‹ Aux sources de l'histoire manitobaineChapitre 2 sur 11 · I. — LA DÉCOUVERTE ET SES CONSEQUENCES IMMÉDIATES · texte numérisé non relu

I. — LA DÉCOUVERTE ET SES CONSEQUENCES IMMÉDIATES

Le pays tout entier fut longtemps connu sous le nom de Riviëre-Éouge, d'après le principal cours d'eau qui l'arrose. Qui découvrit ce cours d'eau ? Un Canadien-Français, une noble figure s'il en est dans l'histoire, un homme qu'on peut justement appeler le découvreur de tout le Canada central, Pierre Gaultier de Varennep, plus connu sous le patronyme de sieur de la Vérendrye. C'est lui qui, au prix d'incroyables fatigues et sans appui pécuniaire de la part de ceux pour la gloire desquels il s'exposait à la fureur de hordes sauvages qui ne lui firent que trop sentir à quels excës elles pouvaient se porter, remonta le premier la rivière qui devait longtemps donner son nom à la colonie -devenue aujourd'hui le Manitobà.

C'est le 24 septembre 1738 que, après avoir établi un fort sur le lac Winnipeg, il atteignit l'embouchure de l'Assiniboine et planta sa tente à côté des loges dés Cris qui l'attendaient. Non seulement il découvrit le pays, mais il y fonda quatre ou cinq postes de traite d'où sortirent pour les indigènes les premières leçons de civilisation chrétienne.

Bien p'us, on pourrait même l'appeler le premier habitant, sinon le fondateur, dé "Winnipeg, puisque c'est à lui qu'on doit l'établissement des premières résidences permanentes, Fort- Rouge, à l'emplacement de la fière capitale des grandes prairies canadiennes. Il y perdit, avec la santé et la paix de l'âme, son fils aîné et un neveu qui le secondaient admirablement, et n'y gagna que 40,000 livres de dettes et la persécution de gens assez petits pour connaître la jalousie.

Mais la postérité a sans doute reconnu son mérite, et une ville de plus de 100,0J0 âmes, qui se pique de modernisme et se pare des plus beaux atours, a bien les moyens de lui élever un monument. Nous cherchons dans Winnipeg la statue de son fondateur et du découvreur des immenses plaines dont elle est la métropole commerciale. Peines perdues : l'ingratitude humaine est vraiment insondable ! Cette colonne que vous remarquez devant l'hôtel de ville n'a rien de commun avec la Vérendrye. Elle est destinée à glorifier l'héroïsme de soldats qui, armés de pied en cap, bien pourvus de canons et munis de tous les engins destruc-

leurs que fournit la science moderne, allèrent, il y quelque vingtdeux ans, combattre d'humbles descendants des compatriotes de la Yérendrye, de pauvres métis novices au métier des armes, qui n'avaient parfois que des balles d'argile pour appuyer des réclamations que les pouvoirs du jour méprisaient depuis huit ans, et auxquelles l'opinion publique les força de faire droit aprës l'effusion du sang.

Mais ce terrain est glissant et pourrait nous entraîner loin. Revenons sur nos pas.

Nous rappellerons d'abord que le premier ministre du culte qui pénétrât jamais jusqu'au Lac-des-Bois fut un religieux français, le P. Charles-M. Messaiger, de la Compagnie de Jésus. Il y parvint il n'y a pas moins de cent soixante-quinze ans, en 173:^. Le premier prêtre qui ait jamais foulé le sol de la présente ville de Winnipeg est le P. Coquart, de la même Société, qui y arriva en 1741, c'est-à-dire soixante-dix-neuf ans avant M. John West, le premier ministre protestant de la Riviëre-Rouge. Ce même religieux se rendit même jusqu'au site de la ville du Porfage-la- Prairie, en compagnie de la Vérendrye lui-même.^

C'est également à un des fils du erand découvreur, le chevalier Pierre Gaultier, que nous devons Ta découverte des lacs Manitoba. Dauphin, Winnipegosis, Bourbon, etc., ainsi que de la rivière Saskatchewan, qu'il atteignit dans le cours de 1739.

Dix ans plus tard, les explorations et établissements des Français s'étendirent jusqu'aux montagnes Rocheuses, aux pieds desquelles dix Canadiens, envoyés par M. de Niverville, bâtirent le fort de la Jonquière, aprës qu'un autre poste, appelé Fort-Poskoyac, et un troisième, du nom de Fort-Bourbon, eussent été établis respectivement près de la jonction des deux branches de la Saskatchewan, en 1748, et à l'élargissement de cette rivière connue sous le nom de Lac-Bourbon, le Cedar Lake des Anglais.

Il n'entre pas dans mon plan de faire l'histoire même abrégée du rôle que l'élément français joua au Canada central. Je me contenterai de quelques faits isolés que me rappelle la visite de certains points du pays.

Après l'œuvre du grand de la Vérendrye, de ses fils et de quelques successeurs, le monde civilisé y fut représenté uniquement par des particuliers sans mission officielle, mais tous de race française, qui marchèrent sur les pas du découvreur. Marchands de fourrures et coureurs des bois apprirent aux indigènes à respecter et à aimer la France, à tel point que, plus d'un siècle après,

la qualité de Français ou de Canadien était encore le meilleur des passeports au travers des grandes prairies américaines. Ces pionniers leur inculquèrent des idées de paix et de concorde, qui étaient aussi nouvelles chez ces hordes barbares que nécessaires au salut des nouveaux venus et à la réussite de leurs affaires. Mais, au point de vue ethnologique, leur petit nombre et la fai* blesse résultant de leur isolement ne leur permirent guère de laisser de traces durables de leur passage.

C'est pourtant à cette époque que nous devons rattacher le berceau du premier métis dans le Nord-Ouest canadien dont l'histoire ait enregistré le nom, François Beaulieu, le patriarche de la rivière au Sel. M. le juge L.-A. Prud'homme, l'écrivain sans contredit le mieux renseigné sur l'histoire ancienne du pavs, fixe à 1775 ou 1776 la date de la naissance de Beaulieu, et le mit que les missionnaires le croyaient centenaire, quand il mourut en novembre 1872, confirme l'opinion du savant magistrat.

D'un autre côté, du récit que le vieillard fit au P. Petitot de l'arrivée des blancs au Grand Lac des Ours en 1799, il appert qu'il n'était alors âgé que de « plus de 17 ans», ce qui voudrait dire, il me semble, moins de 18, à en juger par la manière de parler des Indiens dans la langue desquels Beaulieu s'exprimait \ Dans tous les cas, cette computation est basée sur le chiffre que Petitot donne comme représentant l'année de la construction du premier fort de traite sur les bords de cette mer intérieure. Il reproduit cette date dans son Exploration de la Région du Grand Lac des Ours ^, l'appuyant de la remarque que c'était dix ans après la découverte du Mackenzie, ce qui est plus conforme à la vérité historique que l'assertion du même ouvrage ^, à l'effet que la dite exploration n'eut lieu qu'eu 1798,

Ce qui démontre péremptoirement l'erreur de cet auteur ou de son guide en histoire locale est le fait que, cette même année 1793, François Beaulieu accompagna sir Alexander Mackenzie dans son grand voyage à l'océan Pacifique. Il va sans dire qu'en entreprenant une exploration si périlleuse sous tous les rapports, Mac-

1 — Traditions indiennes du Canada Nord-Ouest^ p. 330. Alençon, 18S7.

2 — P. 68. Paris, 1893.

3 — Ihid.i p. 56.

kenzie ne dut pas s'embarrasser d'un enfant de dix ans^ Je serais même tenté de reculer de quelques années la date suggérée par, M. Prudhomme.

Quoi qu'il en soit, François Beaulieu peut être regardé comme le doyen des métis français au Nord-Ouest canadien, et, étant donné la place que leur race doit occuper dans les annales du Manitoba, je ne crois pas ces détails un hors-d'œuvre.

