PREMIERE IMPRESSION POIGNANTE
Déjà les élèves chuchotent, se communiquent leurs impressions, et le bruit va grandissant : c on essaie > immédiatement le nouveau venu. Si à ce moment, par l'ensemble de son maintien, par son ton, par tout son être, il ne donne aux enfants Timpression qu'ils ont en face d'eux une volonté calme, énergique et persévérante ; si les enfants ne sont inclinés irrésistiblement au respect par cette force mystérieuse qui émane d'une personnalité ferme, le jeune maître est perdu. Casser des pierres au bord de la route vaudrait mieux pour lui que cette honte d'être le jouet de trente enfants. Il n'est guère de souffrances plus déprimantes, que de parler chaque jour plusieurs heures au milieu du bruit et de l'inattention générale, et que de se sentir bafoué par des enfants qui, individuellement, sont bons et ouverts à la pitié, mais qui peuvent, une fois réunis, faire preuve d'audace et d'une réelle méchanceté.
Nous ne nous souvenons jamais sans une pointe aiguë de souffrance et de honte , d'un malheureux maître d'étude, mal vêtu et sans énergie, qui finit un jour par éclater en sanglots parce que toute la division murmurait sourdement. Il ne pouvait rétablir le silence, et sans doute il se voyait déjà congédié et sans ressources. A ce moment toute l'étude devint d'une gaieté qui tenait du délire, lorsque l'entrée du principal fit régner un silence de mort : chacun de nous, pris à part, eût reconnu la cruauté et la lâcheté de sa conduite, mais un mauvais orgueil nous poussait à surpasser le voisin en manifestations d'une méchanceté que nous prenions pour de la force d'âme *, et, chose
1. Gomment pourrait-il en être autrement quand toute notre éducation classique, et Tétude de l'histoire, nous poussent à admirer « rhéroïsme », la « force d'âme » qui consistent, non
terrible, nous pouvions légitimer notre haine contre le maître par les punitions souvent injustes, presque toujours exagérées, que dans son affolement il nous infligeait. Car les maîtres sans autorité sont contraints de substituer aux relations fondées sur Testime et sur le respect, un régime de guerre; ils arrivent à décréter dans leur classe Tétat de siège et à régner par la terreur, système déplorable qui remplace dans la conduite tous les motifs d'honneur, par la crainte et par Thypocrisie en présence du maître, et en son absence, par la pleine liberté laissée aux instincts les plus bas.
Aussi cette question primordiale de l'autorité est-elle la première qui doive solliciter l'étude de quiconque s'occupe d'éducation.
« Par autorité, disions-nous ailleurs *, il faut entendre une influence puissante, mais purement morale, qui est tout l'opposé de l'autoritarisme : celui-ci implique en effet la négation brutale, odieuse, de la personnalité d'autrui, tandis qu'au contraire l'autorité respecte la dignité de ceux sur qui elle agit : elle s'établit, non du dehors, par la force, mais du dedans, par une soumission volontaire.
Ce ne sont pas les qualités corporelles qui donnent l'autorité ; une voix pure et sonore, une élocution facile
dans le sacrifice de soi, mais surtout dans le dédain de la sensibilité d'autrui. Où nous apprend-on que la force par excellence, la plus rare, la plus haute, c'est la bonté? — Nouô ne disons pas la « sensiblerie », mais la bonté active, efficace, qui suppose que nous sommes maîtres de nous-mêmes, ce qui est plus difficile que de régner en despotes sur les autres, car être maître de soi, c'est être capable de réprimer en soi les poussées animales de l'orgueil et de Tirascibilité. 1. Fayot, De la croyance, p. 219, 220, 221.
LALTORITE 31
et abondante, des yeux pénétrants, une belle figure, des attitudes élégantes, une noble prestance, l'air franc el généreux, une grande situation de fortune, sont des qualités importantes. Toutefois on peut les posséder toutes, mais n'avoir aucune autorité; on peut être, au. contraire, assez mal traité sous le rapport physique et avoir une autorité incontestée. De même, une m;' moire vigoureuse, une imagination brillante, un jugement sûr, une grande facilité de riposte, peuvent ne point donner l'autorité. Évidemment toutes ces qualités physiques et intellectuelles contribuent à ce privilège, mais elles né sont qu'un appoint Marivaux nous raconte l'histoire d'une femme admirablement belle, à qui tout le monde reconnaissait un esprit captivant, et qui, défigurée par la petite vérole, se trouva n'être qu'une bête : l'autorité n'est point sujette à de telles méprises, parce qu'elle re;>ose sur ce qui est le plus fondamental en nous, sur noire caractère. Elle diffère de l'intimidation, qu'on obtient, comme Napoléon I«^ et comme beaucoup d'hommes politiques, par une assurance « écrasante » qui a sa source dans un orgueil sans bornes; elle est faite de calme, de fermeté, de tact, d'une volonté sûre d'elle-même, et souvent aussi d'un enthousiasme contenu pour le vrai ou pour la vertu, qui donne à toutes les paroles, à tous les actes, « un je ne sais quoi », qui les fait irrésistibles.
Nous voici en présence d'une vérité que l'on tend à méconnaître à notre époque de dilettantes, à savoir que l'essentiel d'un éducateur, c'est la force de volonté. « La plupart des savants de premier ordre, des grands inventeurs, sont bien plus ignorants que leurs élèves... la condition de toute découverte, c'est surtout une activité d'esprit infatigable dans une direction déter
minée *. » Ce qui est vrai du savant, Test à un très haut degré de l'éducateur. Pour faire un éducateur, il faut une intelligence lucide et des connaissances suffisantes. Mais, il faut surtout une volonté très ferme, très calme, et sans c à-coups ». L'éducation peut être comparée à l'aimantation d'un barreau de fer doux : l'opérateur passe et repasse lentement son aimant sur le barreau à aimanter, toujours dans le même sens, et peu à peu les myriades de courants qui se contrariaient, s'orientent dans le même sens, et, au lieu de s'annihiler les uns les autres par leur désordre, ils se coordonnent, se fondent tous ensemble en une force de direction constante, et le barreau, neutre tout à l'heure, est devenu un aimant.
En éducation, de même, nulle transformation n'est instantanée : on n'obtient de résultats, aussi bien dans la culture de l'intelligence que dans celle de la volonté, que par l'espèce d'aimantation lente et persévérante que produit le contact réitéré et toujours de même direction, de la volonté du maître.
Dès qu'on entre dans une classe, on sent, et nulle erreur n'est possible, si le maître est une volonté calme et saine ou non, c'est-à-dire s'il est un éducateur ou non. Le premier signe extérieur de la force de volonté, c'est le calme, c'est-à-dire la possession de soi. Si le maître ne se possède pas, tout l'irrite. Il se met dans des colères violentes, dont les élèves, plus calmes, s'amusent; il crie, parfois même il se laisse aller à injurier les enfants, et il présente le spectacle, non d'un homme qui se possède, mais d'un aliéné pris d'un accès de folie furieuse; — en effet tout accès de colère est un accès de folie :