Journal de Dai^in, août
€ n'ayant pas le courage d'entreprendre quelque tâche € durable, ne tardent pas à l'éprouver. Ils sombrent « dans le spleen, traînent leur dégoût partout, ou cherc chent dans les plaisirs sensuels une diversion qui ne « tarde point, par la satiété, à redoubler leur souffrance. »
Ajoutez le trésor des connaissances qui s'accroît sans cesse. La vie du travailleur intellectuel € nous arrache au misérable servage de la pensée, qui fait de l'inoccupé un hochet que ballottent les circonstances extérieures ; elle ne laisse point l'esprit ruminer des préoccupations médiocres ou des pensées basses. A ces bienfaits indirects, la vie laborieuse en ajoute d'autres : elle trempe la volonté, source de tout bonheur durable ; elle nous crée habitants de la cité de lumière peuplée de l'élite de l'humanité, et enfin elle nous prépare une vieillesse heureuse, entourée de déférence et de respect. Par une voie détournée, elle donne avec prodigalité, outre les jouissances supérieures de l'esprit et dé l'âme, même les satisfactions d'orgueil les plus douces, et qui se résument en l'autorité qu'on acquiert et en le sentiment de sa supériorité. De sorte que ces satisfactions que les médiocres cherchent souvent sans les trouver, et combien toujours imparfaites et mélangées ! dans l'étalage de leur luxe, dans leur fortune, dans les dignités, dans la puissance politique, le travailleur les trouve, sans les chercher, et comme un surcroît donné par-dessus le marché, pour faire bonne mesure, au milieu de la riche moisson des joies supérieures dont le comblent les justes lois qui sont au fond des choses. »
Nous n'insisterons point* sur d'autres dangers de l'oisiveté que nous avons étudiés ailleurs K
1. Payot, VÉducation de la volonté. Les ennemis à combattre : la sentimentalité vague et la sensualité, p. 201 à 222.
Voici par ordre de fréquence les réponses que les instituteurs et les institutrices réputés pour ne pas travailler, ont faites à la question : € Pourquoi ne travaillez-vous pas pour votre culture personnelle ?» — « Le travail ne nous est guère facile : nous vivons dans un isolement intellectuel trop grand; le travail est impossible sans une bibliothèque bien fournie, et nous n'avons que quelques douzaines de livres ; nous ne pouvons, avec nos 71 fr. 25 par mois, en acheter sans cesse — en outre, nous n'avons ni le temps de travailler ni la force, car nos fonctions sont pénibles, et après six heures de classe, nous méritons bien le repos. Enfin, le talent n'est pas donné à tout le monde, et à quoi bon travailler toute sa vie pour ne rien produire? Le travail, nous disait un vieil instituteur, est bon pour les jeunes : à mon âge j'ai bien le droit de me reposer. »
Les paresseux, au moment où on leur demande pourquoi ils ne travaillent pas, ont le vif sentiment de leur déchéance, et toujours ils ont des raisons qui leur semblent excellentes pour légitimer leur fainéantise, d'autant plus excellentes que dans le monde des paresseux ces raisons ont la force d'axiomes dont il est de mauvais goût de contester l'évidence.
Examinons d'un peu plus près ces axiomes, au risque d'encourir l'animadversion des paresseux...
D'abord, l'isolement intellectuel de l'instituteur n'existe que pour ceux qui le veulent bien : un instituteur a toujours, à peu de distance, des collègues plus âgés, plus expérimentés, dans la conversation desquels il a beaucoup à gagner. Il peut de temps en temps rendre visite aux professeurs et au directeur de l'école normale. Il a souvent l'occasion de parler avec son inspecteur primaire. Il a, tout autour de lui, des paysans intelligents,
qui ont un robuste bon sens, et parfois une justesse d'observation très amusante. Un village fournit des exemplaires de tous les caractères, et tel, qui n'est jamais sorti de son canton, peut connaître le cœur humain aussi bien qu'un moraliste. Enfin, n'est-il pas absurde de parler d'isolement intellectuel quand, durant les longues soirées d'hiver, vous pouvez avoir de délicieuses causeries amicales avec les plus grands et les plus purs génies de tous les temps et de tous les pays? quand après un entretien philosophique avec Channing ou avec Rousseau, il vous est loisible d'introduire Corneille ou Victor Hugo, ou d'appeler autour de vous des Russes, comme Tolstoï, des Suédois comme Ibsen, des Allemands comme Fichte, des Espagnols comme Cervantes, réunion de splendides esprits que vous ne trouveriez dans aucun salon de Paris? Si vous rencontriez par hasard dans une soirée un homme de génie, il vous parlerait probablement du temps qu'il fait, ou des derniers événements internationaux, car un homme de génie réserve son énergie intellectuelle pour les moments sacrés de la production, et par suite pour ses lecteurs. S'il va dans le monde, c'est pour s'y reposer.