J'ajouterai même que Beaulieu était le type du « voyageur » ou coureur des bois. IJn mars 1820, il était déjà si familier avec la géographie du grand nord que sir John Franklin eut recours à ses lumières pour se fixer sur la voie qu'il avait à suivre dans son exploration. A cet effet, le métis lui traça une carte groseiëre du cours de la Coppermine et de la côte attenante, qui devait être si correcte qu'un Indien entrant pendant qu'il était à l'œuvre reconnut immédiatement le pays qu'elle représentait K

Ceci se passait au fort Wedderburne, le poste que la Compagnie de la baie d'Hudson entretenait sur une île en face du fort Chippewayan, établi par la Compagnie du Nord-Ouest sur le littoral du lac Athabasca. Beaulieu devint plus tard le chasseur attitré et l'interprëte de sir John pendant le temps que l'explorateur passa au Grand Lac des Ours.

1 — Il commença son voyage en 1792. Par une étrange inconséquence avec lui-même ou avec le récit de son héros, le P. Petitot écrit ailleurs dans ses Traditions indiennes, que Beaulieu mourut en 1875 à l'âge de 101 ans et

dormitat Homerust dans son excellent jusqu'à dire, dans la même brochure (p. 33) , qu'il était t le doyen des Canadiens- Français du Nord-Ouest*, et fait suivre la notice qu'il lui consacre des initiales C.-F. Puis 23 pages plus loin, il nous présente un Etienne Beaulieu, qu'il dit avoir été fils de François Beaulieu, « établi comme son père à la rivière au Sel >, et il termine en nous assurant que celui-là encore «était regardé comme le doyen des Métis ». Enfin je me permettrai de remarquer, avec tout le respect dû à un chercheur qui a bien mérité de la patrie canadienne, que Laurent Leroux ne put trouver de Chippeways au Grand Lac des Esclaves, vu que cette tribu avait alors ou peu auparavant son habitat sur les bords du lac Supérieur. Elle est de race algoaquine, tandis que celle à laquelle notre auteur fait allusion, la tribu montagnaise, appelée par les Anglais Chippewayan, appartient au stock déné. Chippeway et Chippewayan se ressemblent tellement au point de vue phonétique, qu'ils donnent souvent lieu à cette méprise contre laquelle le meilleur historien ne saurait se garder, sans études préalables, dans un champ scientifique qui n'est point le sien. (Voir V Elément français au Nord-Ouest^ p. 50).

2 — Franklin, Journey io the Shore of the Polar Sea, vol. II, p. 25. Londres, 1829.

A l'arrivée des miaBionnairee, il les reçut avec des transports de joie, et fut baptisé par le P. Taché en 1848, à l'âge d'au moins 72 ans.

Sa mëre ^tait une Montagnaise, c'est-à-dire qu'elle appartenait à la grande famille dénée. race aborigène qui est foncièrement religieuse, ce qui, ajouté aux qualités probables du père, explique assez les dispositions du fils. Indépendamment des deux langues de ses parents, il parlait les dialectes des sauvages Couteaux- Jaunes dont il était le chef, et des Flancs-de-Chicn parmi lesquels il avait été élevé.

M*' Taché le représente en 1856 comme « l'enfant soumis de l'Homme de la prière, qu'il sert toujours avec empressement et générosité, vereant des larmes sur les longues années passées dans l'infidélité, et s'efforçant, par une vie admirable de foi et do piété, de racheter le temps perdu ^ »

De son côté, à la date du 9 juillet 1862, M*^ Grandin raconte dans son journal que, n'ayant pu s'arrêter chez « le bon vieux Beaulieu et les sauvages campés autour de sa maison, » celui-ci s'embarqua aussitôt, à l'âge de 90 ans, pour aller camper avec le missionnaire. Le but de cette démarche apparaît dans les lignes suivantes de l'évêque missionnaire : • « Hier, écrit-il, pendant que les hommes étaient occupés à passer par terre, à cause d'un rapide dangereux, les barques et tout ce qu'elles contiennent, j'eus la consolation de célébrer la sainte messe en présence de mon brave vieillard seulement. »

Bien plus, malgré son âge avancé, il offrit gratuitement ses services au missionnaire dans le but avoué de l'aider à désabuser les Indiens qui se laissaient séduire par les ministres protestants. L'année précédente il lui avait même offert tout l'argent que la Compagnie lui devait, et que le jeune prélat avait cru devoir refuser, vu l'état de pauvreté où il le voyait. Son manque de ressources ne l'avait pas empêché de donner peu de temps auparavent un billet de vingt livres à la mission d'Athabasca.

J'ai nommé plus haut la Compagnie du Nord-Ouest. Cette corporation commerciale qui représentait les intérêts franco-canadiens, bien qu'elle fût dirigée surtout par des Ecossais, eut une

1 — Vingt années de missions, année 1856.

très large part à la dissémination de l'influence française au Canada central. Fondée en 1783-84, elle échelonna bientôt ses postes de traite du lac Supérieur aux confina les plus reculés des steppes glacés du nord. A peu prës tous ses serviteurs ou engagés et quelques-uns de ses officiers ou « bourgeois, » comme oa disait alors, étaient canadiens, en sorte que la connaissance du français s'imposait à tous comme une nécessité première. De fait, tout le monde parlait français dans cette compagnie ; tous ses membres, quelle que fût d'ailleurs leur origine, étaient regardés comme canadiens-français, et alors même qu'ils écrivaient en anglais, une foule d'expressions (ou même des phrases entières) françaises se glissaient comme malgré eux sous leur plume.

A cette époque, et bien longtemps après, le terme « Canadien » s'appliquait exclusivement aux Canadiens-Français au lieu d'être accaparé, comme il est aujourd'hui, par les nouveaux venus de langue anglaise et leurs enfants, qui ne voudraient voir dans les descendants des pionniers de la Nouvelle-France que des étrangers, des Français, Frenchmen.

Une des conséquences inévitables de la présence de tant de célibataires au sein d'une société où toute contrainte morale était à peu près inconnue, fut une quantité d'unions avec les femmes du pays, d'où naquit ce qu'on appela dans la suite la nation métisse. Bien peu nombreux furent les Canadiens qui ne eontractërent point de semblables alliances dans les rangs des Indiens qui fréquentaient leurs forts respectifs. En cela, du reste, ils ne firent que suivre l'exemple de leurs maîtres, avec cette différence importante qu'ils s'attachèrent définitivement à leurs familles et ne renièrent point les mères de leurs enfants, tandis -que les soidisant bourgeois ou commis ne les abandonnèrent que trop souvent pour retourner à leur pays natal.

Privés de tout secours religieux, ils n'en conservaient pas moins les prières apprises sur les genoux de leurs mères et le souvenir des instructions entendues sur les bords du Saint-Laurent. Au grand air des bois ou dans l'immensité des prairies, leurs manières s'émancipaient quelque peu et leurs propos n'étaient pas toujours des plus édifiants ; mais la foi restait vive, et leur sens religieux s'émoussait rarement. Ceux d'entre eux qui savaient lire enterraient les morts et baptisaient les enfants \

1 — Je trouve un excellent exemple de l'action civilisatrice des Canadiens du Nord-Ouest dans un détail du journal d'un bourgeois de la Compagnie qui, de prime abord^ ne manquera pas de paraître insignifiant à quiconque

Ceux-ci étaient fieri de leur origine. Ils le considéraient comme franr;fiiK, et c'est à eux surtout qu'allait dtre départie la tâche de représenter pendant de longues années l'influence fran- <;»ise dans l^s plaines 8u Nord-Ouest On sait ouHls ne négligèrent rien pour afllrmor et défendre leurs droits (le primogéniture cbaque fois que les gouvernants du jour prirent des mesures qui semblaient l^s violer.

Dès 1786, c'ent-à-dire un an ou deux après la fondation de la (/Vmpagnie du Nord-Ouest, de petits groupes de métis commencèrettt à paraître autour de plusieurs de ses forts de traite, lesriuels iillant toujourii en augmentant devinrent bientôt une force dans le peys, jusqu'à ce que, en 1816, iMurs rangs fussent assers serrés pour leur permettre de défier avec succès l'autorité établie à la Kivière-Bouge. Ceci s'explique assez facilement quand on se rappelle que tous les employés en retraite venaient généralement s'y réfugier avec leurs familles, plutôt que de retourner au Canada, dont les aménités sociales ne leur souriaient plus.

