SCENE XI
LÉONARD, PÉTÉROFF.
Léonard. Je n’ai jamais vu de marié plus joyeux que celui-là.
pétéroff. Vous croyez alors que tantôt Monseigneur sera disposé à accueillir nos petites réclamations?
léonard. Je vois que tu as quelque chose à lui demander.
pétéroff. Monsieur sait bien que ces jours-là on demande toujours... D’abord je suis serf et vassal de madame la comtesse, et je tiendrais à être libre, non pas que je ne fasse ici tout ce que je veux ; mais c’est égal... léonard. Je comprends, tu as de la fierté. pétéroff. Oui, Monsieur, je suis fier.
léonard. Et lu voudrais quitter le service? pétéroff. Non pas, car j’y fais de bons profits, et je compte bien rester toujours domestique. On porte la serviette et on est aux ordres des maîtres, mais enfin on se dit : Je suis libre... et cela suffit. Je voulais ensuite parler de la petite gratification d’usage; deux ou trois mille roubles : croyez-vous que je pourrai les demander ce soir à Monseigneur?
léonard. Les demander, tu le peux; mais s’il les donne, ça m’étonnera.
pétéroff. Non, Monsieur, il n’hésitera pas, surtout quand il saura l’important service que je viens de lui rendre : le voilà dans l’instant seigneur de ce beau domaine; le voilà avec un titre et une grande fortune. Eh bien! sans moi, il n’aurait rien de tout cela; sans moi. Monsieur, il ne serait pas marié...
léonard. Que veux-tu dire?
pétéroff. Que tantôt, et pour la première fois de sa vie. Madame avait arrangé tout cela elle-même, et sans me consulter; aussi il fallait Voir... pour vous endonnerun exemple , rien que l’acte de mariage contenait trois ou quatre nullités.
léonard. Hé bien?
pétéroff. De sorte que demain, après-demain, quand on aurait voulu, on pouvait rompre le mariage; c’était un hymen de comédie.
léonard, vivement. Achève.
pétéroff. Eh bien, Monsieur, j’ai pris sur moi de porter cet acte à notre homme de loi, qui a tout rétabli dans Tordre légal, et, grâce à mon zèle et à ma prévoyance, Monsieur et Madame vont être mariés indéfiniment. léonard. Malheureux! qu’as-tu fait?
pétéroff. Le devoir d’un fidèle serviteur.
Léonard, le prenant au collet. Tu mériterais d’être assommé; mais courons; car, grâce au ciel, il est temps encore de tout réparer. Dieu! qu’entends-je? (On entend au dehors des acclamations et le bruit des boîtes et des pétards.)
Les précédents, ÉMILE.
émile, à la cantonade. Merci, merci, mes amis, assez de compliments comme ça. J’ai cru que je n’en sortirais pas : mon ami, tu vois un nouveau marié. léonard, à part. O ciel!
émile, à voix basse. Il a bien fallu avancer la cérémonie : ce maudit gouverneur voulait, dit-on, l’honorer de sa présence ; il nous en avait menacés. léonard. Et tout est terminé?
f EMILE. En cinq minutes... ; ça n’a pas été long : tu viens d’entendre les acclamations de mes vassaux; ils sont là dans la cour cinq à six cents paysans, et les cris de joie, les coups de fusil, les bouquets, les chapeaux en l’air, vive Monseigneur! c’est un coup d’œil admirable. léonard, à part. Pauvre garçon! il me fait mal. émile. Pétéroff, fais-leur distribuer des vivres, du vin, de l’hydromel..., ce qu’il y aura dans mon château ; va, c’est de la part de leur nouveau seigneur, ou plutôt de la part de Madame, (A part.) car j’oublie toujours que je ne suis là que par intérim.
pétéroff. Oui, Monseigneur.
émile, le rappelant. Ah! Pétéroff, je veux aussi des danses, de la musique; un jour de noce, ça ne fait pas mal, ça étourdit.
léonard, à part. Oui, 11 en aura besoin. émile. C’est agréable d’avoir des vassaux, vrai; on s’y habituerait. (Pétéroff sort.) Ah! mon Dieu! et ma femme; j’oubliais... (A Léonard.) Mon ami, je cours la rejoindre. léonard, te retenant. Et pourquoi donc?
émile. Parce que toute la noblesse des environs vient d’arriver, et ma femme doit être au milieu des compliments et des félicitations ; je vais à son secours.
LA VIEILLE
Léonard, le retenant toujours. Elle peut bien les recevoir toute seule.
émile. Non, mon ami, ce ne serait pas juste; tout doit être commun dans un bon ménage, même l’ennui. léonard. J’ai à te parler.
émile. C’est différent, j’écoute; voyons, parle vite. léonard. Je ne sais trop comment te le dire, car c’est une chose qui va vous surprendre tous les deux.
émile. Une surprise, tant mieux ; quelque chose de ta composition ?
léonard. Non, mon ami.
émile. Eh bien ! tu m’y fais penser. Si nous lui faisions des couplets, ça lui fera plaisir; des couplets où je lui parlerai de ma reconnaissance, de mon attachement, car plus je connais cette excellente femme et plus je l’aime, et tu vas peut-être te moquer de moi ; mais, vois-tu, ce prétendu mariage serait véritable, que maintenant ça me serait égal.
léonard. Vraiment?
émile. Je crois même que ça me ferait plaisir. léonard. Parbleu, ça ne pouvait pas mieux se trouver, moi qui cherchais quelque transition pour arriver à ma nouvelle. *
émile, fronçant le sourcil. Hein ! que veux-tu dire ? Léonard. Que tu n’as rien à désirer, et que tous tes vœux sont comblés.
émile. Qu’est-cc que c’est? pas de mauvaises plaisan-> teries.
léonard. Plût au ciel que c’en fût une! mais il n’est que trop vrai, tu as contracté un mariage que rien ne peut rompre.
émile. 0 ciel! tu te trompes; ça n’est pas possible. Léonard. Eh! si vraiment, par l’ineptie de cet imbécile d’intendant, qui, avant la célébration, a porté le contrat à un homme de loi pour en effacer les nullités que la comtesse y avait mises à dessein.
émile, accablé. C’en est fait do moil je sons une sueur froide qui me saisit; mon ami, soutiens-moi.
Léonard. Hé bien! qu'as-tu donc; emilb. Je n’en sais rien, mais je n’y survivrai pas. Léonard. Y penses-tu? je te croyais plus do courage, plus de philosophie.
emile. Et où diable veux-tu qu’on en ait contre des Coups pareils ? Epouser un siècle !
Léonard. Et ce que tu me disais tout à l’heure ? emile. Ah, bien oui ! on dit cela quand on croit que ça n’arrivera pas; maisque pensera-t-on de moi en France?
léonard. Et que pourra-t-oh eu penser, quand je publierai la vérité, quand on saura que c’est malgré toi, que c’est à ton insu... ? De ce cêtê-lû Je SUIS tranquille, l’honneur est intact.
émile, vivement. Oui, mais les railleries, les plaisanteries... ( Comme par réflexion.) Je sais bien que provisoirement je peux toujours assommer ce coquin d’intendant, et lui rompre les os.
leonarb, froidement. Ça ne rompra pas ton mariage. émile. C’est vrai, et dans mon malheur je ne sais à qui m’en prendre. Dieu! c’est la comtesse! Pauvre femme I ce n’est pas sa faute; modérons-nous, si je le peux, pour ne pas l’affliger.