SCENE IX
FULBY, LE COMTE.
le comte, stupéfait. Fulby!
fulby. Moi-même, monsieur le comte... Pardon de ma brusque arrivée... mais ce damné constable, on dirait qu’il le fait exprès... C’est la seconde fois qu’il m’oblige à sauter ainsi depuis hier...
le comte. Et d’où sors-tu, malheureux?.. fulby. Dame ! Monseigneur, quand l’hymen entre par la « porte, l’amour s’en va par la fenêtre.
le comte. Mauvais sujet!
fulby. Ah! ne me grondez pas!.. J’ai tort, je le sens bien... moi qui, par votre protection, ai été nommé fauconnier du roi, et d’aujourd’hui son écbanson... moi qui, grâce à vos bontés, me trouve placé à la brillante cour d’Edouard, je devrais n’adresser mes hommages qu’à des ladies, à des comtesses, à des duchesses... je me devrais cela à moi-même,-et à vous surtout, mon protecteur, qui répondez de moi... Mais, que voulez-vous! elle est si jeune, si jolie et si aimable!..
le comte. Eh! qui donc?
fulby. Je n’ose pas vous le dire.,, la femme d’un constable...
le comte. Il serait possible !
fulby. Oui, Milord!., son mari n’est que constable... j’en rougis pour lui!., mais peut-être un jour pourra-t-il être mieux que cela?..
le comte, souriant. Cela commence déjà!
LE PUITS D’AMOUR
fulby. En attendant, il est défiant, et surtout jaloux... il revient toujours au moment où on ne l’attend pas... Aussi, nous avons pris pour l’avenir des précautions... le comte. C’est bon !
fulby. Cette pauvre Betzy m’a fait faire une seconde clef d’une porte secrète... parce que, de sauter, comme tout à, l’heure par la fenêtre, ou de courir comme l’autre jour sur les toits, il y a de quoi se tuer... sans compter que j’ai été vu par une voisine en face, la cousine du shérif! le comte. Géraldine?
fulby. Ah! vous savez son nom?.. Une jolie ülle aussi... elles sont toutes jolies dans ce quartier-là. le comte. Tais-toi!
fulby. Vous la connaissez ?
le comte. Oui, oui... Tu peux même me rendre un très-grand service !
fulby.' Parlez, Milord... je serai trop heureux. le comte. Au fait, puisque tu m’as confié tes amours, je puis te dire les miennes!
fulby. C’est bien de l’honneur pour moi !.. le comte. Il y a trois mois, en Irlande, où j’étais allé recueillir la succession de lord O’Donnel, mon oncle... tous les jours je la voyais, sans lui dire qui j’étais... Elle eût repoussé les hommages du grand seigneur... mais elle accueillit Tony le matelot avec tant de confiance et d’amour... et lorsque, rappelé par le roi, pour son mariage, il me fallut revenir à Londres, je lui dis que je partais... que j’allais en mer !
fulby. Et aujourd’hui vous voulez la voir?.. le comte. Non!., ce serait la tromper!., car je vais me marier... Il le faut!., le roi le veut... le roi, dont je suis le favori, parce que j’ai partagé jusqu’ici toutes ses extravagances !
fulby. Ce qui ne vous déplaisait pas trop!.. le comte. Eh! si vraiment!.. Edouard aime les scènes d’orgie et de débauche!., et mon goût, à moi, me portait vers les plaisirs purs et tranquilles; mais il fallait plaire au maître I..
fulby. Et vertueux par penchant, vous vous êtes fait mauvais sujet...
le comte. Par flatterie... C’est bien mal, n’est-ce pas? Mais méditer de sang-froid la ruine et le déshonneur d’une pauvre fille, qui m’aime et qui croit en moi... étouffer dans les plaisirs la voix du remords... j’ai eu beau faire... je n’en suis pas encore arrivé là... je n’en ai pas le courage... et je veux rendre à Géraldine le repos et la liberté!..
fulby. Ah! c’est bien, Milord, c’est bien!.. Voilà une conduite loyale et digne d’un vrai gentilhomme...
le comte. Mais pour achever mon ouvrage, Fulby, j’ai besoin de toi!
fulby. Comment cela?,
le comte. Je ne dois pas... je ne peux pas revoir Géraldine... toutes mes résolutions, pour son repos et son bonheur, faibliraient devant un de ses regards... Mais voilà un anneau qu’elle avait donné à Tony le matelot, et que je devais garder tant que je l’aimerais... c’est-à-dire, jusqu’à la mort... Tu le lui remettras demain...
fulby. J’entends... en lui disant qu’elle est libre .. et qu’une autre femme, un autre amour...
le comte. Oh1 non!.. Géraldine me croire infidèle!.. Je veux qu’elle garde de Tony un tendre et pieux souvenir! fulby. Je lui dirai qu'il n’est plus!
le comte. Oui... (Hésitant.) Mais si cependant sa douleur, son désespoir!..
fulby. Rassurez-vous, Milord... elle se calmera... Croyez-moi... une femme aime mieux savoir son amant mort qu’infidèle !
le comte. Chère Géraldine!.. J'ai foi dans ton zèle, dans ton amitié!..
FINALE
ROMANCE
PREMIER COUPLET
J’aurais voulu rester pour elle Toujours Tony. .. vœux superflus!
Il faut la fuir! peine cruelle I Dis-lui que son Tony n’est plus!
Par l’amour qu’elle avait fait naitre Tony ne doit plus s’animer...
Mais dis-lui qu’il a cessé d’être Sans jamais cesser de l’aimer!
DEUXIÈME COUPLET
Qu'elle m’oublie et qu’elle espère Un avenir consolateur!
Ange laissé sur cette terre,
Qu’elle y connaisse le bonheur!
Par l’amour qu’elle avait fait naître Tony ne doit plus s’animer...
Mais dis-lui qu’il a cessé d’être Sans jamais cesser de l’aimer !
(Il remet un anneau à Fulby, en lui faisant encore des recommandations à voix basse. Fulby le reconduit jusqu’au fond à gauche. Le comte sort. Pendant ce temps , Géraldine a paru au fond à droite.)