C'est ainsi que nombre de métis appartiennent par leur ancAtre maternelle aux races du nord, qui sont plus dociles aux inspirations religieuses,t)lus hontiûtes et moins immorales que les Indiens de descendance algonouine ou siouse, les vraii aborigènes du Manitoba et des grancles prairies de l'Ouest. Par exemple, la famille liiel peut se prévaloir de sang montsgnais.

D'un autre côté, telle était l'influence de l'élément fran(;ais, dans les postes môme les plus reculés, qu'il alla jusqu'à s'assimiler les représentants des races les plus diverses, au [)oint que des Hls de Norwé^iens, comme Wentzell, d'Ecossais, comme McDougall, d'Anglais comme Frobisher, etc., devinrent, et sont restés.

nU*tit> pA» AU rtoursnt i}¥)n tmimrn ïndïmm^n, Il y a naui dowie peu d^ men UiGienrn qnï i^nomnt h nori ahnolmueni pïtoyM^ fait 4 1a fiâmuts tUnn 1a m)QÏàié HAUVAgo, lA<|uolhi !}($ voit |{u^ra mx i*m aun 1a \M^ d^ nomme du ttUsnafie, Or, mtd^iêidu rihovHubrA 17i)9, unasrtAtn JAm^M McK^nzledéarlt un fil» #(<i« engAg^M nottutié Umb^rt sllAnt, k VtMtMt^ 4« Thlv^r, fAlre Avse «a f^mtntt une pvtMnUm de mountie priur ïenr nouv^AU-né^lA mou»»» nert enenre d» lAngOK (Iahm tout lo nord. I^ ehronlquour Ajouta; « 11 ArrlvA bidU' tôt Apr^N tiveii un imfn«nN<i fAnUAU (a huya load) Mur 1» don^ p#n4Ant quo MAdAïuf) uum*>\m\i ï^uimtu^ui dt*rrï^m mnn porter AUtri* eUone qus non p^tit

i^owjtaynin au ivora uy$ti^ y ou il, p, «}/*);, am qu» prouve que i©» avwii' tlons qu'il AVAlt pour 1a m^ri) dti non i^nfAnt n'éohAppAlent point à l'esprit obtftrvAteur do 1 indlon.

métis français, ignorant même la langue de leur përe ou aïeul paternel.

La raison de cet ascendant est facile à comprendre. Elle n'est rien moins que l'influence du milieu, à laquelle ne peut guère échapper une miinorité infime. Même des fils de commerçants nés d'Indiennes, comme Grant, Pangman et d'autres, à cause des restrictions tacitement imposées à leur caste, se trouvaient plus à l'aise avec les enfants des Canadiens qui occupaient un rang inférieur dans la société du tempp, que dans la compagnie de leurs propres parents.

Mais cet ordre de choses n'était pas destipé à durer. Comme la première génération de métis atteignait l'âge mûr, elle allait se trouver face à face avec les représentants d'une race que la difiTf rence de langue et d'habitudes devait retenir à l'épreuve de toute influence étrangère. Que pouvaient ces fils de la lointaine France et des prairies canadiennes, fiers, indépendante, et aussi à Taise sur leurs coursiers fringants que sous le toit paternel, que pouvaient-ils sur des étrangers parlant un idiome qui leur était inconnu, des gens réservés, timides et casaniers h l'excès?

Malgré la règle que je me suis posée en commençant de me contenter de simples esquisses sans corrélation apparente, il me faut maintenant entrer dans certains détails sur les faits divers qui eurent pour conséquence inévitable la catastrophe qui va nous occuper dans l'article suivant.

IL — l'affaire de la GRENOUILLàBE

Comme nous Tavoni va, ces vastes contrées avaient été découvertes par des Canadiens ; le commerce avec les tribus aborigènes avait été jusque-là exercé par des Canadiens, et enfin, une compao^nie canadienne, en groupant sous une direction unique des e^rts qui avaient été plus ou moins isolés depuis la mort de La Vérendrye (1749), avait succédé aux pionniers canadiens et croyait avoir hérité de leurs droits.

D'un autre côté, soixante- et-un ans avant l'établissement du

gremier poste dû au découvreur du Canada central, le fort aint-Pierre érigé en 1781 au lac la Pluie, des Anglais jouissant d'accointances puissantes, sinon toujours des plus honorables, avaient, à l'instigation de deux aventuriers français, fondé une société de traite connue plus tard sous la raison sociale de Compagnie de la Baie d'Hudson. Cette corporation avait obtenu une charte royale qui lui conférait les pouvoirs les plus étendus. Outre le droit d'administrer la justice et d'exercer presque toutes les fonctions inhérentes à la souveraineté territoriale, cet instrument maintenant plus que séculaire accordait à cette compagnie le monopole du commerce des fourrures dans tout le pays arrosé ar les tributaires de la Baie d'Hudson. C'était lui réserver tout e Nord-Ouest canadien, y compris le bassin de la Riviëre-Rouge. Tant que le Canada n'y fut représenté que par de simples particuliers, la vénérable corporation ne s'émut pas outre mesure de la concurrence qu'ils pouvaient lui faire. Du reste, des troubles domestiques autrement graves absorbaient son attention, puisque sa vie même comme corps commercial était en jeu. Elle avait, en effet, à défendre les comptoirs qu'elle avait établis sur la baie qui lui avait donné son nom, contre les agressions des Français et des Canadiens qui ne les lui avaient pas moins enlevés à plusieurs reprises.

Apres la cession du Canada à l'Angleterre (ITGS), elle fut en état de diriger son attention vers l'intérieur. Mais» représentée par des gens de race différente de celle à laquelle appartenaient ceux qui avaient jusque-là joui de la confiance des indigènes, elle n'osa guëre s'aventurer chez ces derniers, jusqu'à ce que l'établissement de la Compagnie du Nord-Ouest, d'autant plus agrès-

sive qu'elle avait conscience de la sécurité que lui assuraient les relations de ses employés avec les chasseurs du pays, vînt contester sérieusement la validité de son monopole dans les contrées découvertes par les Français. Aux prétentions des Anglais, comme on appelait les membres de la Compagnie de la Baie d'Hudson, les Canadiens répondaient en faisant remarquer que leur charte excluait expressément des territoires auxquels elle s'appliquait toutes les contrées, qui en 1670, date de son obtention, c( appartenaient aux sujets d'un autre Prince ou État chrétien. » Or, à cette époque, les vallées de la Riviëre-Rouge et de la Saskatchewan étaient incontestablement soumises à la France, et par conséquent, la compagnie anglaise ne pouvait y exercer son monopole. On la regarda plutôt comme une intruse, après que, pour affirmer ses droits, elle se fût établie aux portes des principaux forts canadiens.

Les démêlés, rixes et disputes, pour ne pas dire voies de fait et meurtres mêrae,qui résultèrent de cette concurrence, pourraient fournir la matière d'un volume de taille respectable. Le lecteur qui n'a pas eu l'occasion d'observer sur les lieux l'incroyable amertume des sentiments que pareille rivalité engendre même de nos jours entre gens de même race, dans des contrées où aucun parti ne peut se prévaloir d'un monopole légal, ne se fera jamais une idée des excès auxquels elle peut donner lieu dans les conditions où se trouvaient les traiteurs au commencement du siècle dernier. A cette rivalité effrénée s'ajoutait alors un sentiment qui, noble en lui-même, peut dégénérer en une source de toutes sortes d'excès quand les contraintes suggérées par l'éducation, les convenances sociales ou la voix de l'opinion publique, n'interviennent point pour en modérer l'ardeur. Je parle du sens national qui, dans les démêlés entre les deux compagnies, s'aggravait encore de l'impertinence des uns et de l'excitabilité des autres.

