POUR CETTE MESURE
Donc, Messieurs, d'aprè3 les intéressés, cette loi était satisfaisante pour les catholiques. Elle rendait enfin justice à ceux qui, depuis si longtemps, s'adressaient aux autorités et îa demandaient à grands cris.
Quel était le devoir de tous les catholiques et de tous le& protestants bien pensants dans la Chambre des Communes ?
Quelle était leur obligation solennelle ? — C'était de mettre de côté tout esprit de parti et de rendre enfin justice à qui justice était due.
Quel est l'homme qui, le premier en Chambre, s'est levé pour dire aux catholiques du Manitoba : Il y a cinq ans que vous souffrez, il y a cinq ans que vous réclamez justice, il y a cinq ans que vous tournez vers nous des yeux suppliants, mais je ne veux pas vous la rendre cette justice que vous demandez ; je veux profiter de cette question brûlante pour semer la discorde dans le pays, pour échauffer les esprits, pour miner le parti conservateur et pour régner sur ses ruines ?
Cet homme, c'est l'honorable Wilfrid Laurier, chef du parti libéral.
Messieurs, j'émets comme doctrine parlementaire incontestable» que la proposition qu'un bill soit lu une deuxième fois est la consécration par la Chambre du'principe contenu dans cebill; — dans le cas actuel, le principe des écoles séparées et le principe de l'intervention fédérale, comme le dit Mgr Langevin.
Or, quand M. Laurier s'est levé, a-t-il proposé sa fameuse commission d'enquête ? A-t-il proposé un autre remède que celui indiqué dans le bill ? — Non. Il a proposé que ce biil ne soit pas lu alors mais qu'il ne soit lu que dans six mois, c'est-à-dire, d'après les autorités parlementaires, il a proposé le renvoi pur et simple et la destruction du bill réparateur.
M. Laurier est le chef d'un grand parti. Si, dans cette circonstance solennelle, il s'était levé comme un homme et avait dit : Je mets de côté mes préférences politiques, je fais taire mes ambitions personnelles, voici enfin le moment venu où justice va être rendue à nos f.ères du Manitoba, je demande à tous mes partisans de se joindre à moi pour accepter cette loi,, pour l'amender et l'améliorer si c'est nécessaire, il n'y aurait pas eu vingt députés dans la Chambre qui se seraient opposés à la loi, et aujourd'hui les catholiques du ManitoVe, auraient leurs écoles séparées et le pays serait rentré dans le calme ; l'harmonie aurait régné, et nous ne verrions pas la nation canadienne divisée par une véritable guerre de religion.
C'est sur M. Laurier et sur son parti que pèse la responsabilité de l'échec ; c'est lui qui en répondra devant l'histoire ; c'est lui
qui en répondra devant les électeurs intelligents et justes du Canada.
Il y a eu de l'obstruction, obstruction libérale à laquelle se sont Joints quelques conservateurs fanatiques, obstruction qui a empêché le bill de passer ; mais j'affirme que si M. Laurier avait fait ce que j'ai dit plus haut, s'il s'était prononcé en faveur de cette loi, l'obstruction se serait limitée à une vinataine de députés.
Il a pieté aux obstructionnistes et aux fanatiques le prestige de sa haute position, l'autorité de son titre de Canadien-français et catholique ; il a voulu semer la discorde, la haine, pensant qu'ainsi il escaladerait le pouvoir.
Sa conduite a été sévèrement commentée par les autorités ecclésiastiques de ce pays.
Dans le Mandement collectif des évêques, que vous avez entendu lire, nous trouvons 1* passage suivant :
" Nous avions espéré, N. T. C. F., que la dernière session du " Parlement fédéral m -tarait un terme aux difficultés scolaires " qui divisent sî profondément les esprits : nous avons été " trompés dans ces espérances. L'histoire jugera elle-même des " causes qui ont retardé la solution attendue depuis si longtemps.'*
Quelle est la principale cause qui a détruit les espérances des catholiques ? C'est l'opposition de M. Laurier et l'obstruction qui s'en est suivie.
Dans leur mandement, les archevêques et évêques de la Province de Québec, continuent :
" Nous avons pu, jusqu'à présent, nous féliciter de l'appui " sympathique d'un grand nombre de nos frères séparés ; ils ont " compris que, dans un pays de races et de religion différentes " comme le nôtre, il est nécessaire, pour le bien général, d'user " <j£ cette largeur de vues qui sait respecter la liberté de con- " science et tous les droits acquis. "
Quels sont ces frères séparés qui jouent le beau rôle dont parlent nos guides spirituels ? Sont-ce les Cartwright, les Mulock, les Charlton, les Patterson, chefs anglais du parti libéral/ Evidemment non, puisqu'ils ont tout fait, avec M. Laurier, pour tuer la loi.
Ceux qui ont mérité les éloges de l'Episcopat canadien dans cette circonstance sont des protestants comme les Tupper, les Foster, les Dickey, les Tisdale, chefs du parti conservateur, qui ont risqué leur vie politique pour faire ce que les catholiques demandent à grands cris.
Le Mandement de NN. SS. les évêques a été commenté du haut de la chùre dimanche, le 17 mai, par l'un ds ceux qui l'ont rédigé, Sa Grandeur Mgr Lafièche, de Trois-Rivières, et
voici ce que dit l'érninent prélat en parlant de l'attitude prise par le chef libéral :
" Un député canadien-français, qui se dit catholique et le chef reconnu d'un grand parti composé de catholiques et de protestants a fait la déclaration suivante en fait de principes, dans sa conduite politique : " Tant que j'occuperai un siège en cette f Chambre, tant que j'occuperai le poste que j'occupe, chaque fois Y qu'il sera de mon devoir de prendre une position sur une : r question quelconque, cette position, je la prendrai, non pas au fc; point de vue du catholicisme, non pas au point de vue du F protestantisme, mais je la prendrai pour des motifs qui peuvent r s'adresser aux consciences de tous les hommes, indépendam- " ment de leur foi, pour des motifs qui peuvent animer tous les " hommes aimant la justice, la liberté et la tolérance. " (Extrait des débats officiels, version française, séance du S mars 1896).
