‹ Aux jardins de Murcie; pièce en trois actes. AdaptéeChapitre 56 sur 61 · MUSIQUE. N" 19. MÉLODRAME · texte numérisé non relu

MUSIQUE. N" 19. MÉLODRAME

que mon devoir l'ordonne. Cette vérité, Domingo, je viens te la dire.

Domingo. — Oui, oui, toute la vérité !... si pénible, si douloureuse qu'elle soit.

Don FulGENCIO. — - Il faut reconnaître au médecin le privilège de pouvoir dissimuler la vérité quand il parle en présence du malade. Le mensonge en pareil cas est pieux.

Domingo. — Mais, à moi, Don Fulgencio, à moi... qu'avez-vous à me dire?... Parlez sans détours. Voici mon front prêt à recevoir la couronne d'épines.

Don Fulgencio. — Donc, ce que je dois te dire, à toi...

{Xavier arrive jusqu'à la porte, tout en écoutant avec une

angoisse grandissante et une agitation qu'il essaye de

dominer. Pencho s'avance aussi, reste en arrière de

Xavier et écoute avec intérêt.)

Domingo. — Je me l'imagine, mon fils est très mal, n'est-ce pas?

Don Fulgencio. — Pis que cela...

Domingo. — Pis que cela!...

Don Fulgencio. — Ton fils est perdu.

Domingo. — Perdu !

(Xavier, qui écoute avec avidité, se sent rudement impressionné.)

Don Fulgencio. — Il n'y a plus d'espoir pour lui.

Voilà la triste vérité.

(Xavier chancelle, étend les bras. Pencho accourt et le

soutient, celui-là s'appuie sur celui-ci, en lui jetant

les bras autour du cou et en lui imposant silence, le

doigt aux lèvres, manifestant ainsi sa ferme intention

de tout entendre.)

Domingo, pleurant, la tête dans les mains, — Bonté divine! Docteur, qu'est-ce eue vous dites!...

Don FulGENCIO. — Ce que tu ne dois pas ignorer.

Domingo. — Continuez, continuez... Vous avez raison. Mais cette peine... Comment voulez-vous que je ne la sente pas !... C'est mon fils ! La racine et la sève de mes sentiments !... Poursuivez, je vous écoute. Je suis calme, maintenant. Est-il donc perdu, Seigneur?

Don FulGENCIO. — Le malheureux est comme un condamné à mort en chapelle!...

{Pencho qui continue à soutenir Xavier, oblige celui-ci à

se retirer, en le poussant Vers l'intérieur de la pièce

que l'on suppose communiquer avec celle de droite.

Xavier essaie de résister et veut continuer à entendre;

mais, à la fin, il s'en va, vaincu par la force et la

volonté de Pencho.)

Domingo. — Fils de mon âme! Mon Xavier!...

Don FulGENCIO. - — La blessure ne s'est pas guérie. Cicatrisée au dehors, elle est encore ouverte à l'intérieur de la poitrine. Les poumons sont perdus. Dans un tel état de destruction, il n'est pas possible qu'aucun être humain vive !

Domingo. — Quelle douleur! Vierge Sainte!

Don FuLGENCiO. — Qu'il vive encore est un miracle, miracle de Dieu et mystère pour nous, misérables savants de la terre ! Mais ses jours sont comptés : le miracle finira quémd Dieu voudra. Allons, ne te laisse pas abattre.

Domingo. — A l'instant oIj je le croyais sauvé! Quand dans cette triste maison se levait l'aube du bonheur, tout s'écroule, tout se change en sel et en eau ! Vous voyez bien qu'il faut que je pleure ! Comment ne pleurerait pas un père? Cet amour est le plus profond, le plus tendre, celui qui dure le plus dans une âme, parce que, tant que le monde existera, les fils pourront ne consoler de voir disparaître leurs pères, mais les pères de voir disparaître leurs fils, non, jamais !

Don FuLGENCiO. — C'est pourquoi il faut que tu conserves ton courage.

Domingo. — Et il n'y a rien à faire... rien, rien?...

Don Fulgencio. — Je te l'ai dit.

Domingo. — Vous êtes un savant. Don Fulgencio !...

DOiN Fulgencio. — Beaucoup moins que votre simplicité ne le suppose. La science elle-même se déclare impuissante en présence d'un cas désespéré.

Domingo. — Vous n'allez pas m'abandonner !...

Don Fulgencio. — je ne t'abandonne pas. Loin de là. Si je suis venu te trouver, c'est non seulement pour

t'ouvrir les yeux, mais encore pour te conseiller, t'assister.

Domingo. — Oh ! merci, docteur, merci ! Que fautil faire?

Don FulGENCIO. — Ton fils a besoin d'une quiétude absolue. Il vit actuellement dans une agitation constante, pernicieuse.

Domingo. — C'était cela qui me trompait. Cette animation me semblait le signe de la santé.

Don Fulgencio. — Non, c'est un signe de fébrilité maladive. Accablé un jour, exalté l'autre, faiblesse et courage se succédant sans règle ni mesure. Il est l'esclave des caprices de la fièvre, maîtresse de son organisme rumé.

Domingo. — Oui, oui !

Don Fulgencio. — Le m.ariage, impossible ! Dès maintenant, renoncez aux fiançailles, très dangereuses, par raison de santé et par loyauté. On n'a pas le droit, Dommgo, d'unir une existence same et vigoureuse à c«lle d'un moribond !

Domingo. — Mais, il l'aime de toute son âme !...

Don Fulgencio. — Raison de plus pour ne pas la sacrifier à son égoïsme.

Domingo. — Alors, il faudra tout perdre...

Don Fulgencio. — Et il est nécessaire aussi de désarmer ces colères et ce désir de vengeance dans lesquels ton garçon se consume.

Domingo, — Tout cela est causé par la fièvre, car il est bon, oui, docteur, il est bon, mon pauvre petit, il est bon !

Don Fulgencio. — Il importe de lui éviter tout ce qui peut l'enfiévrer. Cet ennemi, ce Pencho, vois-tu, il faut l'éloigner, il ne faut plus que ton fils le rencontre.

Domingo. — Vous avez raison. Mais alors, en agissant ainsi, je pourrai prolonger ses jours, n'est-ce pas? Je pourrai le garder, je le garderai près de moi une semaine de plus, un jour, une heure... si peu que ce soit?... Je le conserverai, n'est-ce pas, docteur? Vous m'avez broyé le cœur, mais vous avez bien fait. Un père doit être courageux. Vous verrez combien nous ferons durer mon malade ! {Ils se lèvent.)

Don Fulgencio. — Oui, oui, Domingo, sois fort !

Domingo. — Ne nous abandonnez pas.

Don Fulgencio. — Pour prolonger sa vie, je ferai tout ce que je saurai.

Domingo. — Et moi tout ce que je pourrai, plus même, plus que je ne dois.

Don Fulgencio. — Au revoir, Domingo.

Domingo. — Que Dieu vous accompagne! (1) {Don Fulgencio s'en va. Domingo reste un moment accablé, pleurant.)

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