Il serait oiseux de nier que les torts aient été des deux côtés. L'historien consciencieux en est même réduit à se demander si, pesés dans la balance d'un juge impartial, les méfaits à l'actif de la Compagnie du Nord-Ouest n'excédaient point ceux de ses compétiteurs. Son personnel nombreux, hardi, et se ressentant naturellement du sang sauvage, qui coulait dans les veines de la jeune génération et intensifiait encore l'ardeur toute gauloise qu'elle avait reçue comme héritage paternel, ne reculait devant aucune audace.' Naturellement paisible et jovial quand il était

laÎBfié à lui-même, le métis français épousait avec passion la cause de ses maîtres, et se laissait pousser par eux à des écarts regrettables. En définitive, la responsabilité en revenait aux Ecossais et autres bourgeois qui en étaient les instigateurs ; mais les Canadiens et leurs enfants par des sauvagesses n'en assumaient pas moins tout l'odieux devant leurs contemporains.

Une circonstance qui devait avoir les conséquences les plus graves pour l'avenir du pays n'allait pas tarder à fournir à la classe dirigeante l'occasion de mettre à profit le dévouement aveugle des métis français et de leurs përes.

Pendant que les deux compagnies se faisaient une guerre sourde et peu loyale, également nuisible aux intérêts des deux partis, dans la lointaine Ecosse, un homme aux larges vues, un philanthrope qui ne se contentait pas de théories, avait été ému de pitié à la vue des misëres de ses compatriotes attachés au sol ingrat du pays natal. Ayant conçu la généreuse idée de leur venir en aide, en même temps que de se créer un petit fief dans les plaines du Nouveau-Monde, ses regards s'étaient arrêtés sur les vallées de la Riviëre-Rouge et de l'Assiniboine, où il avait acheté une immense étendue de terres de la Compagnie de la Baie d'Hudson pour y établir ses colons. J'ai nommé le noble lord Selkirk, fondateur de ce qu'on appela la colonie d'Assiniboia. En même temps, pour consolider son œuvre et la protéger contre l'éventualité de toute malveillance d'ordre local, il avait réussi à se procurer lui-même et à faire acquérir par ses amis une quantité d'actions dans la compagnie, suflisante pour lui assurer une part prépondérante dans la direction de ses afiiaires.

Cette mesure, suggérée entièrement par des considérations de prudence, lui attira pourtant l'inimitié de la Compagnie du Nord- Ouest, qui des lors ne voulut voir dans les colons que des émissaires de ses ennemis \ Aussi, quand ils arrivèrent aux « Fourches », comme on disait alors ^, furent-ils reçus par une troupede métis

1 — Ross CoXj écrivant peu après les événements que nous allons raconter, donne de cette inimitié une autre raison qui paraît valable, à savoir que ce pays étant la source principale d'où la Compagnie tirait son pemmican, la colonisation était un coup mortel pour l'approvisionnement de ses forts (Adventures on ihe Columbia River ^ p. 264. New York, 1832).

2 ^- C'est-à-dire au confluent des rivières Rouge et Assiniboine.

dégaisés en sauvages, qui leur donnërent clairement à entendre qu'ils n'avaient guère de bonne volonté à attendre d'eux. En sorte que les pauvres étrangers qui, pour la plupart, ne comprenaient que le gaélique, furent obligés de se rendre à Pembina en compagnie de leurs futurs persécuteurs, qui perdirent pourtant leur arrogance au fur et à mesure qu'ils s'éloignaient de la résidence de leurs maîtres, preuve évidente que leur hostilité n'était que de commande.

C'était à l'automne de 1812. La bande d'Ecossais pouvait compter 70 personnes, sous la conduite d'un catholique, le capitaine Miles Macdonell. Le second parti ne se composait que de 16 à 20 âmes, des Irlandais cette fois, qui arrivèrent juste un an après. Une troisième caravane atteignit la Bivière-Rouge le 22 juin 1814. Elle comprenait 93 Ecossais. •

Dès l'origine, Miles Macdonell avait été nommé gouverneur de l'Aesiniboia, en sorte que le premier représentant de l'autorité civile sur le territoire qui est aujourd'hui le Manitoba fut un de nos coreligionnaires, comme l'avaient été le découvreur du pays et le premier ministre d'un culte qui l'ait jamais parcouru. Oes faits sont à enregistrer. ^

Quant à la Compagnie du Nord-Ouest, elle avait juré une guerre à mort à l'établissement d'une colonie dont l'influence sur la vie des indigènes ne pouvait que lui être nuisible. Elle la lui fit sans le moindre scrupule.

Il n'est que juste d'ajouter que le nouveau gouverneur, trop peu au courant de la position des bourgeois du Nord-Ouest dans un pays dont les mœurs ressemblaient si peu à celles de l'Ecosse, manqua de tact et prit même certaines mesures qui étaient assez exaspérantes pour être considérées comme une déclaration de guerre. Dans un pays nouveau et complètement isolé du monde civilisé, ses colons avaient souffert de la faim, et comme d'autres étaient attendus, il lança, le 8 janvier 1814, une proclamation prohibant l'exportation de la viande de buffle et autres provisions, accaparant pour les siens, moyennant paiement à qui de droit, le surplus de ce qui était nécessaire aux différents forts de traite et aux voyageurs. On a blâmé cet acte d'autorité. Franchement, étant donné les circonstances, je ne vois pas en quoi il était repréhensible. Il fit saisir par la force ce qu'on ne voulait point lui livrer de bon gré, et la légalité de cette mesure dépend naturellement de celle de sa proclamation. Mais on dit qu'il fit plus. Il paraîtrait qu'il donna des ordres pour ce qu'on pourrait appeler

la Baîsie des postes de la compagnie rivale, qui, aurait-il déclaré, n'avait'pas droit d'existence sur les terres de la Compagnie delà Baie d'Hudson, ce en quoi il est difficile de croire qu'il ait eu raison.

C'était en outre fournir d'excellentes armes à ses adversaires. Ils furent prompts à les ramasser. *I1 n'est guère de moyens qui leur parussent trop bas pour enrayer le mouvement de colonisation et décourager les immigrants. On leur tint constamment présent à l'esprit le spectre des sauvages prêts à fondre sur eux ; on sédaisit les principaux colons par de belles paroles et en faisant luire l'or à leurs yeux. Pendant l'absence momentanée du gouverneur, on fit enlever neuf pièces de canon appartenant à Lord Selkirk et qu'on gardait au fort Douglas, érigé à peu près un mille plus bas que les « Fourches », pour protéger les fermiers échelonnés le long de la Rivière-Rouge.

On fit plus. Le gouverneur lui-même fut arrêté et envoyé prisonnier au Canada. Puis le fort Douglas fut attaqué, 26jain 1815 \ par des métis soudoyés par la compagnie canadienne, et quatre personnes y furent blessées, dont une mourut le lendemain. Enfin, les colons à bout de patience et craignant poar leur vie finirent par consentir à se laisser déporter les uns au Canada, les autres en Ecosse. Apr^s quoi leurs demeures furent incendiées, et il ne resta plus rien de l'œuvre philanthropique de lord Selkirk.

M. l'abbé G. Dugas a admirablement fait ressortir l'odieux du rôle joué par la Compagnie du Nord-Ouest dans cette triste année 1815.

C'est dans l'adversité que se révèlent les vrais amis. Aussi sommes-nous heureux de pouvoir rattacher à cette époque un acte de dévouement d'un Canadien qui rachète en quelque sorte les défaillances de certains de ses compatriotes dans ces temps critiques. Je veux parler du grand voyage que fit Jean-Baptiste

1 — L'abbé Dugas rattache cette attaque à la date du 1 1 juin, et ajoute que quelques jours après les hostilités recommencèrent (L'Ouest canadien f

f>p. 29^-99). Mais le D^ Bryce a depuis publié le journal de John McLeod, e défenseur principal de ce fort, qui en met la date au 25 Juin (Hisiory of the ff. B, Co.j pp. 221 et seq,). Le fort Douglas se trouvait sur la rive gauche de la Rivière-Rouge, non pas la rive droite, comme Técrit par inadvertance Pabbé Dugas (Monseigneur Provencher, p* Ti), un peu en amont de la langue de terre appelée aujourd'hui la pointe Douglas.

