Aux femmes. 4. distribution
Nous continuons, au far et à mesure que le permettent nos ressources, l'œuvre de la « Brochure à distribuer),, regrettant de ne pouvoir renouveler plus souvent : chose qui viendra quand les camarades en auront saisi toute la portée.
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Dans la lutte que nous avons entreprise contre le fl-éau du militarisme, nous devons avoir pour auxiliaires toutes les honnêtes femmes qui sont dignes d'être amantes, épouses et mères.
Il y a des femmes qui fondent des sociétés pour secourir les blessés ; c'est bien ; mais il serait beaucoup mieux d'empêcher qu'il puisse y avoir des blessés à secourir. 11 y a des femmes qui fondent des ligues pour inviter les gouvernements à maintenir la paix ; c'est bien; mais il serait beaucoup mieux d'instruire les jeunes générations à ne pas vouloir la guerre. Tant qu'on n'aura pour garantie de la paix que la magnanimité des Isars, des kaisers et des queens, on ne travaillera pas en sûreté; la paix sera définitive seulement quand les peuples auront résolu de ne plus souffrir la guerre.
Or les hommes sont, dans tous les pays, ce que les ont faits leurs mères. Pourquoi les mères laissent-elles
croître et s'enraciner dans le cerveau de leurs fils, au lieu de les en arracher, les instincts sauvages et les préjugés féroces? Pourquoi permettent-elles qu'on leur farcisse la mémoire de légendes menteuses, et qu'on leur corrompe le cœur avec une morale d'assassins?
Certes, c'est un spectacle bien lamentable que celui des Coppée, des Lemaître, des Rochefort, de tous les vieillards branlants qui veulent jouer aux soldats. Quand ils étaient jeunes, leur laideur et leur gaucherie les privaient de femmes ; leurs tares physiques et leur lâcheté les écartaient du service militaire; tombés dans le gâtisme, ils sont' en proie au sadisme patriotard comme au sadisme sexuel ; ils ne peuvent pas voir le jupon d'une maritorne ou la culotte d'un dragon sans baver d'enthousiasme : «Ga... ga... ga..., l'Amour... ga... ga... ga..., la Victoire. » Ils font lever le cœur; mais enfin... ce sont des ruines. Il est cent fois plus triste de voir d'innocents petits garçons qui jouent à la guerre, qu'on déguise en soldats, qui brandissent des sabres et des fusils, qui ne rêvent que massacres et qui ne parlent que de tuer. Que peuvent être les mères de ces malheureux enfants?
La caserne devrait inspirer à toutes les femmes une haine impitoyable: car c'est à la caserne que les hommes apprennent à mépriser la femme. Dans ce foyer de vices brutaux, de perversions ignobles, de maladies innomables, les meilleurs deviennent mauvais. J'ai entendu notre brave ami Allemane s'écrier,
dans les réunions: « Mères! ce n'est plus vos fils; jeunes filles ! ce n'est plus vos frères, ce n'est plus vos fiancés que vous rend la caserne ! » Parole terrible et vraie. Regardez bien l'enfant qui revient ; vous croyez le reconnaître ; on vous l'a changé ; il aura des mots, il aura des regards qui vous blesseront, qui vous inquiéteront, qui vous feront entrevoir un abîme. Entre cet être et vous, pauvre petite sœur, pauvre petite amoureuse , il y a quelque chose d'irréparable.
Comme le disait si bien M. de Freycinet, ministre de la guerre, tous reviennent du régiment moralement diminués; beaucoup reviennentpourris physiquement, tuberculeux, syphilisés, alcooliques; d'autres ne reviennent pas du tout : les conserves empoisonnées, la typhoïde, les conseils de guerre, les bataillons d'Afrique, les compagnies de discipline, la crapaudine, le silo, les pénitenciers immondes attendent leur proie. Les expéditions coloniales font de plus vastes hécatombes. Et les femmes se taisent !
