‹ Aux instituteurs et aux institutrices: conseils et directions pratiquesChapitre 50 sur 73 · Sully Prudhomme, Le Bonheur, X : Le Sacrifice · texte numérisé non relu

Sully Prudhomme, Le Bonheur, X : Le Sacrifice

faire toujours tout son devoir pour éviter les grosses inquiétudes, et, quant au reste, exception faite des douleurs qu'il est salutaire de ranimer pour son progrès moral, prendre ses dispositions pour ne pas sentir ce qu'il est pénible de sentir.

La partie positive de l'art d'être heureux consiste à être maître de son attention, à maintenir dans la pensée les idées productrices de bonheur, à provoquer ïa naissance de sentiments heureux, et à permettre à ces sentiments de se développer dans la conscience en ondes puissantes. Les biens extérieurs ne sont rien par euxmêmes : l'important, c'est d'en avoir le sentiment. A quoi bon posséder une maison et un beau parc dans un site admirable si, comme M"»® de Staël à Coppet, on passe son temps à regretter une rue mal éclairée de Paris? A quoi bon visiter les Alpes, si la seule réflexion qu'elles vous inspirent, c'est que « ça ressemble à un décor de l'Opéra»? A quoi bon posséder une bibliothèque très riche, si on est très pauvre d'esprit et de volonté? Avec le même violon, l'un jouera lourdement une mauvaise danse de village, et l'autre vous émouvra jusqu'au fond de l'âme.

Mais, chasser de la conscience un sentiment, ou l'y maintenir et lui donner de l'amplitude, c'est une œuvre qui dépend pour une large part de notre volonté *.

Le problème du bonheur vient se jeter, comme un affluent, dans le problème essentiel, qui est l'éducation de la volonté, puisque être heureux, c'est être maître de refuser son attention ou de la donner tout entière.

i. Nous ne pouvons ici entrer dans le détail des procédés psychologiques à employer pour cela, car nous avons traité ce sujet dans le plus grand détail : Éducation de la volontéy p. 46- «7, et tout le livre IV. Voir aussi De la Croyance^ 179-218.

Toutefois, que Ton ne croie pas pouvoir arriver à un haut degré de bonheur par un développement systématique des sentiments égoïstes. L'égoïsme suppose une telle limitation de nos puissances affectives, qu'on l'a appelé avec raison un crétinisme moral. Il n*y a pas, dans la culture la plus intelligente du moi considéré en luî> même, de quoi satisfaire qui que ce soit : Tégolste arrive de tous côtés à souffrir cruellement des barrières opposées à son individualité, et partout il ne rencontre que luttes et conflits. Cette guerre journalière de l'ambitieux, du sensuel, du vindicatif, de l'orgueilleux, contre l'ambition, la dépravation, la haine et l'orgueil d'autrui, et aussi contre les forces morales, toutefois encore imparfaitement organisées de la société, finit par user les volontés les plus tenaces, et elle ne laisse pas un moment de répit pour savourer les joies de la vie : un soldat, pendant la lutte, ne songe guère à admirer l'horizon, ni à cueillir des fleurs. La vie de Napoléon I®*" lui-même, qui est le développement, au détriment de la patrie, d'un égoïsme monstrueux, ne peut pas être considérée comme une vie heureuse; c'est une agitation prodigieuse, mais vide, sans but, et sans profit pour personne : les masses populaires ont déifié Napoléon, parce qu'elles sont sans culture, parce qu'elles admirent la force brutale, et qu'elles sont incapables de voir combien cette force brutale qui a ensanglanté le monde, est vaine. La foule ignore que ce sont les méditatifs qui ont accompli toute l'œuvre féconde de l'humanité, et elle les méconnaît parce qu'ils font plus de travail que de bruit, au rebours des grands agités de l'histoire qui font plus de bruit que de besogne.

Il faut donc s'élever au-dessus de l'égoïsme personnel, au-dessus de cette misérable région de luttes mesquines.

a»S ir i«.* r mrr

De même qu'il faut renoncer à plier les lois éternelles de rUnivers aux caprices de notre corps, et qu'il est plus simple de faire plier les caprices de notre corps aux lois invariables et toutes-puissantes de la nature, de même, au lieu d'espérer de faire fléchir, devant notre pauvre personnalité, les lois sociales dans ce qu'elles ont d'éternel, il est simplement intelligent de se soumettre docilement à ces lois. Il est intelligent, au lieu de chercher à vivre pour soi, d'une vie étroite et mesquine, de rattacher sa vie à la vie universelle.

« On connaît la comparaison d'Emerson : le charpentier qui veut équarrir un arbre, se garde bien de frapper de sa cognée de bas en haut; il fait en sorte qu'à chaque coup de cognée, le globe terrestre tout entier collabore avec lui, mettant à son service les lois éternelles de la gravitation. Il en est ainsi de quiconque enseigne : c II doit se mettre dans la position où TÉter- « nité appuie ses paroles, et chaque mouvement de sa c pensée doit être approuvé et multiplié par la force de € gravitation de la Pensée unique et éternelle. » Si la doctrine est une doctrine de justice, elle trouve chez tous ceux qui souffrent, et chez tous les hommes de cœur, un écho profond : ces sympathies s'additionnent ; et, par un effet de gravitation mystérieuse, avec la parole de celui qui ose parler, collaborent des millions de forces cachées qui multiplient sa puissance. Cette collaboration latente se manifeste par des effets hors de toute proportion avec les effets que peut obtenir un homme *. >

De même, si nous pénétrons notre conscience du profond sentiment de la solidarité humaine, notre vie indi-

l. Payot, De la Croyance^ p. 228.