Quant à l'argument tiré par le paresseux de l'insuffisance de sa bibliothèque, il est plus captieux, parce qu'il est fortifié par l'ensemble des idées courantes sur le rôle du livre en éducation. On croit que la culture intellectuelle est en raison de l'amas des connaissances... il n'en est rien : un esprit de valeur peut ignorer beaucoup plus de choses qu'un esprit médiocre, mais ce qui constitue essentiellement un esprit de valeur, c'est son activité. Oui, un esprit de valeur, c'est un esprit vigoureusement trempé, énergique, actif : c'est une attention pénétrante et capable d'efforts assez prolongés pour
découvrir sous les différences des choses leurs ressemblances profondes, et par suite pour enrichir l'intelligence de vastes et fécondes idées générales... « Il est des hommes, dit Channing, qui sont découragés, et qui ne tentent de faire aucun progrès, par la fausse idée qu'ils ont, que l'étude des livres, étude que ne leur permet pas leur position, est le moyen suprême et le seul efficace. Mais je les prie de considérer que les grands volumes, dont nos livres ne sont que des popies, c'est-à-dire la nature,... l'âme et la vie humaine, sont libéralement exposés à tous les yeux. Les grandes sources de la sagesse sont l'expérience et l'observation ; celles-là ne sont fermées à personne. Ouvrir et fixer nos yeux sur ce qui se passe hors de nous et en nous, c'est l'étude la plus féconde. Les livres sont surtout utiles quand ils nous aident à interpréter ce que nous voyons et ce que nous éprouvons. Quand ils absorbent l'esprit et qu'ils le détournent de l'observation de la nature et de la vie, ils engendrent une folie savante, contre laquelle ce serait grande perte que d'échanger le bon sens de l'ouvrier. >
Un petit nombre de livres seulement sont nécessaires à un instituteur : trois ou quatre suffisent pour la pédagogie, un seul, très bien fait, pour chaque ordre de sciences : car le livre n'a d'autre rôle que de vous enseigner ce que vous ne savez pas, et tout l'essentiel d'une science se trouve réuni dans d'excellents livres d'enseignement. En outre, le livre doit être un « excitateur » de l'o-jservation personnelle, de la réflexion : par exemple, votre livre de physique vous donnera la liste des corps bons conducteurs de la chaleur et des corps mauvais conducteurs : si vous ne cherchez autour de vous, longuement et patiemment, les applications pra-
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tiques, si la loi de conductibilité n'a pas groupé, dans votre esprit, autour d'elle, une foule d'exemples concrets, elle est en vous-même une connaissance morte; elle n'est pas devenue un principe vivant, incarné dans votre expérience personnelle : c'est une connaissance de perroquet, non la connaissance d'un esprit actif et fécond.
De même, vous apprenez dans un livre que le principe fondamental de toute pédagogie rationnelle est le respect absolu, dans l'enfant, de la personnalité humaine. Si vous n'avez pas, par de longues réflexions, nourri cette vérité de façon à transformer la phrase morte et sèche qui l'exprime, en un principe vivifiant, et qui prouve sa vie en vous par les paroles, par les actes qu'il vous inspire vis-à-vis des enfants, vous aurez appris encore comme un perroquet : car est-ce savoir ce principe que d'ignorer quelle conduite il nous dicte dans tel, tel, et tel cas précis qui surgira demain et qu'il faudra trancher?
Donc, peu de livres suffisent, pourvu qu'on les choisisse excellents. Sauf les livres originaux, tous les livres se copient les uns les autres, et la plupart des livres de seconde main, c'est-à-dire non écrits par des penseurs vigoureux, sont comme la monnaie des livres des penseurs originaux. Il ne faut pas vous croire plus riches si, au lieu d'une pièce de vingt francs en or, on vous a donné quatre grosses pièces de cinq francs : comparaison d'autant plus juste qu'actuellement l'argent de vos quatre écus vaut à peine dix francs!
On pourrait presque affirmer que le travail est en raison inverse du nombre de livres qu'on possède, car plus on a de livres, plus on lit, et plus on lit, moins on est tenté de réfléchir et de lier ce qu'on lit à son expérience personnelle. Je ne sais qui a dit que la lecture
était < la forme la plus dangereuse de la paresse»? En effet, le lecteur prend facilement sa lecture pour du travail, môme s'il lit couramment, sans réfléchir, sans vérifier les idées de l'auteur en les confrontant avec sa propre expérience quotidienne...
