DÉCEMBRE
A Octave Mirbeau.
Quand je parlerais le langage des hommes el des anges, si je n'ai pas la charité, je ne suis qu'un airain sonnant et une cymbale re ■ entissante.
Saim-Paul.
DÉCEMBRE, janvier, février, — Mois où, prenant pour oreiller Les froides langueurs d'un long somme, La Vie elle-même s'endort ; Où l'Amour partout semble mort.
Excepté dans le cœur de l'homme.
Le ciel est pâle et nébuleux ; Autour de l'âtre, les frileux Trouvent les places exiguës Et la bise, dans les maisons, Pincée aux fentes des cloisons, Se lamente en plaintes aiguës.
La neige pèse sur les toits,
Couvre les champs, charge les bois ;
Bêtes et gens sous leur suaire
Se résignent, ensevelis
Et comme perdus dans les plis
D'un immense drap mortuaire.
Les bourgeois, ronds comme des chats, Sortent fourrés du haut en bas ; Les paysans portent des moufflcs.
Au bout du nez piquant son fard.
Décembre frise le brouillard Et change en panaches les souffles.
Blottis au cœur des pommiers creux, Les pics-verts s'épluchent entre eux, Font les yeux mourants et clignotent ; Les corbeaux jeûnent ; tout songeurs, Sous terre les mulots rongeurs Grignotent, grignotent, grignotent.
La faim prend le héron transi.
Sur les bords de l'étang durci.
Rien, plus rien, la chasse est fermée.
Tout le long des petits ruisseaux Rien, ni mouches, ni vermisseaux Pour la bécassine affamée.
Le rat trottine entre les joncs ; Dans la brume un vol de pigeons Tourbillonne et cherche sa voie Et, tamisé par le brouillard, Du canard l'appel nasillard, Provoque la plainte de l'oie.
Dans le plus profond du hallier, Le bouquin semble sommeiller, Sans s'inquiéter de sa hase ; L'aboi lointain d'un chien captif Parfois met un éclair furtif Dans ses yeux, couleur de topaze.
Les lapins, obscurs ouvriers.
Réfléchissent dans leurs terriers ; Ils confinent aux latitudes Où, dans des poses de mammouths, Les blaireaux pattus, gras et mous Goûtent leurs longues quiétudes.
L'hiver est clément aux blaireaux, Mais il fait mugir les taureaux Et meugler les vaches taries ; Les juments au poil hérissé.
En sentant leur cuir traversé.
Rêvent de chaudes écuries.
Décembre, janvier, février.
Sont rudes aux gens sans foyer ; Voici les neiges qui s'amassent Au souffle glacé des autans.
Ouvrez la porte à deux battants ; Ouvrez, j'entends des gueux qui passent.
Le vieux pauvre, ami du soleil.
Trouve que, par un temps pareil, Le métier manque un peu de charmes ; Ses yeux éteints pleurent de froid Et le long de sa barbe on voit En glaçons ruisseler ses larmes.
Sa blouse sale est en lambeaux ; Dans les fentes de ses sabots Se hérissent des brins de paille.
Par tous les trous de son chapeau La bise entre et pique sa peau.
Il trépigne, tremble et tressaille.
Il s'arrête après chaque pas.
Son chien fidèle, qui n'est pas De ceux qu'en hiver on habille, Tâte le givre à pas prudents l£t, tout près de claquer des dents, 11 geint, le nez dans sa sébillc.
L'homme et la bête, entrez chez nous ; Bonhomme, écarte les genoux, A ton compagnon fais sa place.
Vous êtes parmi des chrétiens, L'hôte, pitoyable aux bons chiens, De chez lui défend qu'on les chasse.
Le valet du fermier d'en bas Claque du fouet à tour de bras ; C'est pour se rechauffer, sans doute, Tandis que ses cinq percherons.
Du marteau de leurs sabots ronds, Pétrissent le givre et la route.
Tous les cinq sont francs du collier, Ils mangent à plein râtelier, Mais la charge est pesante et haute ; L'attelage n'est jamais las, Mais aujourd'hui, par le verglas, Il ahanne à monter la côte.
Le charretier, tranquillement, Fouaille en l'air pour son agrément.
Le temps est dur, la charge est lourde, C'est bien là son moindre souci !
Ses chevaux sont bons, Dieu merci.
Et tant pis pour celui qui bourde !
Sois moins dédaigneux, charretier, Pour les petits de ton métier, Faiblesse n'est pas maladresse Et lorsque tu seras en haut, Reviens un instant, s'il le faut, Secourir les gens en détresse.
Demeurés au fond du ravin, Les bohémiens piquent en vain.
Du bout du fouet, leur âne maigre.
L'âne, sans avancer d'un cran, A chaque coup répond hi-han.
Hi-han, hi-han d'une voix aigre.
De l'auberge où, le fouet au cou.
Le fier charretier boit un coup.
On entend braire la bourrique.
On entend les cris acérés
Des bohémiens exaspéiés
Et le bruit sourd des coups de trique.
Ecoute, charretier moqueur ?
Allons, richard, un peu de cœur, Tirons ces gens-là de misère !
Un cheval suffit pour cela, Allons, et pendant ce temps-là.
Manette remplira ton verre.
Nous n'avons pas de préjugés, Tous nos hôtes seront logés ; L'âne aura sa place à l'étable, Et quand nous souperons ce soir, Parmi nous, nous ferons asseoir Les bohémiens à notre table.
Manette, si le roitelet.
Qui ce matin vous appelait, Revient becqueter la fenêtre, Ouvrez ; tout ici, bohémiens, Quémandeurs, oiseaux, ânes, chiens, Doit brouter, manger, boire et paître.
Si, de décembre à février, A l'auberge vient s'égayer Quelque voyageur rouge ou blême, Est-il riche et gourmand ? Tant mieux, Il nous paîra bien ; s'il est gueux Nous le servirons tout de même.