Il y avait des femmes, et des mères, et des sœurs, au camp de Sathonay, quand fut passé en revue le malheureux 200e que les tripotages de Félix Faure destinaient à l'extermination. En Italie, les femmes de Pavie n'avaient pas toléré que l'infâme Crispi envoyât leurs fils à l'abattoir africain. En France, les mères et les sœurs acclamaient leurs enfants et leurs frères partant pour Madagascar, allant voler, de par le droit
du plus fort, la terre d'un peuple sans défense. Les femmes applaudissaient. La fièvre et la dysenterie, pires que les fusils, ont châtié cruellement cet enthousiasme impie. Mais la guerre n'eût-elle même pas l'ait de victimes chez les nôtres, c'était encore le meurtre, le viol, le pillage, l'incendie, qu'elle annonçait pour « l'ennemi ». À savoir qu'on a tué leur fils, ou bien à savoir que leur fils, leur fiancé, leur frère, a tué, brûlé, pillé, violé, des créatures honnêtes et bonnes devraient éprouver une douleur à peu près pareille. Quel deuil de ne jamais le revoir! Mais quelle épouvante et quelle horreur de le revoir couvert de sang, meurtrier, bandit, bourreau !
Le fléau du militarisme est entretenu par les soins et pour le profit des militaires professionnels. Quelle est la cause habituelle des vocations militaires? La femme. Depuis la lpi de 1889, sans doute, il faut ajouter le souci de la dispense; on court aux grandes Ecoles parée qu'elles préservent de la caserne; on se fait officier, parce que c'est aujourd'hui le seul moyen de n'être pas soldat. Mais dans les cervelles de dixhuit ans, la femme joue un rôle décisif. Aux jeunes écervelés, l'uniforme apparaît comme le gage de conquêtes innombrables ; aux jeunes calculateurs, l'uniforme apparaît comme l'appât qui péchera la forte dot ou, comme ils disent, le gros sac. Des mères élèvent leurs fils et les poussent dans la carrière militaire avec cet espoir avoué. Ce sont des femmes qui
connaissent les autres femmes, qui connaissent les jeunes filles.
Eh bien, les femmes n'auront-elles pas honte? Ne sont-elles pas humiliées de passer pour des sauvagesses ou des guenons, qui se laissent fasciner par un oripeau rouge, par un bouton doré, par du clinquant ? Ne rougissent-elles pas de passer pour des détraquées, que l'odeur du gros drap, du cuir échauffé, des muscles las, affole comme Messaline, attirée aux bouges de Suburre parla sueur des gladiateurs et des portefaix?
Depuis la femelle des cavernes jusqu'aux petites dames et aux belles Madames du Concours hippique, la femme est responsable en majeure partie du cabotinage guerrier des mâles. Il serait temps qu'elle rachetât les maux qu'elle a causés. Quand la femme voudra montrer qu'elle est femme par la pudeur, par la pitié — quand elle redoutera pour ses fils, pour ses frères, pour son amant, pour son fiancé, la crasse physique et la crasse morale — quand elle aura des sentiments élevés au lieu de sensations basses — quand sa conscience comprendra que le vol, le viol, l'incendie et l'assassinat, commis en culotte écarlate et en bottes à l'écuyère, ne diffèrent point des forfaits d'un Troppmann ou d'un Vacher civils — elle déclarera la guerre à la guerre, et par conséquent la guerre au militarisme.
Elle élèvera ses enfants dans l'exécration des grands
égorgeurs, dans l'horreur des grands crimes que célèbre l'immorale histoire; à ses fils, elle donnera le dégoût du vice crapuleux et la haine de la violence aveugle, brutale, criminelle ; à ses filles, elle inspirera le mépris des fats galonnés, empanachés, ridicules, et l'effroi delà tuerie.
Mors, la caserne et le militarisme auront vécu.
Urbain Goiiier.
(Aurore, 21 mars 1899.)
l'aris. — Imprimerie Charles Blot, rue Bleue, 7.