CHANSONNETTE
PREMIER COUPLET
Il était un vieux bonhomme Aussi vieux que Barrabas,
Avec son habit vert-pomme Et sa perruque a frimas, »
Contant sa flamme amoureuse A Nancy la repasseuse.
Qui, fredonnant soir et mai n,
Lui répétait pour tout refrain :
(Elle repasse.)
Repassez demain
MADAME BARNEK.*
Que faites-vous donc, Henriette?
HENRIETTE
Je viens repasser sans façon Et mon rèle et ma collerette.
MADAME BAUNEK.
Cet air n’est pas dans votre rôle ?
HENRIETTE
... Eh non!
C'est une vieille chansonnette!
MADAME BAUNEK.
User sa voix à ces bêliscs-là,
Lorsque l’on a l’honneur de chauter l’opéra!
HENRIETTE
Raison de plus. . ça me délassera!
DEUXIÈME COUPLET
Je veux te plaire, et j'y compte;
Ce front qui parait caduc,
Ma chère, est celui d’un comte...
Eh ! fût— il celui d’un duc !
J’admire, mon gentilhomme,
A’ous et votre habit vert-pomme;
Mais, hélas! mon cœur inhumaiu N’est pas sensible ce matin,
(Elle repasse.)
Repassez demain.
madame barnek, avec impatience.
Mais tais-toi donc! tais-toi, tu m’empèehes de lire!
(Lisant.)
a Belle Henriette! je soupire,
« Je brûle d’un tendre martyre.
« Hélas ! quand prendrez-vous enfin « Pitié de mon cruel destin? »
Henriette, qui s’est mise devant la table à repasser sa collerette.
Tra, la, la, la, la, la.
Repassez demain, repassez demain.
madame barnek, ouvrant un autre billet.
« Sans bien et sans richesse,
-a Je n’ai que ce cœur qui gémit... »
(S’interrompant )
Mon Dieu ! comme c’est mal écrit !
(Lisant.)
« Mais je vous olfre, ma déesse,
« D’un baron le titre et la main. »
Henriette, de même.
Tra, la, la, repassez demain de bon matin,
(A madame Barneh.)
Que lisez-vous?
MADAME BARNEK.
Des billets doux.
Je les connais d’avance :
Soupirs .. amour... éternelle constance. .
Voilà, voilà, comme ils sont tous !
ENSEMBLE
HENRIETTE
Aussi, loin de croire Leur style flatteur,
Mon art fait ma gloire Et mon seul bonheur !
Travail et folie.
Succès et gaité,
Voilà de ma vie La félicité!
MADAME BARNEK.
Hélas! loin de croire Mon âge et mon cœur,
Une vaine gloire Fait son seul bonheur!
Misère et folie,
Chansons et gaité,
Voilà de sa vie La. félicité !
madame barnek, qui a parcouru un dernier bil’ et. Ecoute, écoute cependant,
Voici quelqu'un de sage et de prudent!
« A vos pieds j’offre, mon enfant,
« Quarante mille écus de renie!
j « A votre respectable tante
« Je prétends assurer un sort! »
C’est du vieux comte de Montfor! !..
i Henriette, sans lui répondre, et reprenant sa chansonnette.
Il était un vieux bonhomme,
Aussi vieux que Barrabas,
Avec son habit vert-pomme Et sa perruque à frimas...
MADAME BARNEK.
Quoi! cetle lettre intéressante...
HENRIETTE
Tra, la, la, la, la...
MADAME BARNEK.
Cette lettre si pressante...
Henriette, la prenant, ainsi que les autres, et les jetant dans le fourneau.
Tenez! voilà ce que j’en fais :
Cela ne vaut pas un succès.
ensemble.
HENRIETTE
Aussi, loin de croire Leur style flatteur,
Mon art fait ma gloire Et mon seul bonheur!
Travail et folie.
Succès et gaîté.
Voilà de ma vie La félicité!
MADAME BARNEK.
Hélas ! loin de croire Mon âge et mon cœur,
Une vaine gloire Fait son seul bonheur Misère et folie.
Chansons et gaîté.
