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CHAPITRE IIl

Travers et dangers à éviter.

Il est un travers qui ridiculise beaucoup d'institutrices et d’instituteurs. Ce travers, qui consiste à se plaindre sans cesse, provient d'une certaine faiblesse d'imagination constructive, qui les rend incapables de se représenter l’état d'esprit du paysan et de l’ouvrier : en principe, le travailleur manuel qui dépense son énergie en puissants efforts musculaires, est peu porté à considérer le travail intellectuel comme un travail pénible, épuisant même.

Les résultats du travail musculaire sont immédiats et évidents; c’est une terre labourée, c'est un arbre émondé ou abattu, c'est un champ de blé fauché, c’est une planche rabotée ou une barre rougie au feu, lourdement martelée. au contraire, les effets du travail intellectuel demandent, pour apparaître, de longs mois de labeurs; en outre, la fatigue du forgeron ou du moisson:neur est très apparente; c'est la figure ruisselante de sueur; c’est l'odeur âcre du corps surmené et la lassitude invincible qui prend aussitôt le repas du soir terminé : tandis que la fatigue consécutive au travail

intellectuel est lente et comme insidieuse, et le public n'en discerne aucun signe physique évident. |

De là, chez les paysans et chez les ouvriers, un préjugé très fort contre les travailleurs de l'intelligence. Ajoutez à ce préjugé une secrète envie contre les travailleurs intellectuels, dont l'ouvrier croit la vie plus douce, plus heureuse que la sienne, justement parce qu’il n’en soupçonne ni la fatigue ni les tracas.

L’instituteur n'échappe point à cette prévention. Il est classé comme un « monsieur », et l’institutrice comme une « demoiselle » : mots qui, à la campagne, ne sont pas éloignés d’être synonymes de gens qui ne font rien, ou pas grand'chose, et qui sont « grassement » rétribués pour cela.

L'instituteur ne porte pas la blouse, et l’institutrice met parfois le chapeau « en semaine », ce qui accentue encore la distance qu'il y a entre les paysans et nos . maîtres. Aussi avons-nous vu de bons paysans, maires de leur village, réellement exaspérés par les plaintes incessantes de leurs instituteurs. L’accusation qui revient le plus fréquemment dans les conversations relatives aux instituteurs, c’est qu'ils ne sont jamais contents. Cette accusation nous a été si souvent répétée, qu'elle doit avoir au moins un fonds de vérité...

Assurément les fonctions d'instituteur sont pénibles, quoique dans la majeure partie des cas, maîtres et maftresses soient grandement responsables de leur fatigue. Combien s'épuisent à crier, oubliant que plus le maître parle fort, moins les élèves ont à faire silence pour écouter, que moins ils ont à se gêner pour remuer, pour se moucher, pour tousser, pour bavarder. Le bruit engendre le bruit, comme le silence, le silence; le maître qui parle trop fort doit ensuite parler plus fort pour

couvrir le bruit qu'il suscite, et ainsi de suite jusqu'à épuisement. D’autre part, l’irritation du maître provoque chez les enfants comme une sourde fermentation de leurs instincts de violence et de méchanceté, tandis que le calme est contagieux. Si nos instituteurs savaient demeurer toujours maîtres d'eux-mêmes, s'ils s’efforçaient de parler avec calme, ils obtiendraient de leur enseignement des résultats bien supérieurs; la dépense de forces ne dépasserait pas chaque jour un peu les forces restaurées par le repos ; le maître n’arriverait pas exténué le mercredi et le samedi soir, ayant peine à rétablir par un repos de quarante heures, l’équilibre des dépenses et des recettes vitales, pour reprendre le service le vendredi et le lundi matin. Les dépassements de crédits quotidiens ont pour conséquence le surmenage et l’anémie avec leurs suites, les bronchites, les laryngites, la fatigue, le dégoût de tout travail...