" Voilà, continue Mgr Lafîèche, l'affirmation du libéralisme condamné par l'Eglise la plus catégorique qui ait jamais encore été faite à ma connaissance dans une assemblée législative de notre pays. L'homme qui parle ainsi est un libéral rationaliste. Il formule une doctrine entièrement opposée à la doctrine catholique. C'est dire qu'un catholique n'est pas tenu d'être catholique dans sa vie publique. C'est une erreur fondamentale et qui peut conduire aux plus déplorables conséquences."
Le député canadien français dont parle Mgr La flèche, c'est l'honorable M. Laurier, chef du parti libéral.
Traitant du môme sujet, voici ce que dit le Mandement : f Kemarquez bien, .N". T. C. F., qu'il n'est pas permis à un catholique, quel qu'il soit, journaliste, électeur, candidat, député, d'avoir deux lignes de conduite au point de vue religieux : l'une pou/ la vie privée, l'autre pour la vie publique et de fouler aux pied?, dans l'exercice de ses devoirs sociaux, les obligations que lui impose son titre de fils soumis de l'Eglise. C'est pour cela que N. S. P. le Pape Léon XIII, dans son Encyclique Libcrtos prœstantissimum, condamne ceux qui " estiment que dans tout ce qui concerne le gouvernement de la société humaine, dans les institutions, dans les mœurs, les lois, les fonctions publiques, l'instruction de la jeunesse, on ne doit pas plus pire attention à l'Eglise que si elle n'existait pas. " Pour la liême raison, il dit ailleurs (Encyclique Immortelle Dei) : I Avant tout, il est nécessaire que tous les catholiques dignes de le nom se déterminent à être et à se montrer les fils très dévoués de l'Eglise ; qu'ils repoussent sans hésiter tout ce qui serait iicompatible avec cette profession ; qu'ils se servent des intitutions publique?, autant qu'ils le pourront faire en conscience, au profit de la vérité et de la justice. "
C'est à vous maintenait, Messieurs, à faire votre choix. D'un -côté, vous avez un protestant comme Sir Charles ïupper, secondé par M. Angers, qui fait des efforts surhumains pour faire passer un« loi réparatrice. De l'autre, vous avez un Canadien-français catholique comme M. Laurier, qui, délibérément, trahie sa race et sa religion en s'opposait de toutes ses forces à la passation d'une telle loi.
Quel parti devez vous choisir ? la réponse est facile à donuer.
Le Mandement dont je viens d * vous parler dit expressément que vous ne deve« donner voa suffrages qu'à un candidat " qui " s'engagera formellement et solennellement à voter, au Parle- " ment, en faveur d'une législation rendant à la minorité catho- " lique du Manitoba les droits scolaires qui lui sont reconnus " par l'honorable Conseil privé d'Angleterre. "
Je prends ici, sous ma signature, cet engagement formel et solennel, et de plu9 je déclare que, sau3 distinction de parti et mettant de côté mes préférence, je voterai contre tout gouvernement qui ne rendra pas à la minorité catholique du Manitoba la plénitude de ses droits tels que garantis par la constitution.
Sans doute, nos adversaires vont promettre la même chose. Mais rappelez- vous que M. Geoftrion, à Verchèree,M. Charbonneau, à Jacques- Cartier, M. McShane, à Montréal- Centre, pour se faire élire dans le cours de l'année 1895, ont fait à leurs électeurs les mêmes promesses solennelles, et cependant, rendus en Chambre, subissant l'influence prépondérante de leur chef, M. Laurier, ils ont parlé et voté contre la loi.
On ne peut faire semblable promesse avec l'intention de la tenir, tout en étant un candidat et un partisan de M. Laurier, qui a fait tout ce qu'un homme peut faire pour empêcher la passation de la loi et dont la politique, répétée <-n maintes circonstances dans la présente campagne, est non pas de proposer l'adoption d'une loi réparatrice, mais d'instituer une C >mmi«sien d'enquête pour s'enquérir t,i la minorité manitobaine a des griefs et si elle souffre d'une injustice.
Messieurs, vous avez les garanties les plus certaines de la bouche même du Premier Ministre, Sir Charles Tupper, dans son manifeste anx électeurs du Canada, qu'une loi réparatrice sera soumise au Parlement, à sa prochaine session, et cette garantie est d'autant plu3 forte qu'il s'est associé dans le gouvernement un homme comme l'honorable M. Angers qui, d jà, a tout sacrifié, honneurs, position, richesse pour que justice pleine et entière soit rendue à nos concitoyens persécutés.
Je vous demande donc, non seulement vos suffrages, mais votre concours le plus actif.
Permettez-moi de vous dire qu'à cette heure solennelle de l'histoire de la Confédération canadienne, nous devons mettre de côté nos préférences personnelles, donner un grand exemple de patriotisme et contribuer de toutes nos forces à montrer aux fanatiques de ce pays qu'ils ne peuvent réussir à détruire l'œuvre des pères de la Confédération, que toutes les races, toutes les religions doivent être sur le même pied et que justice égale doit luire pour tous les citoyens.
Th. Chase Càsgrain.
Québec, 21 mai 189G.