Lagimodiëre \ cotume porteur do dépêchés apprenant à lord SelKirk débarqué en Amérique le sort de E>a chëre colonie. C'était une course de 1,800 milles en pays ennemi, à pied et au cœur de rhiver. Son objectif était Montréal qu'il atteignit sain et sauf, mais il fut pris à son retour par des sauvages au service du fort William. Comme le noble lord lui demandait ce qu'il désirait en retour de son dévouement, le messager répondit : « Une chose seulement, c'est qu'on nous envoie des prêtres le plus tôt possible. » Pourrait-on exiger un gage plus explicite de communauté d'origine avec la fille aînée de l'Eglise que cette noble déclaration de rhumble trappeur canadien ?

Cependant un homme énergique et peu gêné par les scrupules — peut-être parce qu'il avait vu du service dans la Compagnie du Nord-Ouest — Colin Robertson, avait réussi à faire revenir le contingent de fermiers qui s'étaient embarqués pour le lac Winnipeg, à destination de l'Ecosse \ Un renfort fraîchement arrivé sous la conduite d'un gentleman^ nommé Robert Semple, avec lequel nous ferons bientôt plus ample connaissance, fit monter à deux cents le nombre total des colons de la Biviëre-Bouge. Les récoltes furent bonnes et, encouragés par l'activité de Robertson qu'on savait capable de déjouer les intrigues de l'opposition, les pauvres fermiers pouvaient sentir renaître dans leurs cœurs l'espérance de jours meilleurs.

Robertson crut pouvoir recourir aux moyens illégaux de ses adversaires. Le 17 mars 1816 il fit arrêter Duncan Cameron, commandant du fort Gibraltar situé dans l'angle septentrional formé par la jonction des deux cours d'eau, homme sans scrupules, qui avait jusqu'alors été l'âme et l'inspirateur de toutes les intrigues contre la colonie et ses protecteurs, les gens de la Compagnie de la Baie d'Hudson. De plus, il s'empara de son fort

1 — L'abbé Dugas écrit son nom a Lajimonière > (V Ouest canadien, pp. 305-06).

2 — Ce Colin Robertson avait tout récemment amené 20 Canadiens de l'est, en sorte que, même en ne parlant que des efforts systématiques de lord Selkirk et de ses agents, il n'est pas correct de dire que la colonie qui en résulta fut exclusivement écossaise. £n outre des Ecossais qui étaient en majorité, elle contenait des Irlandais et des Canadiens. Elle devait bientôt compter des Allemands, des Suisses et des Italiens dans ses rangs.

qui, par sa positioDy était la clef du pays, et recouvra les canons et les effets que ses rivaux s'étaient appropriés.

Sur ces entrefaites, Miles Macdonell, le gouverneur d'Assiniboia, contre lequel on n'avait rien pu prouver à Montréal, était revenu à la Ri viëre- Rouge et, tout en restant chargé des aflFaires de la colonie ^, il devait maintenant céder le pas à M. Serople, nommé gouverneur-en-chef pour le département du nord de la compagnie. Tout paraissait aller pour le mieux. La confiance renaissait dans les esprits ; et pourtant un orage grondait dans le lointain qui n'allait pas tarder à éclater sur la tête de ceux-là mêmes qui s'en croyaient le moins menacés.

La Compagnie du Nord-Ouest, jusqu'alors reine et maîtresse dans ces parages, était souverainement humiliée de la perte de son fort, que Bemple avait démantelé et rusé aprës le départ de Kobertson, chargé de conduire Gameron qu'on faisait passer en Angleterre. On lui avait en outre pris le fort Pembina et fait ses habitants prisonniers ; le courrier qui portait sa correspondance avait été intercepté et ses lettres confisquées, et, ce qui était pour le moins aussi grave aux yeux de son personnel de la classe inférieure, les mesures de précaution prises par Macdonell avaient causé une insuffisance de vivres dont ses voyageurs avaient eu le plus à soufi:Vir. Quoi d'étonnant aprës cela si les cœurs étaient aigris et les esprits montés au point d'être capables de tous les excès ? Il n'est que juste de tenir compte de ces circonstances si l'on veut juger sainement leurs conséquences ^.

Robertson avait même tenté de s'emparer du fort canadien de Qu'Appelle ; mais il avait dû reculer devant lu défense énergique de son commandant, Alex. Macdonell. Cette tentative acheva de convaincre les Canadiens que leur position comme commerçants dans le pays était sérieusement en danger, et qu'il fallait à tout prix reprendre, ou plutôt reconstruire, le fort Gibraltar, par la

1 — Il n'est que juste d'observer ici que d'après Ross (op,^cit,t p. 410), Miles Macdonell avait été remplacé dans cette charge par Alex. MacdoneU dès l'année précédente. Begg dit de son côté que le premier ne rentra à la Rivière-Rouge qu'après l'affaire de la Grenouillère (Hist of the N,W,, [, p. 185). S'il en est ainsi, comment se fait il que Pritcliard, qui fut mêlé à cette rencontre, dise formellement que ce fut à M. Miles Macdonell que Semple envoya demander du secours ?

2.» Il me semble que l'intéressant ouvrage de l'abbé Dugas, V Ouest canadien f gagner ait en impartialité et partant en valeur historique s'il mettait en relief le's méfaits de la Compagnie de la Baie d' II udson aussi bien que ceux de ses rivaux.

privation duquel leurs communications avec leurs quartiers généraux sur le lac Supérieur n'étaient rien moins que sûres.

Un appel fut donc fait aux différents postes de traite, et l'on rassembla dans ce but tout ce qu'on put trouver de Canadiens et de métis disponibles. Alexander Ross nous assure que les rangs de la troupe ainsi improvisée se montaient à a plus de 3u0 hommes armés, tous à cheval et métis pour la plupart ^. » De fait, les traiteurs libres et les trappeurs canadiens qui formaient alors une classe à part, sentant l'orage approcher, avaient pris la direction des prairies plutôt que d'avoir à tremper leurs mains dans le sang, preuve incontestable que ceux de leurs compatriotes qui le firent obéissaient simplement aux ordres de leurs maîtres. Aussi le chiffre de Ross me paraît-il non seulement exagéré, mais absolument impossible (à moins d'aller très loin), puisqu'on n'en était encore qu'à la première génération métisse. L'abbé Dugas, qui a eu accès à des sources d'information inconnues aux historiens anglais, évalue à 125 les forces totales des belligérants, comme On pourrait les appeler.

Quarante d'entre eux interceptèrent, le 12 mai 1816, un convoi de vivres composé de cinq bateaux sous les ordres d'un Canadien, Pierre-Chrysologue Pambrun \ Celui-ci fut fait prisonnier et longtemps gardé à vue, tandis que ses 22 serviteurs étaient libérés peu après leur arrestation. Alexander Macdonell, le principal meneur du parti du Nord-Ouest, quitta le fort Qu'Appelle vers la fin de mai, s'empara en route du fort Brandon, puis se rendit au Portage-la-Prairie, où il arriva avec son <( armée » le 15 juin. Le 18, il envoya 70 cavaliers, dont six étaient de purs sauvages ^, pour attaquer le fort Douglas à la Rivière-Rouge, et détruire définitivement la colonie de lord Selkirk.

Cette petite troupe devait, paraît-il, effectuer sa jonction en aval de ce fort avec une centaine d'hommes armés et munis de

1 — The Red River Seulement, p. 34. Ix)ndres, 1866.

2-^ L*abbé Dugas écrit ce nom t Fembrun.» Je Pai toujours vu écrit avec un a dans les manuscrits du temps, et c'est ainsi que les auteurs anglais le donnent.

