare.)
Ecoutons-la!
[Lazarilla s’avance au bord du théâtre ; Velasquez, Perdican et le peuple, ainsi que les seigneurs, restent quelques pas en arrière et indifféremment groupés.) LAZARILLA.
PREMIER COUPLET
L’air au loin retentit Du son des castagnettes !
A ce bruit Qui séduit.
Accourez, jeunes fillettes ;
A quinze ans, sous l’ormeau,
Danser c’est être sage!
Boléro,
Fandango
Ne conviennent qu’à cet âge.
L’amour va quelque jour Troubler votre innocence.
Qui sent tourment d’amour N’a plus cœur à la danse !
Désir, tendre soupir,
Regrets, peines secrètes Ne sauraient s’étourdir Au son des castagnettes!
On gémit en silence Et dans l’absence '
Et puis l’on pense,
A lui... d’abord! ! !
Mais vous, jeunes beautés, qui n’aimez p is encor. Dépêchez-vous!., ah! ah ! voici la danse!
Elle commence;
Usez du temps.
Usez de vos quinze ans;
Belle jeunesse.
Le temps vous presse, *
Pour bien danser il n’est que le printemps!
CHŒUR
C’est elle! c’est la chanteuse Brillante et mystérieuse!
Charmant nos cœurs amoureux Et se cachant à nos yeux !
PALOMITA.
Pour vos pistoles, vos cruzades,
Messeigneurs, on vous donnera Des traits brillants et des roulades,
Si vous les aimez... en voilà!
Ah! ah! ah ! ah! ah !
Ah! ah! ah!
DEUXIÈME COUPLET
Dansez, bientôt pour vous Viendra nouvelle chaîne.
Votre époux Est jaloux,
Il touche à la cinquantaine!
Au logis, le brutal Tient sa femme captive,
Car le bal Lui fait mal.
Il faudra qu’elle s’en prive!
Il meurt... mais de vos jours Quand la fleur est fanée,
Des plaisirs, des amours On est abandonnée.
Pour vous plus de danseur.
Arrive la vieillesse!
On prend un directeur!
Au sermon l’on s’empresse:
Adieu! fraîches toilettes.
Danses et fêtes Et castagnettes,
Vous aurez tort.
Mais vous, jeunes beautés, vous qui riez encor, Dépêchez-vous!., ah! ah! voici la danse!
Elle commence, etc.
(A la fin de cet air, Lazarilla fait le tour de la foule, présentant sa bourse à chaque auditeur, qui y dépose une pièce de monnaie, et les seigneurs des poignées d’or. A chaque don, Lazarilla fait une gracieuse révérence. )
CHŒUR, à demi-voix.
Brava! brava!
Lazarilla !
lazarilla, faisant la révérence à chacun.
Merci, mes beaux seigneurs!
[Elle s’arrête devant Velasquez, qui, plongé dans scs réflexions, est allé à la droite du théâtre devant son chevalet et son tableau commencé. Elle lui présente la bourse qui est pleine d’or, en lui faisant une révérence.)
VELASQUEZ
A cette riche offrande
Que pourrais-je ajouter ?
LA CHANTEUSE VOILÉE
LAZARILLA.
Une encor bien plus grande!
VELASQUEZ
Moi, pauvre artiste !
LAZARILLA,
Justement.
Au peintre Velasquez... Lazarilla demande Une œuvre de sa main... mon portrait ! tous, avec joie.
C’est cliarmant !
(A Velasquez.)
Disposez vos pinceaux et préparez-vous, maître !
(Tous, à demi-voix et pendant que Lazarilla monte sur l'estrade à droite.)
Nous allons donc enfin la voir et la connaître!
( Velasquez, debout à gauche, a pris ses pinceaux et regarde Lazarilla. Celle-ci commence à soulever lentement son voile. Mouvement de curiosité dans la foule qui se groupe autour de l’estrade. Enfin Lazarilla a retiré tout à fait son voile; Velasquez tressaille et chancelle; Perdican pousse un cri de surprise.)
Velasquez, avec transport.
Non! ma compagne et mes amours,
Ma femme bien-aimée !
perdican, essuyant une larme.
Ami, tu devais êlre Mon témoin... je m’en souviens bien!
(Lui tendant la main.)
Et c’est moi qui vais être le tien !
lazarilla, aux seigneurs qui l’entourent. Avant qu’en mon ménage L’amour m’engage A l’objet de mes vœux.
Mon cœur, qui vous honore,
Vous doit encore Un dernier chant d’adieux!
O vous dont l’indulgence Fit ma science.
Messieurs, adieu vous di !
Je pars, reconnaissante,
Mais je ne chante Plus que pour mon mari!
CHŒUR
Velasquez, stupéfait;parlé. Palomita!
perdican, de même. Palomila!
VELASQUEZ
Ah! qu’ai-je vu?
PALOMITA.
Votre esclave toujours!
Avaut qu’en son ménage L’amour l’engage, Qu’ils soient tous deux Heureux !
Son cœur, qui nous honore, Nous dit encore Un dernier chant d’adieux.
FIN DE LA CHANTEUSE VOILÉE