L'instituteur maître de soi, calme, réfléchi, ne dépasse pas la lassitude facilement réparée par une nuit de sommeil. À coup sûr il a moins de peine que s’il était resté laboureur. S’il se plaint, ceux qui l'entendent ne peuvent manquer d'évoquer l’image de la mère de l’instituteur, bonne et honnête paysanne, dure à la besogne; celle du père, des frères, restés fidèles à la charrue. Le paysan, qui ne peut comprendre les fatigues de l’enseignement, ne voit qu’une chose, c’est que nos maîtres ne vont au travail qu’à huit heures et qu'ils sont libres à quatre heures. Ils disposent de leurs jeudis et de leurs dimanches, et les vacances ne manquent pas. Cette année la venue du tzar leur a valu huit jours, une autre année c’est autre chose :

… et monsieur le curé De quelque nouveau saint charge toujours son prône.

Le paysan, irrité par les plaintes de nos maîtres et de nos institutrices, n’a pas tort. Il sait que la vie n'est douce pour personne au village, sauf pour quelques hobereaux, grands chasseurs, grands buveurs, rongés d’ailleurs par l'ennui et déprimés par l’intolérable vide de leur existence. Il voit que le maître habite pour l’ordinaire la plus belle, la plus riante maison du village. Que serait-ce, s’il faisait le total des congés réguliers ? Six semaines aux grandes vacances, une semaine à Pâques, tous les jeudis et tous les dimanches, deux semaines de petits congés (Noël, nouvel an, mardi-gras, Pentecôte, quatorze juillet et congés imprévus) : cela fait cent quarante-neuf jours de liberté contre deux cent seize de travail. Il y a, nous le savons bien, la correction des devoirs; il y a surtout la préparation de la classe, qui exigera un véritable labeur la première année. Mais elle en exigera moins la deuxième, si elle a été parfaitement consciencieuse, et moins encore la troisième ; elle ne demandera plus ensuite qu’un travail de perfectionnement. Ces loisirs, peu de carrières les offrent. Que nos élèves-maîtres réfléchissent qu'ils sont exonérés de deux années de service militaire sur trois, et que la retraite étant fixée à cinquante-cinq ans, ils ne consacrent au régiment que la trente-cinquième partie de leurs années de vie vraiment forte, tandis que les autres citoyens en doivent la onzième partie.

Non seulement les instituteurs font l’économie de deux années de service militaire, mais ils bénéficient en outre de trois années d'école, que leur accorde la communauté : ce sont trois années de travail calme, tranquille. Pendant ces trois années, ils disposent de bonnes bibliothèques, de laboratoires pour lesquels l'État fait de grands sacrifices; ils sont entourés de camarades

jeunes; ils vivent dans une demi-liberté propice au travail intellectuel, et ils étudient sous la direction de maîtres excellents.

O vous, jeunes instituteurs, qui étiez pauvres, et qui, sans votre succès à l’école normale, eussicz dû vous contenter d’une instruction élémentaire, soyez reconnaissants à la Patrie des trois années de recueillement qu'elle vous permet de consacrer à votre culture intellectuelle, à votre éducation, au développement de votre personnalité morale! C'est à ce bienfait que vous devez de pouvoir vivre d’une vie plus complète, plus haute, plus heureuse, par suite, que ne le peuvent les jeunes gens moins favorisés que vous.

Pour vous assurer ce grand calme, à l’âge où les autres, après le service militaire, éprouvent toutes les angoisses de la recherche d'une carrière, toutes les difficultés d’une vie de labeur, le département et l’État ont dû faire d'importants sacrifices. Si nous prenons pour exemple l'École normale de garçons de l'Ardèche, nous trouvons que l'achat du terrain, la construction des bâtiments, le mobilier de l’École, ont coûté 400 000 francs, dont le revenu annuel à 3 pour 100 est de 12 000 francs. Les traitements de tout le personnel montent annuellement à 20 590 francs : les frais d’entretien, de nourriture de chaque élève montent à 506 francs. Ajoutez à cela les crédits d'entretien des bâtiments, du mobilier et du matériel, les frais d'acquisition d'instruments, de livres, etc. : 2000 francs par an. En divisant la dépense totale par le nombre moyen de 40 élèves, on voit qu’un élève coûte, par an, 1370 francs à l’État et au département, c’est-à-dire pour ses trois années 4410 francs. Le prix moyen de la journée d’ouvrier étant dans le département de 2 fr. 50, les trois années d’études qu'un élève-