3 — Ross dit t environ 65 personnes » (op. ciL, p. 34) ) Hargrave < 70 ou 80 cavaliers» (Red River, p. 486), et Begg (ÈiaU oj the N, TT., I, p. 182) évalue Pennemi à « environ 60 métis et sauvages.» Quant aux derniers, Tabbé Dugas nous assure dans L'Ouest canadien, p. 337, que t il n'y avait parmi eux que cinq sauvages ; > mais, à la p. 344 du même ouvrage, il remarque que < sur les soixante-dix cavaliers il n'y avait que six sauvages. » Comme il donne alors les noms de ceux-ci, j'ai adopté le dernier chiffre.

deux piëces de canon K Le rendez-vone avait été fixé an 16 Jnin ; mais le parti de l'est n'arriva que le 20, tandis qae les Canadiens, métis et sauvages qui venaient d'opérer sur l'Assiniboiue, firent leur apparition à quelque distance du fort Douglas, le soir du 19.

Pour s'assurer le concoi\rd des émissaires du fort William, les cavaliers de la Compagnie du Nord-Ouest, conduite par un métis influent du nom do Cutbbert Grant, avaient reçu ordre de passer à distance du fort Douglas, afin d'éviter d'attirer l'attention de ses gardiens. Mais des Tacs et des marécages les empêchèrent de

tasser aussi loin qu'ils l'eussent voulu. En sorte que, vers cinq eures du soir, la sentinelle du fort signala la présence de la troupe qui paraissait se diriger vers les fermes des colons.

Le gouverneur, R. Scmple, monta alors au corps de garde muni d'une longue-vue, à l'aide de laquelle il s'assura que les cavaliers étaient tous armés et semblaient animés d'intentions hostiles. En conséquence, il partit avec une vingtaine d'hommes armés, aux« quels quelques autres s'adjoignirent en chemin, pour aller les rencontrer dans la plaine.

Ils avaient peut-être fait un demi-mille quand ils furent accostés par des colons qui, alarmés du danger qui les menaçait, allaient chercher un refuge dans l'enceinte du fort. S'apercevant alors que l'ennemi était plus nombreux qu'il ne l'avait cru d'abord, le gouverneur envoya un nommé Bourke chercher une pièce de canon au poste et requérir les services d'autant d'hommes que Miles Macdonell pourrait lui en donner.

Après quelque temps d'attente, comme Bourke ne revenait

{)oint, Semple se dirigea avec sa suite vers la bande de métis qui, a figure horriblement peinte, et déguisés en guerriers sauvages, avaient déjà capturé trois fermiers.

Aussitôt que les gens du ^Nord-Ouest aperçurent les représentants de la compagnie anglaise, ils s'élancèrent à leur rencontre en disposant leurs rangs en forme de croissant, de manière à les prendre entre deux feux. Alors un Canadien nommé Boucher,

] — Ces chiffres sont de Tabbé Dugas (VOueit canadien, p. 337). Il est vrai de dire que, dans un ouvrage précédent, Monseigneur Froveneherf p. 36, le même auteur n'avait parlé que d'une < soixantaine d'hommes armés, traînant avec eux un canon. >

commiB au service de la Compagnie du Nord-Ouest, s'approcha à cheval du gouverneur en faisant signe de la main qu'il voulait parler.

— (( Que voulez-vous ? demanda-t-il à Semple.

— Que voulez-vous vous-même ? riposta celui-ci.

— Nous voulons notre fort, fit Boucher.

— Eh bien ! allez à votre fort, répondit le gouverneur.» Sur quoi le Canadien fit observer avec une imprécation :

— « Vieux coquin, vous l'avez détroit. >»

Les deux parlementaires se trouvaient alors prës l'un de l'autre. Semple était un gentlemav^ habitué à être traité avec respect et déférence S'entendant appeler (( coquin », il saisit la bride du cheval de Boucher en disant :

— « Misérable, osez-vous me parler ainsi ?»

Là-dessus Boucher sauta à terre, un coup de feu partit on ne sait d'où, et un M. Ilolt, commis de la Compagnie de la Baie d'Hudson, tomba mortellement blessé. Boucher se retira vers les siens, et aussitôt une balle atteignit le gouverneur. Se sentant blessé, celui-ci proclama un sauve-qui-peut général. Mais ses suivants ne purent s'empêcher de l'entourer pour s'aesurer de la gravité de sa blessure.

Ce fut la ruine de son parti. Ainsi groupés, ses hommes devinrent un excellent point de mire pour leurs agresseurs qui ne manquèrent pas d'en profiter. En un clin d'oeil ils furent criblés de volées de balles. Ils tombaient par petits groupes, généralement blessés à mort, et ne se relevaient que pour recevoir le coup de grâce. En sorte qu'en peu de temps presque toute la bande de Semple avait mordu la poussière. De fait, vingt et un furent tués sur vingt-huit, plus un blessé.

Le gouverneur lui-même, reconnaissant Grant sous son affreux déguisement, lui demanda poliment :

f( N'êtes- vous point M. Grant ? »

Recevant une réponse afiirmative, il lui dit que sa blessure n'était point mortelle et qu'il pourrait y survivre s'il était rendu à son fort. Grant ordonna donc à un de ses gens, un Canadien, de l'y emmener. Mais un sauvage qui se trouvait là empêcha cet acte d'humanité en le tirant à bout portant.

Ce fut là, en vérité, une bien triste affaire. L'instinct sauvage occasionna chez quelques-uns des excès très regrettables, vu que plusieurs auraient certainement survécu à leurs blessures s'ils n'avaient été cruellement massacrés au moment où ils deman-

daient grâce. On cite en particulier le cas d'un capitaine Rogers, qui fat tué de cette manière par un métis écossais du nom de McEay. Pour l'honneur du nom français, aucune des dépositions sous serment qui furent faites plus tard devant les tribunaux du Canada ne met positivement pareil méfait sur le compte de Canadiens ou de métis français ^

Au contraire, comme un certain John Pritchard se trouvait au plus fort de la mêlée et s'attendait à chaque instant à partar ger le sort de ses malheureux compagnons, il aperçut un Canadien du nom de Lavigne, qu'on avait enrégimenté de force au fort Brandon.

« Lavigne, s'écna-t-il alors, vous êtes français, vous êtes un homme, un chrétien. Pour l'amour de Dieu, sauvez ma vie. Je me rends, je suis votre prisonnier. »

McKay, le lîls d'un colonel, intervint encore et voulut reproduire sur lui l'acte de barbarie dont il venait de se rendre coupable. Mais Lavigne l'en empêcha avec beaucoup de peine et en Levant lui-même plus d'un horion. Comme on emmenait le prisonnier du côté de Eildonan, on voulut encore s'en débarrasser d'un coup de fusil ; mais Boucher, le parlementaire dont nous avons déjà parlé, lui sauva la vie. C'est Pritchard lui-même qui fournit ces détails dans sa déposition \

Telle fut la fatale rencontre connue parmi les Canadiens sous le nom de « bataille de la grenouillère » et appelée Skirmish of Seven Oaks par les historiens anglais. Le premier nom lui vint d'une espèce de bas-fonds sur les bords duquel Semple et le plus grand nombre de ses compagnons tombèrent. La seconde désignation est sans doute due au fait que sept chênes devaient alors se dresser dans les environs.

1 — Un métis du nom de Primeau voulut pourtant tuer Pritchard, parce que, disait-il) celui-ci avait tué son frère. Mais il en fut empêché. Un des témoins du procès qui s'ensuivit, nomme Huerter, accuse aussi un F. Deschamps de cruauté sur le champ de bataille ; mais ses dires ne sont basés que sur le témoignage de la voix publique.

2 — De plus, après l'attaque injustifiable du 25 juin 1815, le défenseur du fort Douglas eut recours aux Canadiens et aux métis français pour en réparer les dégâts et le mettre en état de résistance.

