‹ Å’uvres illustréesChapitre 87 sur 1154 · SCENE IX · texte numérisé non relu

SCENE IX

LÉONARD ; ÉMILE, en grand uniforme.

léonard. Eh bien ! il s’en va : est-ce qu’ils ont tous perdu la tête?

Émile. A qui en as-tu donc?

LEONARD, apercevant Emile. Ah! te voilà superbe; toi, du moins, tu m’expliqueras ce qui se passe dans ce château?..

Émile. Comment, on ne te l’a pas dit? tu ne le sais pas encore, toi, mon meilleur ami ?

léonard. Et qui diable veux-tu qui me l’apprenne?

Émile. C’est vrai, ce pauvre Léonard ! Eh bien ! mon ami, nous avons réfléchi avec la comtesse, et nous avons vu que ce qui m’envoyait en Sibérie c’était mon titre de prisonnier français; mais qu’en devenant Russe...

léonard. Comment, devenir Russe?

Émile. Eh! oui, par alliance. En épousant quelqu’un du pays, c’est le- moyen d’y rester.

léonard. Sans contredit; mais où trouver une femme qui veuille passer pour la tienne?

Émile. C’était là le difficile ; mais mon choix est fait et je deviens seigneur moscovite, c’est un état comme5 un autre... e

léonard. U serait vrai?

Émile. Certainement; j’étais officier français; je me fais prince russe ; moi, je n’ai pas d’ambition. J’épouse pendant trois mois quatre cent mille livres de rente, un château magnifique,.. Tu peux en juger par toi-même.

LA VIEILLE

léonard. Comment! la comtesse de Xénia...

Émile. Oui, mon ami; cette Russe pouvait seule empêcher mon départ, et jamais je ne pourrai m’acquitter envers cette excellente, cette adorable femme. Voyez, m’a-t-elle dit, si vous aurez le courage de passer pendant quelques jours pour le mari d’une douairière. On va vous accabler de quolibets et de mauvaises plaisanteries, ça n’est pas gai, mais cela vaut peut-être mieux que d'aller en Sibérie.

Léonard. Je suis de son avis; mais ce stratagème ne peut-il pas la compromettre? et comment faire accroire au gouverneur, par exemple, que ce prétendu mariage est véritable?

Émile. Rien de plus simple pour ceux qui connaissent les mœurs et les usages delà Pologne russe où noussommes en ce moment. La comtesse vient de m’expliquer tout cela. Nous croyons, nous autres Français, être la nation la plus inconstante de l’Europe: gloire usurpée! les Polonais l’emportent encore sur nous. Chez eux, le divorce n’est pas permis, ce qui les désespère; mais pour remédier à cet inconvénient, ils ont toujours soin dans tous les actes de mariage de glisser exprès, et du consentement des parties, deux ou trois nullités.

Léonard. Je crois avoir lu cela dans Rulhière.

Émile. C’est original, n’est-il pas vrai? et puis c’est commode. Je suis étonné qu’en France on n’y ait pas encore pensé. En attendant, mon excellente comtesse s’est chargée de tout, et dans l’acte de mariage que nous venons de rédiger, elle a placé plusieurs bonnes nullités que j’ai surveillées moi-même, de sorte que dans deux ou trois mois, m’a-t-elle dit, quand la guerre sera terminée, nous romprons cet hymen de circonstance; vous retournerez dans votre pays vous marier réellement. J’aurai été votre femme pour vous sauver la vie, et je cesserai de l’être pour vous rendre au bonheur.

léonard. Tu as raison, c’est bien la plus aimable femme qui existe.

Émile. N’est-ce pas? on dit qu’elle est vieille, je ne sais pas pourquoi ; elle n’a jamais eu d’hiver ni d’automne; elle a soixante-dix printemps, et voilà tout; aussi dans mon mariage provisoire je vais être plus heureux qu’une foule do maris perpétuels; j’ai le bonheur en attendant, et le divorce en perspective; mais tais-toi, car cette supercherie est un secret pour tout le monde, même pour monsieur l’intendant.

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