LE COMTE DE SALISBURY, FULBY
(Au lever du rideau, la statue à droite s'écarte, et l’on aperçoit le comte de Salisbury et Fulby descendant l’escalier.)
le comte, descendant l’escalier. AvaMe!.. avance!., et n’aie pas peur!
fulby, descendant derrière le comte. Quarante-deux marches depuis le cab net du roi... (Regardant autour H de lui avec étonnement.) Où sommes-nous maintenant? H le comte. Attends que j’aie fermé cette issue... la seule qui conduise au palais... (Il louche un ressort, la statue se replace devant l’escalier qu’elle referme.)
fulby. 11 me semble être dans un conte de fées, et je me demande à quoi peut servir cette pièce si richement décorée?
le comte. C’est un des appartements de ce palais souterrain... et tu ne vois rien encore. ( Montrant la droite.) ■ De ce côté sont des salons magnifiques, des boudoirs élégants et mystérieux, que tu connaîtras plus tard... Cette pièce est pour toi la principale, celle où tu dois exercer tes nouvelles fonctions d’échanson.
fulby. La salle à manger?..
le comte. Tu l’as dit... et je n’ai pas besoin de te re- I commander une inviolable discrétion... Etre admis dans les plaisirs d’un roi, c’est une faveur souvent fatale... Il y va de la fortune ou de la tète...
fulby. Je tâcherai que l’une ne me fasse pas perdre ■ l’autre... Mais vous. Milord, qui êles mon protecteur et, mon maître, daignez me dire ce que j’aurai à faire...
le comte. Rien de plus simple... Une vingtaine de jeunes seigneurs vont venir jouer, souper et s’enivrer...
C’est toi qui leur verseras à boire.
fulby. J’aurai de l’ouvrage !
le comte. Mais oui... Aujourd’hui surtout... car il y a réception d’un nouvel initié, d’un nouveau favori, lord Clarendon... si toutefois il ale courage de tenter l’épreuve ordinaire.
fulby. Laquelle?..
lecomte. Silence!.. 11 faut tout voir, tout enlendre et n’interroger personne.
fulby. C’est pour cela, Milord, que si vous vouliez d’abord tout me dire, je n’aurais plus rien à demander.. Wh le comte, souriant. C’est juste... Eh bien donc, notre \ nouvel éehanson, tu as pu entendre dire que le feu roi, j qui avait passe sa vie à tyranniser ses sujets, avait trouvé J en eux une affection...
fulby. Egale a ses bienfaits!..
le comte. Sa popularité était devenue telle, qu’il redoutait, à chaque instant, quelque visite imprévue et tuinul- L tueuse, et, pour échapper aux surprises nocturnes, il avait I j fait pratiquer dans -son palais diverses issues sécrètes... (Montrant la statue à droite.) entre autres celle-ci... cet escalier...
fulby. Que nous venons de parcourir...
le comte. Qui conduisait de son cabinet dans cette salle souterraine... ensuite (Montrant la première porte à \ gauche.) dans une chambré voisine, où un puits à moitié j
LE PUITS D’AMOUR
La princesse de Hainaut.
ruiné donnait sortie sur une place de Londres, vis-à-vis la maison de Bolbury.
fulby. Le puits d’Amour!..
le comte. Justement... Après la mort du roi, le prince Edouard, qui lui ressemble peu, et qui ne craint rien, que de ne pas s’amuser, a t'ait servir tout ceci à ses plaisirs secrets... Dans ces salons, témoins de banquets et de bals des plus joyeux, sont entassés les plus riches ou les plus bizarres costumes; c’est de là que le prince, qu’on croit souvent livré à de graves travaux, s’échappe, la nuit, pour aller, avec ses favoris, courir les rues de Londres; c’est par là qn’après de joyeuses orgies, il se dérobe souvent aux poursuites des constables, tout étonnés d’avoir perdu scs traces... Bien plus encore... une des chimères du prince est de ne vouloir auprès de lui que des amis véritables; et, pour s’assurer du dévouement de ceux qu’il admet dans son Intimité, voici des épreuves auxquelles il les soumet : il leur demande par exemple : — « M'aimezvous autant que vous-mêmes? » Et tous les courtisans de répondre : — « Ah! Sire, cent fois plus encore! » — « Exposeriez-vous vos jours pour moi? « — « Trop heureux d’un pareil sacrifice [mon sang.!.. ma vie!., à
l’instant même! » — a S’il en est ainsi, ce soir, je vous ordonne, au risque de ce qui pourra en arriver, de vous précipiter dans le puits du carrefour. » fulby. Eh bien?
le comte. Eli bien, de deux ou trois cents amis dévoués, quelques-uns seulement eurent ce courage... Je fus de ce nombre, et voici tout le danger que l’on a à courir ; grâce à un mécanisme ingénieux, ouvrage du Vénitien Vazzanina, celui qui, intrépidement, se lance dans le précipice, est à peine descendu à quelques pieds, qu’il tombe sur de beaux coussins de velours, et descend doucement (Montrant la première porte à gauche.) dans la chambre voisine, où le prince, après lui avoir donné l’accolade, l’amène ici prendre place à ses côtés à quelque banquet mythologique, où, sous des habits de caractère, tous les convives s’enivrent jusqu’au jour.
fulby. C’est ce qui va arriver ce soir à lord Clarendon... le nouvel adepte?
le comte. S’il ose s’exposer au prétendu danger, dont le mécanisme préservateur est déjà préparé. fulby. Il no l’est donc pas toujours?
le comte. Non, sans doute... seulement les jours d’é-
LE PUITS D’AMOUR
preuves ou le jours de nos réunions... afin que, sans se présenter au palais, nos fidèles puissent secrètement entrer ou sortir par cette issue...
fuldy. Et vous allez ainsi passer une joyeuse soirée?..
le comte. Moi!.. Oh! non du tout... car j'ai promis au roi, qui doit se dire malade, de remonter au palais, et de tenir sa place dans la salle de réception jusqu’au départ des ambassadeurs.,. Mais, s; je ne te revoyais pas, n’oublie pas, demain, le message dont je t’ai parlé pour cette pauvre Géraldine.
fijlby. Si ce n’est que cela, soyez tranquille... c’est déjà Tait...
le comte, revenant vivement. Ettnnem’cnparlaispas?
fuldy. Non vraiment, attendu qu'il n'y a pas de quoi se presser...
le comte. Eh! pourquoi cela?
fiïlby. C'est que vous scmbliez craindre, Milord, un amour et un désespoir... qui ont été des plus raisonnables...
le comte, avec chagrin Est-il possible!
fuldy. Je vous promets que ça ne durera pas, et que celle-là sera bien vite consolée, si elle ne l’était pas déjà d’avance.
le comte. Ah! c’est indigne!.. Non... non... de quoi vais-je me fâcher?.. Je le voulais... je le désirais... je dois me réjouir : et, puisque celle-là n’aimait pas... me voili guéri de ma constance et de ma loyauté... J’y renonce pour jamais.
fulby, gaiement. Et vous faites bien, Milord ; ici, à la cour, c’est du luxe...
tremieb couplet.
Le temps emporte sur ses ailes I.es chagrins prompts à s’envoler!
Et de l’oubli des infidèles Il faut galment se consoler.
Oui, séchons des larmes cruelles,
Car il n’est pas juste, ici-bas,
Que les douleurs soient éternelles,
Quand les amours ne le sont pas!
le comte, écoutant du côté de la première chambre à gauche.
Tais-toi ! . . N’eutends-tu pas dans la chambre voisine?..
Quelqu'un gémit!..
fulby, écoutant.
Oui... c’est de ce côté...