Ces arbres n'existent plus, mais la « grenouillère )> est encore très reconnaissable. Un de mes premiers soins en arrivant à Winnipeg fut de me rendre à ce lieu historique. Avouerai-je que j'eus toutes les peines du monde non seulement à le trouver, mais à me mettre en rapport avec un habitant de la ville qui en eût entendu parler? La Société historique du Manitoba y a pourtant érigé un monument commémoratif. C'est une colonne de granit ornée de l'inscription suivante :

SBVBK OAKS

BRBOTBD IN 18UI

BT THE

MANITOBA HISTORIOAL SOCIETY

THROUOH THB OBNBROSITY OF THB

COUNTBSS OF SBLKIRK

ON THB SITB OF SBVEN OAKS

WHERB FBLL

GOVËRNOR OBNBRAL ROBERT SEMPLE AND

TWBNTY OF HIS OFFIOBRS AND MËX

JUNB 19, 1816.

Malheureusement cette colonne paraît bien négligée et ses alentours sont sans aucun entretien. On dirait que le Winuipegois moderne ne connaît pas l'histoire de sa patrie, ou s'en préoccupe fort peu.

Le lecteur devine les suites immédiates de cette bataille, où presque tous les coups mortels furent du même côté, puisque les métis n'eurent qu'un des leurs de tué et un de blessé. Le tort Duuglas passa entre les mains de la Compagnie du Nord-Ouest, et la colonie fut détruite. La conséquence ultime fut que, cinq ans après (26 mars 1821), les deux compagnies se fusionnèrent pour former une nouvelle corporation sous l'ancien nom de Compagnie de la Baie d'IIudson.

En attendant, les métis chantaient victoire, et l'un deux, un barde illettré du nom de Pierre Falcon, voulut même laisser à la postérité le souvenir de la mémorable journée au moyen d'une « chanson de vérité ». Je ne céderai pas à la tentation de reproduire ce document qui, malgré l'extrême crudité du style, n'en est pas moins remarquable comme étant le produit d'un individu moitié sauvage, qui ne savait ni lire ni écrire. Une strophe et demie suffira pour donner une idée du genre de littérature auquel la chanson appartient.

«ravons cerné la bande de grenadiers.

Ils sont immobiles; ils sont démontés.

J'avons agi comme des gens d'honneur ;

Nous envoyâmes un ambassadeur :

■ Gouverneur, voulez-vous arrêter un p'tit moment?

I Nous voulons vous parler. »

Le gouverneur, qui est enragé,

II dit à ses soldats : • Tirez ! •

Le premier coup TAnglais le tire ; L'ambassadeur a presque manqué d'être tué 1.

Ce (( presque manqué » est superbe. Quant à la question du premier coup, comme d'ordinaire en pareil cas, chaque côté en rejette la faute sur l'autre.

Et maintenant, que penser de cette malheureuse rencontre? Sur quelle tête en faire peser la responsabilité? Comme noua l'avons vu, les torts étaient certainement réciproques, bien que les sentiments de pitié que suggère son issue si fatale à l'un des deux partis nous portent instinctivement à en accuser l'autre. Pourtant, sans la politique agressive et les représailles exercées par Colin Eobertson et Semple lui-même, qui rasa le fort Gibraltar malgré l'avis du premier, il est probable que cette lugubre journée serait encore à enregistrer par l'histoire. D'un autre côté, on no peut s'empêcher de remarquer que le gou vern eu r-ei: -chef agit en cette occasion avec une coupable légëreté et une inexplicable

1 —Telle est la version des auteurs anglais, qui copient la transcription de Hargrave. Il convient d'ajouter qu'elle ne fait pas pleine justice au • talent poétique * de P. Falcon, pui8(iu*el]c omet plusieurs rimes et massacrei parfois le rythme. Voici l'équivalent des lignes ci-dessus d'après Joseph Tassé • (Les Canadiens de l'Ouest *, vol. II, p. 347) :

J'avons cerné la bande des Grenadiers ; Ils sont immobiles, ils sont démontés.

J'avons agi comme des gens d'honneur,

J'avons envoyé un ambassadeur :

» Le Gouverneur, voulez vous arrêter

Un petit moment ) nous voulons vous parler ? •

Le gouverneur qui est enragé

Il dit à ses soldats : t Tirez ! «

Le premier coup c'est l'Anglais qui l'a tiré,

L'ambassadeur ils ont manqué tuer.

présomption. Fraîchement arrivé au pays, Seraple n'en connaissait point les mœurs, et son ignoratice sous ce rapport est sa meilleure excuse. Les armes de ses compagnons étaient en mauvais état, usées et dans plusieurs cas absolument hors de service. Ensuite, c'était pour le moins imprudent à lui do s'avancer ainsi contre un ennemi dont il n'avait pas fait reconnaître le nombre. Mais ce qui, en définitive, précipita le conflit, ce fut l'action du gouverneur qui, piqué de l'épithëte insultante qu'on lui appliquait, ne put s'empêcher de saisir la bride du cheval du parlementaire. Un déposant anglais dit qu'il porta alors la main au fusil de Boucher.

Enfin, je me permettrai de rejeter une bonne part de la responsabilité de ces tristes événements sur lord Gordon Drummond, gouverneur du Canada, qui, circonvenu par les autorités de la Compagnie du Nord-Ouest, déclara à lord Selkirk qu'il n'avait absolument rien à craindre pour sa colonie, et refusa obstinément le secours d'une force armée que lord Bathurst, secrétaire d'Etat en Angleterre, Pavait autorisé à prêter au noble fondateur.

Quant à celui-ci, il ne doit y avoir qu'une voix pour publier son admirable désintéressement. Il fut un promoteur zélé de la civilisation, un bienfaiteur insigne de l'humanité au Canada central, un homme qui ne comptait ni avec les difficultés ni avec les dépense?, une fois qu'il avait entrepris une bonne œuvre. La religion catholique, en particulier, lui doit une éternelle reconnaissance pour l'appui moral et pratique qu'il lui prêta sur les plaines de la Riviëre-Rougo.

Quand la ville de Winnipeg lui élëvera-t-elle, à côté de celle de La Vércndrye, la statue qu'il a si amplement méritée ?

IIL— Pro Dbo

Le 16 juillet 1818 fut un jour méxuorable pour la colonie d'Assiniboia. Sur la rive gauche de la Riviëre-Rouge et tout prës du fort Douglas, une foule inquiète de Canadiens et de métis français, auxquels se mêlaient des Irlandais et quelques Ecossais, entre autres le nouveau gouverneur, Alexander Macdonell \ allaient et venaient, paraissant dans l'attente de quelque grand événement. Des le matin, un courrier avait parcouru à cheval leurs fermes et visité leurs humbles demeures, et maintenant tous les regards convergeaient du côté du coude que fait la rivière pour former la pointe Douglas, comme si de là devait venir le salut. Tout à coup un cri se fait entendre :

Les voilà !

— Les voilà ! répètent une multitude de voix en deux ou trois idiomes.

Et pendant que la troupe de colons et de chasseurs se précipite sur le rivage, plusieurs canots doublent lentement le cap et peu après abordent aux pieds de la foule accourue pour souhaiter la bienvenue aux deux principaux étrangers qu'ils portent.

Ceux-ci, jeunes encore, et doués d'une haute stature et d'une superbe prestance, gravissent la berge, souriants et heureux bien qu'à plus de six cents lieues de leur patrie, et serrent chaleureusement la main aux enfants de la prairie qui soupirent depuis si longtemps après leur arrivée. Les Canadiens et autres blancs,, émus jusqu'aux larmes, voyaient dans ces deux messagers du Prince de la paix, la fin des malheurs qui avaient fondu sur leur pays d'adoption et comme un reflet de la patrie absente, tandis que les métis, tout yeux et tout oreilles, étaient ravis de contempler enfin ces hommes de Dieu, dont leurs pères leur avaient tant parlé.

Messieurs Joseph-Norbert Provencher et Sévère Dumoulin, prêtres du diocèse de Québec, prenaient possession du coin de la vigne du bon maître que l'obéissance leur avait assigné, et dans lequel le premier allait se dépenser jusqu'à la mort. Les bonnes dispositions des uns allaient dès lors, produire des fruits de salut,

1 — Catholique comme son prédécesseur.

et l'ignorance des autres allait être dissipée par le double flambeau de l'instruction religieuse et de l'enseignement des sciences profanes.

