‹ Aux jardins de Murcie; pièce en trois actes. AdaptéeChapitre 20 sur 61 · SCENE XIII · texte numérisé non relu

SCENE XIII

Xiaria del Carmen, Domingo.

Maria. — Don Fulgencio le verra-t-il?

Domingo. — Oui. Je lui ai offert tout mon bien pour qu'il guérisse mon garçon. Mais, sais-tu ce qu'il m'a répondu?

Maria. — Qu'a-t-il dit?

Domingo. — Exactement ce que tu viens d entendre dire au malade, j'ai parlé au médecm comme à un confesseur. Il a dit que la principale chose dont mon fils a besoin ne se vend pas chez les pharmaciens.

Maria, déjà craintive. — Et que voulait-il dire?

Domingo — Je ne suis pas médecia. mais je suis père... et d'être père, cela apprend beaucoup... Je pense comme le docteur : pour que mon fils guérisse, il faut lui arracher de l'âme la passion qui le dévore. C'est pour cela que je t'ai dit qu'il m.e fallait te parler.

Maria. — Et moi, je vous ai attendu ici.

Domingo — Donc, allons droit au fait.

Maria. — Parlez.

Domingo. — Cet enfant est la prunelle de mes yeux, je l'aime plus que le sang qui coule dans mes veines, et autant que la place qui peut m'être réservée dans la gloire du ciel. Le crois-tu?

Maria. — Oh ! oui, je le crois.

Domingo — Eh bien ! mon enfant va mourir.

Maria. — Domingo ne dites pas cela !

Domingo. — Il mourra, si on ne lui arrache pas cette passion ! Il t'aime et il faut que tu l'épouses !

Maria. — Cette idée, Domingo, il faut l'abandonner.

Domingo. — Attends, petite, et écoute-moi. Je ne viens pas ici pour te supplier et me traîner à tes genoux, comme le fait mon pauvre enfant...

Maria. — Supplier ne servirait à rien, pas plus que menacer. Une chose existe déjà et je ne peux rien y changer.

Domingo. — Quoi? Tu aimes celui qui est à Oran? Tant mieux! Plus tu l'aimeras, mieux ça vaudra. Je n'en suis pas jaloux, au contraire. Car si tu l'aimes autant que tu le dis, tu ne refuseras pas de -^aire un sacrifice pour lui.

Maria. — Pour lui, vous m'avez tous clouée en croix, mais j'ai eu la force de résister. Que ne soufîrirais-je pas pour lui?

Domingo. — Moins que moi pour mon enfant ! Donc, il faut que tu cèdes, le seul sacrifice qui puisse servir à Pencho, c'est de te marier avec mon fils.

Maria. — Mais, ma parole donnée... Je suis engagée, vous le savez !

Domingo, — Tu te rappelles le procès?

Maria. — Mais personne n'a jamais accusé Pericho?

DoMIiNGO. — Jusqu'à maintenant.

Maria. — Xavier n'a rien dit.

Domingo. — C'est vrai.

Maria. — Et il ne dira rien. Il vient de me le promettre.

Domingo. — Mais moi, je peux parler et si je parle, j'attache pour la vie la chaîne au cou de ton Pencho. Et si, à la fin, mon enfant venait à mourir... Entendstu bien? Alors, j'aurais tôt fait de l'envoyer au garrot.

Maria. — Mais, que pouvez- vous donc déclarer?

Domingo. — Je puis apporter dans le procès plus de lumière que mon garçon. Xavier ne peut dire qu'une chose : c'est celui-là qui m'a frappé... C'est là une accusation très forte, mais ce n'est qu'une simple affirmation... Moi, je puis apporter la preuve.

Maria. — Oh ! Dieu du ciel !... Taisez-vous !

Domingo. — Approche, tu vas m'entendre... Moi, je peux fournir la preuve. Depuis longtemps je savais ce qui se passait... Les querelles pour le tour d'arrosage s'envenimaient de plus en plus. Au rrioyen de vannes, nous avions amené toute l'eau de notre côté et les autres, depuis huit jours, ne pouvaient plus arroser. Les jeunes gens étaient décidés à se battre, et les deux partis se recherchaient aussitôt que la nuit tombait : le fils de Pascualo à la tête des uns, mon fils à la tête des

autres. Moi, je rôdais seul, tout en surveillant de près le groupe de Xavier. Mais, la nuit de la rencontre, je ne sais où me portèrent mes pas, je m'étais écarté de mon chemin, très loin... Les provocations, les insultes, les jurons... ensuite la galopade, la fuite... tout cela, je l'entendis pendant que je m'approchais en courant. Quand je suis arrivé, il ne restait plus que le corps de mon fils agonisant. Je mens, je ne dis pas tout, il y avait autre chose encore... Il y avait l'arme ensanglantée qui avait transpercé la poitrine de m.on fils, arm.e bien connue, l'arme de Pencho. Ne t'a-t-il jamais montré son couteau, ton fiancé? Oui, il était marqué: sur la lame, il y â.vait une légende que tous les jeunes gens de la Huerta savaient par cœur, et chantaient dans leurs chansons. Cette arme, je l'ai ramassée, elle est dans ie fond de mon coffre. Tu comprends bien maintenant que le jour où j'irai la jeter sur la table du juge ton Pencho sera condamné.

Maria. — Et comment le juge vous croira-t-il?

Domingo. — Pendant la rixe, une châsse du manche sauta et cette châsse fut retrouvée par la justice. Comme elle s'ajustera parfaitement à l'arme que je présenterai, tous les doutes seront levés.

Maria. — Domingo, vous ne ferez pas cela !

Domingo, — Je le ferai, quand l'heure sera venue.

Maria. — Domingo, ayez pitié de moi !

Domingo. — J'aurai d'abord pitié de mon fils!

Maria. — Domingo, vous ne donnerez pas l'arme 5u juge! Vous continuerez à vous taire...

Domingo. — Je me suis tu parce que mon fils me l'ordonnait, parce que, aussitôt que j'annonçais mon dessein de parler, il se mettait en colère, sa fièvre augmentait, et moi j'étais lâche devant lui, car il pouvait en mourir. Mais maintenant... Je n'hésiterai plus! Si, de toute façon, il doit partir... S'il n'y a plus d'espoir... Ah ! Maria del Carmen, je te le jure, aussi vrai que je m'appelle Domingo et qu'on me nomme Maticas, si tu ne te maries pas avec Xavier pour le sauver et me le rendre, je livre l'arme du crime et je perds ton Pencho !

Maria. — Quelle cruauté et quelle infamie !... Oui, quelle infamie!... Vous me demandez de commettre une trahison ! Vous savez bien que c'est impossible ! Je le disais à votre fils, il y a un moment, et je vous le répète à vous : je suis à Pencho pour la vie, à Pencho jusqu'à la mort, et je me confie à la Mère de Dieu. Qu'elle me protège et qu'elle nous sauve !

Domingo. — Alors, tu refuses?

Maria. — Oui, je refuse, oui...

Domingo. — Eh bien ! tu peux te flatter d'avoir perdu Pencho !

Maria. — Ce n'est pas vrai, je ne le perds pas. Il est loin et en lieu sûr. Dénoncez-le, faites-le condamner. Et après? Là où il est, la justice n'ira pas le

chercher. Non, vous ne pouvez rien.

Domingo. — Lui, là-bas, fugitif et errcint ! toi, ici, seule et méprisée !

Maria. — Soit, je vivrai captive, mais fidèle à mon amour.

Domingo. — Alors... Malheur à nous tous!

Maria. — Que la volonté de Dieu s'accomplisse !

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