maître peut consacrer à sa culture intellectuelle et morale, représentent le travail de soixante-trois ouvriers durant un mois. Ces années si heureuses et si fructueuses pour les consciencieux qui savent n'en rien perdre, exigent une masse considérable de fatigues, de souffrances vaillamment supportées par autrui. L'élèvemaître paresseux qui rend ces sacrifices stériles en ce qui le concerne, se trouve en définitive vivre d’une exploitation frauduleuse de ses compatriotes. Qu'en outre, l'instituteur en fonctions compare sa carrière qui, après les trois années d'école, lui vaut la liberté des jeudis et des vacances, à l'esclavage interrompu un jour seulement par semaine, qui asservit les ouvriers des usines et les employés de commerce; et il n'ira pas inutilement gâter par sa mauvaise humeur, par l'envie des situations supérieures en apparence à la sienne, la destinée si heureuse que le hasard des circonstances lui a attribuée. Qu'il ne tombe pas dans ce travers si fécond en souffrances, de regarder avec un verre fumé tous les incidents de son existence, et de regarder la vie des autres avec un verre rose. Le bonheur est plus également réparti qu’on ne le pense d'habitude. Les existences heureuses en apparence cachent souvent bien des souffrances que le public ignore, ou plutôt qu'il ne veut pas voir. On a généralement le bonheur qu'on sait mériter, et on doit le conquérir de haute lutte, non contre les autres, mais contre soi-même. Si on apprend à découvrir la réalité sous les apparences et à ètre philosophe, on voit que toutes les sources des joies élevées sont à la portée des gens instruits, et que les obstacles au bonheur se trouvent dans nos instincts bestiaux, dans notre vanité stupide, etc. Ne nous plaignons donc pas d'une vie que nous pou-

vons rendre profondément heureuse si nous savons le vouloir.

Ilest une autre sorte de danger qui menace surtout les volontés indolentes : c'est le danger « d’enlisement ». L'imprudent qui s’aventure dans certains fonds marécageux s'enfonce peu à peu dans la vase profonde : le malheureux se débat vainement contre l'action lente et irrésistible de l’attraction terrestre qui l’entraîne au fond de cette boue; ses efforts désespérés ne servent qu'à hâter le dénouement. Il en est ainsi de l'instituteur qui sombre dans l'ennui, la routine et le découragement. Il se livre à l’action irrésistible et continue de sa nature animale, qui le fait s’enliser peu à peu dans les plaisirs grossiers des paysans inculles, dans les voluptés passagères et ignobles de l’ivrogne. L'instituteur qui ne sait pas se suffire et qui a besoin, pour se fuir lui-même, de la société d'autrui, se trouve nécessairement en relations avec la canaille. La partie saine de la population travaille : seuls, les fainéants, les «< noceurs » de village ont du loisir, et comme ils ont, eux aussi, besoin de société, et qu'ils sont pour l'ordinaire extrêmement liants et difficiles à rebuter; comme ils s’échouent fréquemment au cabaret; si l'instituteur a besoin de société quand tout le monde travaille, il ne trouve que cette société-là, qui saura bien le compromettre très rapidement.

Que l’instituteur évite donc le cabaret ou le café : il y contracterait trop facilement des besoins tyranniques, des habitudes veules : la passion de faire « la partie », c'est-à-dire de se créer des excitations factices : il n’est pas difficile d'y renoncer, puisqu'on renonce du même coup à la malpropreté non douteuse de ces cafés où tout le monde fume et crache, à cette atmosphère sur-