214 AVANT d'entrer DANS LA VIE

viduelle, en se greffant sur la vie humaine, s'épanouît, et en elle circule l'énergie sociale tout entière. La plus belle prière que nous connaissions, c'est celle de Jeanne d'Arc demandant à Dieu un grand cœur et de nobles pensées. Le but des efforts incessants de tout instituteur et de toute institutrice devrait être d'agrandir leur cœur, d'ennoblir leurs pensées : d'agrandir leur cœur jusqu'à vivre d'une vie large, toute de justice et de bonté; d'ennoblir leur pensée jusqu'à la confondre avec la pensée des plus purs génies français. Chacun d'eux peut imprégner son âme d'un profond sentiment d'amour pour la Patrie : amour actif, s'entend, puisque le seul moyen de travailler efficacement à la grandeur de la Patrie, c'est de combattre en soi d'abord, pour les combattre ensuite autour de soi, l'ignorance, l'envie, la méchanceté, la haine et l'orgueil, la paresse, le mensonge, et la sensualité bestiale.

Rien ne donne plus d'ampleur et de force à nos pensées et à nos sentiments, que cette considération secrète et fréquente de notre profonde solidarité avec nos concitoyens, et de la gratitude que nous devons à leur labeur, ainsi qu'au labeur des générations qui nous ont précédés.

€ L'ouvrier doit songer à l'intérêt de ceux pour lesquels il travaille, aussi bien qu'au sien propre; et en agissant ainsi, en désirant, au milieu de ses sueurs et de sa peine, servir les autres aussi bien que lui-même, il s'exerce au dévouement, il grandit en vertu autant que s'il distribuait l'aumône à pleines mains. Un tel motif sanctifie, ennoblit les occupations les moins relevées. C'est chose étrange que les travailleurs ne songent pas davantage à l'immense utilité de leurs peines, et ne cherchent pas dans cette réflexion un plaisir de bonae

l'organisation du plaisir 215

qualité. Cette belle cité, avec ses maisons, ses ameublements, ses marchés, ses promenades et ses nombreux établissements, a été élevée par les mains d'artisans et d'ouvriers; ne devraient-ils pas trouver une joie désintéressée dans la vue de leur œuvre? Le maçon ou le charpentier qui passe devant une maison qu'il a construite ne devrait-il pas se dire : « Cet ouvrage de mes € mains procure chaque jour, chaque heure, à toute une € famille, du bien-être et des jouissances, et ce sera encore « un doux abri de réunion domestique, un séjour d'affecc tion, plus d'un siècle après que je dormirai dans la « poussière. » Une satisfaction généreuse ne devrait-elle pas naître de cette pensée? C'est en mêlant ainsi des idées de bonté à un travail vulgaire, que nous leur donnons de la force et que nous en faisons une habitude de l'âme *. »

Combien ces sortes de réflexions sont faciles à l'instituteur dont l'enseignement peut, s'il le veut, comme une bienfaisante pluie de printemps, faire germer dans les âmes les pensées élevées et les résolutions viriles... S'il prend l'habitude de se mouvoir dans ces pensées de solidarité *, l'instituteur donnera à son enseignement un accent pénétrant ; ses pensées et ses actions acquerront cette surabondance et cette énergie que donne une intime communion avec la Pensée et la Volonté éternelles, dont les meilleurs d'entre nous sont des expressions encore fort imparfaites. Cette énergie surabondante de pensées et de sentiments, si elle pouvait être constante, constituerait le bonheur parfait.

\ . Channing, De VÉducation personnelle, 2. Voir sur ce sujet notre brochure : Éducation de la démO" cratie, derniers chapitres.

Il nous serait possible toutefois de moins graspîller le trésor d'énergie qui nous est dévolu. Presque tous nous nous livrons passivement aux impressions du monde extérieur. Chacune de ces impressions distrait un peu de notre attention, en émousse la pointe, et en dissipe l'énergie ; nous ne permettons jamais à une pensée, à un sentiment de prendre force : nos pensées et nos sentiments avortent, faute de temps et de calme pour se développer. Nous faisons comme les enfants trop impatients pour attendre la lente germination des graines, et qui retournent sans cesse la terre pour faire de nouvelles semailles : leur jardinet contient bientôt plus de graines qu'un très grand jardin ne pourrait en nourrir, mais aucune ne vient à maturité.

Arrêtons-nous donc, enrayons cette rapidité d'impressions qui tarit notre énergie. Soyons maîtres chez nous et sachons donner aux idées et aux sentiments profondément humains et, par suite, féconds en bonheur, le calme qui leur est nécessaire pour éclore.

Maintenant que nous avons étudié les rapports intimes du bonheur et du travail, que nous avons démontré la radicale insuffisance de l'égoïsme au point de vue du bonheur, et déblayé des sophismes et des préjugés qui la cachent, la conception du plaisir, il nous reste à passer en revue les délassements de l'institutrice et de l'instituteur.

En dehors du travail imposé, il est nécessaire, pour remplir les longs moments de loisir, de ne négliger aucune source de plaisir. Mais à côté des délassements divers, il faut avoir une occupation favorite librement choisie, à laquelle on s'intéresse chaque jour uli peu plus, et qui finisse par devenir une espèce de passion. C'est ce qu'on appelle, en langage familier, t avoir une marotte ».

Page 1