Donc, s'il les choisit bien, l'instituteur aura toujours assez de livres, aujourd'hui surtout que des éditeurs ont publié les œuvres des plus grands génies à des prix très accessibles aux plus pauvres bourses. En attendant d'augmenter sa bibliothèque chaque année, le maître qui, sous prétexte qu'il n'a pas assez de livres, ne travaille pas, fait songer à un touriste qui, sous prétexte qu'il n'a sous les yeux ni le Mont-Blanc ni l'Océan, refuserait de contempler le lac d'Annecy et les splendides montagnes que reflètent ses eaux limpides.
Quant au temps, on a dit avec raison qu'il est toujours solvable à qui sait le prendre ; il ne manque jamais qu'à ceux qui le gaspillent, c II est inouï ce qu'on fait avec le temps quand on a la patience de l'attendre et de ne pas se presser *. » A mesure qu'on avance en âge, l'intuition de la brièveté de la vie humaine devient plus nette. Chateaubriand raconte quelque part qu'il demeura longtemps plongé dans une morne stupeur le jour où il s'aperçut qu'il avait quarante ans. Bien des instituteurs éprouvent une secousse le jour où ils apprennent que le c petit Pierre » qui, semble- t-il, vient de quitter l'école, part pour le service militaire, ou que la « petite Jeanne » se marie. Mais ces visions de ia fuite rapide du temps, on les laisse s'effacer, au lieu d'y trouver un acre stimulant pour se hâter de se perfectionner soi-même.
L Éducation de la volonté^ p. 143 et suiv.
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Il faut avoir le profond respect du temps et en utiliser les minutes. Le temps passé au grand air à se promener, à se distraire, n'est pas du temps perdu. Le temps que nous considérons comme bien perdu, c'est le temps qui s'écoule dans une fainéantise toute animale : ce sont les matinées du jeudi et du dimanche gâchées dans la mollesse et le sommeil de toute volonté. Qu'on fasse l'addition des quarts d'heure perdus ainsi depuis le lever jusqu'à midi... On n'a de goût à rien, on flâne, ennuyé et veule, tandis qu'il serait si simple de secouer cette torpeur et de se mettre courageusement à sa table de travail. De même, on vient de quitter sa classe, il pleut, et le déjeuner n'est pas prêt : on reste à ne rien faire, somnolent, et on perd une demi-heure de lecture instructive.... c'est ce temps perdu qu'il faut déplorer, et non le temps consacré à de belles promenades et à de bonnes soirées passées avec des amis. Songez donc qu'une heure par jour conquise sur ces iastants de torpeur, donne à la fin de l'année trois cent soixante-cinq heures, c'est-à-dire trente-six jours de travail à dix heures par jour! Oui, le but que doivent se proposer tout instituteur et toute institutrice, c'est moins de faire des efforts considérables de travail suivi, que de restreindre le plus possible dans leur vie ces moments plus ou moins longs d'atonie, de torpeur, qui sont d'ailleurs des moments de veulerie, de lourd mécontentement, d'ennui et de spleen, pendant lesquels l'intelligence est comme opprimée par la bête somnolente. « Un trait du caractère de Darwin était son respect pour le temps. Il n'oubliait jamais combien c'est chose précieuse... il économisait les minutes.... il ne perdait jamais quelques minutes qui se présentaient à lui, en s'imaginant que ce n'était pas la peine de se mettre au travail.... il exé-
cutait tout rapidement, avec une sorte d'ardeur contenue. > Ces minutes, ces quarts d'heure, que presque tous perdent si sottement sous prétexte que ce n'est point la peine de commencer quelque chose, finissent au bout de l'année par former un total énorme. C'est d'Aguesseau, croyons-nous, qui, le déjeuner n'étant jamais prêt à l'heure, présenta un jour à sa femme comme hors-d'œuvre, un livre écrit pendant les quarts d'heure d'attente. Il est si facile, en cinq ou dix minutes, de € bander > son esprit, de lire avec ferveur un paragraphe, d'avancer son travail de quelques lignes, de copier un passage, de tenir au courant la table des matières de ses notes et de ses lectures* >. Faire sa toilette rondement et gaîment, travailler deux heures, puis descendre à son jardinj faire un tour dans le village, travailler encore une heure avant le déjeuner, et s'en aller passer l'après-midi chez un collègue ou le recevoir chez soi, lire quelque belle poésie, discuter une question pédagogique en recourant aux livres pour éclairer la discussion, et se mettre, avant de se coucher, à une belle lecture destinée en quelque sorte à « accorder » son instrument pour la leçon de morale du lendemain : quoi de plus facile que cette saine entente de ses jours de liberté? Bien dormir, se distraire, se promener au grand air, tant qu'on voudra! mais ne jamais perdre sottement dans une veulerie honteuse, seraient-ce cinq minutes durant lesquelles on peut prendre une note, faire une recherche, corriger une copie, voilà la règle qui permettra d'avoir une vie à la fois gaie, saine et fructueuse. Il suffit de prendre l'habitude de ne jamais gaspiller les quarts d'heure, ni les cinq minutes.