Voilà de sa vie La félicité!
madame barnek. Avoir brûlé un pareil billet!., voilà les fruits de l’excellente éducation que je vous ai donnée.
Henriette, souriant. Que vous avez tout au plus continuée, ma tante... car sans la mort de ma, bonne marraine, cette femme si noble, si distinguée, qui m’a élevée, je ne serais peut-être jamais entrée au théâtre... mais je me trouvai alors sans appui... sans fortune... vous m’avez recueillie! . (Lui tendant la main avec affection.) Et je ne l’oublierai jamais!..
madame barnek. Ma nièce... vous m’attendrissez!., mais qui vient là ?
Écoute bien !
L’AMBASSADRICE
Les précédents, CHARLOTTE.
nENniETTE. Ah ! c’est Charlotte.
madame barnek. Lajolie chanteuse.
Henriette. Et ma meilleure amie.
madame barnek. La plus mauvaise langue du foyer. charlotte. Bonjour, Henriette, bonjour, madame Barnek... Mon Dieu ! qu’elle est grande, cette maudite ville de Munich... je n’eu puis plus !.. avec ça que vous demeurez si haut, madame Barnek.
madame barnek. Un étage de moins que vous. Mademoiselle, pas davantage.
charlotte. Au fait, c'est possible, je ne compte pas avec mes amis! A propos, Henriette... j’avais à te parler. Henriette. Sur quoi donc?
charlotte, de même. A toi, à toi seule.
Henriette. Oh! ne te gène pas avec ma tante, je lui dis tout.
charlotte. Eh bien ! ma chère, comme je suis ton amie, que toutes deux nous tenons à notre réputation, parce que la réputation avant tout! je venais te prévenir qu’il court des bruits sur ton compte.
Henriette. Et qu’est-ce qu'on peut dire? charlotte. Ah! d’abord on dit toujours, même quand il n’y a rien... à plus forte raison...
Henriette. Et qu’est-ce qu’il y a donc?
charlotte. Ce qu’il y a!..
PREMIER COUPLET
11 est, dit-on, un beau jeune homme Qui, de très-près, lui fait la cour.
J’ignore comment on le nomme ;
Mais pour elle il se meurt d’amour.
Voilà, ce qu’on dit.
Ce que l’on dit, car...
Dans tous nos foyers on est si bavard;
Chacun y médit Du matin au soir
Sur les amoureux que l’on peut avoir.
Là, c’est un amant Que l’une vous donne;
Là, c’est un amant Que l’autre vous prend.
Leurs discours méchants n’épargnent personne,
Moi-même j’en suis victime souvent.
Aussi, moi je hais Les moindres caquets,
Et, je le promets,
Je n’en fais jamais.
DEUXIÈME COUPLET
Absent sitôt qu’elle est absente,
Pour l’admirer il vient exprès.
Il l’applaudit quand elle chante,
Et lui jette après des bouquets...
Voilà ce qu’on dit,
Ce que l’on dit, car...
Dans tous nos foyers on est si bavard, etc., etc.
madame barnek. Eh bien! quand ce serait vrai... c’est un homme qui aime la musique... un amateur désintéressé.
charlotte. Désintéressé?... Hier encore, il a demandé l’adresse d’Henriette à la portière du théâtre.
madame barnek. Cela prouve qu’il n’est jamais venu ici. charlotte. Mais qu’il veut y venir.
Henriette. Où est le mal?., c’est un ami... il m’applaudit toujours, et cela me fait plaisir.
charlotte. Voilà comme on se compromet... car depuis hier il n’est question que de cela; d’où vient cet amateur?. . quel est-il? moi, je n’en sais rien. . je ne l’ai pas vu.., sans cela, je l’aurais signalé... tant il y a, et je dois t’en prévenir, que ce pauvre Bénédict est furieux. madame barnek. Bénédict!
charlotte. Notre jeune premier... notre ténor qui est amoureux d’elle.
madame barnek. Amoureux!