chauffée, saturée de fumée âcre et d’odeurs de relent. Que l’instituteur examine le public qui fréquente ces établissements, un dimanche, vers le soir; qu’il détaille toutes ces physionomies rouges, congestionnées par quelques verres de vin, quand ce n'est par l’absinthe. A cause du bruit, qui devient d'heure en heure plus assourdissant, les gens les plus calmes d'habitude, en arrivent à crier plus fort que les autres et à se disputer : suivez-les à leur sortie, quand le grand air et le calme de la nuit qui monte, les ont dégrisés : leur physionomie indique qu'ils sont intérieurement honteux de cette liberté que durant quelques heures ils ont laissée à leur bête de boire, de crier, de régner en maîtresse sur leur personnalité. — Que le jeune instituteur craigne le: paroles maladroites qui peuvent lui échapper, qu'il redoute les discussions stupides qu'il peut se laisser aller à avoir, les personnalités violentes auxquelles il s'associe même par le silence, et dont les fous d'hier sauront se souvenir une fois dégrisés, et qu'il prenne la résolution de faire comme ses collègues plus sages, qu’il reste chez lui, et au besoin, qu'il invite quelques personnes à une partie calme, dans une atmosphère saine, et dans une pièce propre, élégante, dont on subira l'influence pacifiante…

Un autre danger pour l’instituteur, c’est d’être secrétaire de mairie. Fréquemment, il est seul à connaître les lois et les règlements auxquels est soumise l'administration municipale ; il est indispensable au maire, et souvent, il est le maire réel; il gouverne, tandis que le maire règne. Cette situation est une situation fausse, pleine de périls. Il faut qu'il évite soigneusement de blesser les conseillers municipaux qui reconnaissent leur ignorance, mais qui n’aiment pas qu’on la souligne,

et qui sont fort jaloux de leur autorité. Un secrétaire de mairie habile se garde bien de choquer les conseillers ni le maire. Il se contente, si on lui demande son avis, d'exposer la situation, et dès qu'il sent le conseil divisé sérieusement sur une question, il doit, après l'exposé des lois et règlements concernant la décision à prendre, se garder d’essayer de peser sur la délibération. Le parti battu ne lui pardonnerait pas d’avoir, par cette intervention abusive, aidé à sa défaite.

D'autre part, que l’instituteur s’abstienne absolument de prendre parti dans les questions de personnes. Les élections municipales sont les seules qui surexcitent ordinairement les passions au village, et il n’est pas bon que l’instituteur soit mêlé aux querelles de personnes. S'il prend parti ostensiblement, il s’attirera la haine du parti adverse. Il ne pourra empêcher les parents de parler de lui en termes haineux devant les enfants, et c'en est fait de l'autorité véritable du maître en classe. Que l’instituteur ait au plus profond de luimème cette opinion que « la politique » fait un mal immense au pays, par les divisions qu'elle suscite et par les haines qu’elle déchaîne. Les hauts principes démocratiques de liberté, d'égalité, de fraternité, qui valent qu’on combatte pour eux, qu'on sacrifie à leur triomphe son temps, sa fortune, sa vie, s’il le faut, n’ont rien à gagner la plupart du temps dans ces luttes de village. Ce sont des luttes de coterie pour le pouvoir, et des luttes démoralisantes, souvent guidées par des meneurs sans

scrupules, capables de mensonges et de calomnies. Dans ces luttes, la haine étroite et bète, l'envie basse se donnent libre carrière. L’instituteur doit ètre à cent coudées au-dessus de ce grouillement d’appétits inférieurs. Il doit donner l'exemple du calme, de la maîtrise

de soi et d’une intelligence saine, au milieu de la folie générale. On s’exagère singulièrement l'influence de la politique sur la marche en avant de l’humanité, et si nous avions dans chaque village une minorité d'hommes honnêtes, sincèrement soucieux de la liberté pour tous, bien décidés à ne tolérer aucune atteinte à leurs droits et tout pénétrés de la nécessité d’une sincère solidarité, notre pays serait à l’abri des perturbations politiques. Le seul homme, au village, qui fasse de la politique saine, de la politique à larges vues, de la politique d’avenir, c'est l’instituteur honnête et dévoué; il ne vit pas dans le présent : son activité se traduira beaucoup plus tard dans la vie publique. A l’école et aux cours d'adultes, il apprendra: aux futurs citoyens que les contemporains vivent dans un brouillard d'idées sans réalité, brouillard épaissi par les journaux qui surexcitent les passions, qui altèrent sciemment la vérité des choses, et qui, sans souci de l'avenir du pays, exploitent cyniquement la sottise des partis et les haines dont ils vivent et dent la Patrie peut mourir. C’est sur l’instituteur ‘que nous comptons pour éclairer les intelligences encore jeunes et susceptibles d'amélioration, et pour répandre les idées républicaines. L'idée républicaine a surtout besoin de calme, de réflexion tranquille, d’un amour sérieux de la liberté, d’un profond sentiment de solidarité. Quelques instituteurs, compromis dans des luttes locales, nous disaient que leur neutralité eût été considérée comme une lâcheté! La vraie lâcheté consiste pour un maître à épouser, par peur de l'opinion de quelques meneurs, des querelles médiocres, et à oublier son devoir. De quel droit quand il a dans sa classe tous les enfants du village ira-t-il prendre parti pour les parents de ceux-ci contre les parents de ceux-là? Quelle

