Maurice Maeterlinck, Le trésor des humbles
s'atrophier en lui cette faculté : < La perte des goûts esthétiques est une perte de bonheur; elle peut être nuisible à rintelligence, et plus probablement au caractère, en affaiblissant la capacité d'émotions que notre nature peut ressentir*. » Ce passage est d'autant plus significatif que Darwin, ainsi que le prouvent ses expressions dubitatives : « elle peut être nuisible à l'intelligence et plus probablement au caractère », ne se rendait pas un compte exact du mal que lui a fait son dédain des choses esthétiques. Il y a dans ses œuvres quelque chose de sec, d'aride, si bien que, malgré son profond enthousiasme scientifique, on ne peut citer de lui aucun passage d'une beauté supérieure comme ceux qu'on cite de Herschel, de Humboldt, de Cuvier, de Tyndall...
Aussi recommandons-nous aux élèves-maîtres de lire assidûment un petit nombre de poètes de haute intelligence, et, par poètes, nous n'entendons pas seulement les poètes proprement dits, mais tous ceux qui, ayant puissamment ressenti des émotions devant les spectacles de la nature, ou devant les spectacles humains, ont essayé de les traduire en vers ou en prose.
Quelle poésie vaudra jamais certaines descriptions de George Sand, qui nous font si profondément sentir les beautés de la campagne? « Nature éternellement jeune, belle et généreuse ! Elle verse la beauté à tous les êtres et à toutes les plantes... elle possède le secret du bonheur, et nul n'a su le lui ravir. Le plus heureux des hommes serait celui qui, possédant la science de son labeur, et travaillant de ses mains, puisant le bien-être et la liberté dans l'exercice de sa force intelligente,
\. La vie et la correspondance de Ch, Darwin, par son ûls, traduction Varigny, p. 104.
aurait le temps de vivre par le cœur et par le cerveau, de comprendre... > « Le rêve d'une existence douce, libre et simple pour l'homme des champs, n*est pas si difficile à concevoir qu'on doive le reléguer parmi les chimères. Le mot triste et doux de Virgile : 6 fortunatos,.. est un regret, mais comme tous les regrets, c'est aussi une prédiction. Un jour viendra où le laboureur pourra être un artislCj sinon pour exprimer, du moins pour sentir le beau. Croit-on que cette mystérieuse intuition de la poésie ne soit pas en lui à l'état d'instinct et de vague rêverie ^ ? »
Si l'on veut savoir ce que G. Sand entend par la poésie des champs, qu'on lise cette belle page. « Un enfant de six à sept ans, beau comme un ange, et les épaules couvertes, sur sa blouse, d'une peau d'agneau qui le faisait ressembler au petit saint Jean-Baptiste des peintres de la Renaissance, marchait dans le sillon parallèle à la charrue, et piquait le flanc des bœufs avec une gaule longue et légère, armée d'un aiguillon peu acéré. Les fiers animaux frémissaient sous la petite main de l'enfant, et faisaient grincer les jougs et les courroies liés à leur front, en imprimant au timon de violentes secousses. Lorsqu'une racine arrêtait le soc, le laboureur criait d'une voix puissante, appelant chaque bète par son nom, mais plutôt pour calmer que pour exciter; car les bœufs, irrités par cette brusque résistance, bondissaient, creusaient la terre de leurs larges pieds fourchus, et se seraient jetés de côté emportant l'arçon à travers champs, si, de la voix et de l'aiguillon, un jeune homme n'eût maintenu les quatre premiers, tandis que l'enfant gouvernait les quatre autres.