Henriette. Tais-toi donc.
charlotte, à madame Barnek, sam écouter Henriette. C’est de droit... le ténor est toujours amoureux de la première chanteuse... c’est de l’emploi... et celui-là le remplit en conscience... il en perd le sommeil, il en perd l’esprit, il en perdrait la voix, s’il en avait jamais eu. Henriette. Est-elle méchante!
charlotte. Du tout... car je le plains... un gcnLil garçon, un bon camarade... que nous aimons toutes... et lui qui n’est pas bien avancé, toi qui n’as encore que deux mille florins d’appointements... c’était bien, c’était un mariage sortable... car maintenant dans les arts, on épouse toujours, tant il y a de mœurs... il n’y a même pas que là où l’on en trouve... Aussi, tout le monde approuvait Henriette... et voilà qu’elle va s’amouracher d’un inconnu... HENRIETTE. Moi !
charlotte Laisse donc!
Henriette. Je te l’assure.
charlotte. Mon Dieu ! ma chère, c’est assez visible... je me connais en passion romanesque... moi-même, j’en ai inspiré une terrible.
Henriette. Vraiment?
charlotte. Oui, un étranger de distinction, que j’ai rencontré quelquefois.
Henriette. Il t’a parlé?
charlotte. Jamais .. Et ma réputation! mais il me regardait avec des yeux. . ah! ma chère, quels yeux! puis tout à coup, je ne l’ai plus revu... mon indifférence l’aura guéri de son amour... Il en est peut-être mort! Ainsi, tu vois, je suis franche, et tu ferais bien de l’être avec moi qui suis ta meilleure amie.
madame barnek. Par exemple !
charlotte. Oui, Madame, oui, je l’aime... quoiqu’elle ait du talent, parce qu’elle n’est ni méchante, ni intrigante comme les autres... et moi, tant qu’on ne m’enlève pas mes adorateurs ou mes rôles, je suis la bonté et la douceur en personne.
Henriette, souriant. C’est trop juste.
charlotte. N’est-il pas vrai?., et, pour te le prouver... nous avons ce soir, entre amis, entre camarades, une petite fête, une réunion, qui ne peut avoir lieu sans toi... et je viens t’inviter.
Henriette. Ça ne se peut pas... nous donnons une pièce nouvelle.
charlotte. N’est-ce que cela? j’ai fait dire à Bénédict d’être enrhumé... il me l’a promis... il est si bon enfant!., de sorte qu’il y a relâche... et rien ne nous empêchera de nous amuser.
Henriette. C'est très-mal.
charlotte. Tiens! ce scrupule!
madame barnek, écoutant au fond. Silence! Mesdemoiselles. . j’entends une voiture... c’est celle de notre directeur, M. Forlunatus, pour le renouvellement de l’engagement d’Henriette.
charlotte, à Henriette. Ah! tu renouvelles?., à de belles conditions au moins?
Henriette. Je n’en sais rien... je ne me mêle jamais de ça.
madame barnek, à Charlotte. C’est moi que ça regarde, Mademoiselle; les engagements sont de la compétence des grands parents... quant aux conditions, ça sera magnifique, surtout après notre succès d'hier au soir.
charlotte, riant. Ah! oui, les couronnes!., je les avais vu faire le matin.
madame barnek, piquée. Ça prouve qu’on ne doutait pas du succès du soir.
charlotte. Comment donc? la veille d’un engagement, est-ce qu’on doute jamais de ça? A propos, madame Barnek, dites donc à votre petit cousin de ne pas redemander Henriette si fort... on n’entendait que lui hier au soir au parterre.
L’AMBASSADRICE
madame barnek. Mademoiselle, mon cousin fait ce qu’il veut... je no m’en môle pas. ( Allant écouter à la fenêtre.) Voici notre directeur, laissez-nous, Mesdemoiselles, laissez-nous.
Henriette. A la bonne heure... je vais m’occuper de mon costume.
Charlotte. Je t’y aiderai .. tout en causant du bel inconnu, sans oublier ce pauvre Bénédict. (Elles entrent dans la chambre à droite , sur la ritournelle de l’air suivant .)
madame barnek. Voilà M. le directeur... Eh bien! ce réchaud qu’elles ont oublié... de quoi ça a-t-il l’air ici!., comme c’est rangé!., ah! et notre engagement? qu’cst-ce que j’en ai fait?., il doit être là-dedans, courons le chercher. (Elle sort en emportant le réchaud.)