confiance pourront avoir en lui ses adversaires? Et n'est-il pas naturel qu'ils redoutent sa partialité en classe? N’est-il pas naturel aussi qu’ils essaient d'obtenir son déplacemment? N’est-il pas évident que l'esprit de parti leur fera prononcer devant leurs enfants, qui les répéteront, de sévères jugements?

Il est facile à un maître soucieux de son devoir, de demeurer impartial, et de dire nettement les motifs de cette impartialité : il n’aura même pas à les dire, si toute sa conduite manifeste une haute compréhension du devoir. Ceux qui répugnent à demeurer neutres dans les luttes de personnes sont les vaniteux qui désirent jouer un rôle et se donner de l'importance; ce sont les violents, qui satisfont leurs bas instincts de combativité, et qui préfèrent le bruit et l'agitation vaine, à l’action calme et lente, mais féconde; de l'école. |

D'une façon générale, que nos instituteurs n’oublient jamais que plus ou moins confusément le public a le sentiment qu'ils ne sont pas des fonctionnaires comme les autres. S'il prend parti dans les querelles locales, tous, même ceux qui le poussent dans la lutte et le compromettent, comprennent que l'instituteur se déprécie et déchoit, à oublier son caractère.

Ce sentiment obscur de la grandeur du rôle des instituteurs, et de la haute impartialité qui leur convient, explique la sévérité du public pour leurs écarts de conduite : on pardonnera à un employé des ponts et chaussées, à une receveuse des postes, ce qu'on ne pardonnera pas à ceux qui ont mission d'élever les enfants.

Que les maîtres et les maîtresses de nos écoles fassent un retour sur eux-mêmes, qu'ils se considèrent un moment comme chefs de famille : quel sentiment d'irritation n’éprouveraient-ils pas contre une institutrice ou

un instituteur auquel ils ne pourraient pas ne pas confier leurs enfants, et qui, cependant, serait répréhensible sous le rapport de la conduite? C’est donc légitimement que le public est très sévère pour les écarts de conduite des personnes vouées à l’enseignement.

Que la jeune institutrice surtout soit sur ses gardes. Au village, garçons et filles jouent ensemble dès l’enfance, et les jeunes filles y conservent une grande liberté d’allures. Il n’est pas rare que filles et garçons rentrent assez tard le dimanche soir d’une veillée commune, et les groupes deux à deux s’espacent petit à petit. Volontiers ils prennent des sentiers de traverse qui ne raccourcissent pas le chemin. Que l’institutrice se méfie, car ce «flirt» qu'on trouve tout naturel chez une jeune fille du village, on le trouvera fort répréhensible chez elle. En outre la jeune fille du village est forte de la présence de son père, de sa mère, de ses frères, robustes gars, dont les poings inspirent le respect, et qui sauront empècher de jaser. L’institutrice est seule, elle a des jaloux, et pas de parents; elle est faible, isolée, et très en vue. Aussi ne lui pardonnera-t-on rien et lui fera-t-on un crime des moindres légèretés. C’est pour elle surtout que la calomnie est « d’abord un bruit léger, rasant le sol comme une hirondelle avant l'orage. Telle bouche le recueille, et vous le glisse en l'oreille adroitement; le mal est fait; il germe, il rampe, il chemine, et de bouche en bouche, il va le diable; puis tout à coup, ne sais comment, vous voyez la calomnie se dresser, siffler, s’enfler !. »

Les voyages fréquents sont admirablement propres à donner naissance à des calomnies solides, car, où l’insti-

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