Parmi les fijgures qui apparaissent dans l'histoire de la Rivière- Rouge, il en est une qui est vraiment digne d'occuper la première place, et oui cependant a été à peine signalée jusqu'ici. On a cité une ou deux fois le nom de Ms* Provencher, mais on a fait semblant d'ignorer son œuvre, tandis qu'en réalité c'est lui qui a été le véritable civilisateur du pays, et le soutien de la colonie naissante de lord Selkirk. Deux fois déjà cette colonie avait été détruite, et elle ne paraissait pas devoir se relever, quand arrivèrent les missionnaires catholiques, MM. Provencher et Dumoulin. Avec eux on vit renaître la conHance ; la paix se rétablit, et les colons se remirent à l'œuvre avec courage 1.

Je souscris volontiers à ce jugement de M. l'abbé Dugas, l'historien de l'élément français au Manitoba, sur le premier missionnaire permanent de la Rivière- Rouge. Ajoutons que ce fat grâce à la généreuse intervention de lord Selkirk que ces deux pionniers furent envoyés, preuve qu'il y avait alors des catholiques, pour la plupart Canadiens ou enfants de Canadiens, en grand nombre dans le pays, malgré le silence à ce sujet d'Alexander Ropjb dans son histoire de la Rivière-Rouge, laquelle n'est en réalité que l'histoire de la colonie écossaise dans cette vallée.

Les rangs canadiens se grossissaient en outre d'une quarantaine d'hommes, dont quelques-uns avaient leurs familles avec eux, qui accompagnaient les deux jeunes missionnaires à leur arrivée au payp. Ceux-ci avaient eux-mêmes aidé John McLeod à les recruter dans les environs de Montréal et de Trois-Riviëres. C'était là un précieux renfort pour la population de sang français, qui, malgré le silence de Ross, était déjà assez considérable dans l'Assiniboia, bien que les catholiques y fussent représentés surtout par les métis.

Or, pour cet auteur à vues étroites, ces métis n'étaient que des sauvages, et par conséquent ne comptaient point comme population. Ainsi, parlant de ceux qui conduisirent à Pembina les premiers émigrés d'Ecosso, il écrit : wTout considéré, les Indiens s'acquittèrent fidèlement de leurs obligations, et montrèrent beaucoup d'indulgence pour ceux qui les suivaient, lesquels acquirent une plus grande connaissance de leur caractère au fur et à mesure qu'ils avançaient. C'était une troupe d'hommes libres, métis et quelques rares sauvages » \ Or la plupart des

1 — Monseigneur Provencher, pp. 18 19.

2^ The Red River Settlement, p. 22.

(c hommes libres » étaient alors des Canadiens en retraite, des anciens employés de la Compagnie du Nord-Ouest. Les prenaitil aussi pour des sauvages ?

Cet historien ne dit pas un mot des Canadiens avant de mentionner l'arrivée de « deux prêtres catholiques (qu'il a grand' peur de nommer) venant du Canada avec plusieurs familles françaises » ^ ; en sorte que le lecteur qui n'a pas d'autre source d'information doit naturellement supposer que c'étaient là les premiers représentants de notre race à la Riviëre-Kouge, d'autant plus qu'à la page 20 du même volume il a bien soin de nous apprendre que les émigrés de lord Selkirk étaient n les premiers résidents (settlers) de la seule colonie qu'on eut jamais tenté d'établir dans ces parages inhospitaliers». C'était sans nul doute le premier effort systématique en vue de fonder un établissement pour la culture des terres; mais les Ecossais n'y furent pas les premiers représentants de la race blanche à s'y fixer. Autrement, qu'étaient ces k hommes libres » dont Ross parle lui-même, et comment se fait-il qu'en 1815 «les Français étaient établis de l'autre côté (est) de la rivière, en amont du fort (Douglas) et aussi de ce côté (ouest), aussi loin que le fort Douglas et là où se trouve maintenant le pont du chemin de fer » ^ ? John Poison qui communiqua ce renseignement au D^ Bryce était un des Ecossais qui arrivèrent en 1816. Quand il parle des Français et de la location de leurs résidences, il n'a pas en vue les métis, puisque peu après il assigne à ceux-ci un autre site pour leur « campement » ^

1 — Ibid,^ p. 48. Le Dr. G. Bryce, n*est pas plus généreux dans son Maniioba, où il se contente de dire que « lord Selkirk causa Tenvoi d'u» prêtre de Montréal comme chapelain pour ses colons catholiques » (p. 312). Il est plus exact et un peu plus complet dans son Histoire de la Compagnie de la Baio d'Hudson

2 — Bryce, Maniioba, p. 161.

3 — Comme preuve que les colons de lord Selkirk avaient été devancés par des blancs précédemment établis à la Rivière-Rouge, il suffirait de faire remarquer que, sur la vingtaine de Canadiens qui comparurent en 1818 devant les tribunaux du Canada par suite de l'affaire de la Grenouillère, la plupart en habitaient la région depuis longtemps. Ainsi, Louis Nolin y était arrivé en 1776, bien qu'il paraisse s'en être absenté pour y retourner avec Colin Robertson en 1815^ Augustin Cadot s'y trouvait depuis 1780, Toussaint Vandry, depuis 1788, Antoine Lapointe, depuis 1803, Basile Bélanger, depuis 1805} Pierre Falcon, père et tils, y étaient depuis 180S, etc. En outre, Benjamin Gervais, le père du premier enfant blanc né à Saint-Paul, Minn., s'y rendit vers 1803, et y resta plusieurs années au service de la Com* pagnie de la Baie d'Hudson.

Enfin, dans la requête que les « habitants de la Riviëre-Bouge » adressèrent en 1817 à M'' Plessis, évêque de Québec, ils déclarent qu'il y a (( une population chrétienne établie dans ce pays ; » qu'elle est « composée en partie de Canadiens » qui ont été autrefois au service des traiteurs, et que « depuis leur résidence ici » ils ont été sans secours religieux, etc., ce qui donne bien à entendre qu'ils y étaient depuis déjà quelque temps. En effet, le fort Gibraltar avait été fondé en 1807, et, comme tous les postes de la Compagnie du Nord-Ouest, il n'avait que des Canadiens- Français pour engagés, voyageurs, canotiers, interprètes, etc.

Mais la colonie canadienne demeura sans grande cohésion et même sans nom jusqu'en 1817, alors que des Allemands du régiment des Meurons envoyés par lord Seikirk pour reprendre son bien et rétablir la paix se fixèrent sur la petite rivière la Seine, que les colons de langue anglaise appelèrent longtemps pour cette raison German CreeL En l'honneur du patron de leur pays natal, ils donnèrent à leur petite colonie le nom de Saint-Boniface.

C'est là, « vis-à-vis les forts du Nord-Ouest et de la baie d'Hudson, éloignés l'un de l'autre de huit à dix arpents, et à une quinzaine d'arpents du fort Douglas » \ que M. Provencher bâtit sa première église. En prenant possession du terrain que lord Seikirk lui avait donné pour des fins religieuses ^, il consacra la fondation de Saint-Boniface, la plus ancienne paroisse du Manitoba et des provinces de l'ouest, le premier centre qui se soit perpétué jusqu'à noô jours sous sa forme originelle. Un livre anglais publié dès 1820 indique dans un plan tracé parle fameux caitographe Arrowsmith le site de Saint-Boniface, avec l'emplacement de l'église et autres bâtisses qu'y avait élevées M. Provencher ^.

Cette église, commencée en septembre 1818, fut affectée au culte le premier novembre de la même année. C'est assez dire que ce n'était pas un monument et que le nom de chapelle lai convenait tout aussi bien. Ce jour-là trois personnes de sang

1 — Lettre de M»' Provencher, 20 juillet 1818.

2 Et qui avait d'abord appartenu à un nommé Louis Jolicœur.

3 Reporta of Triais in the Courts of Canada relative to the Destruction

ofthe Earl of Seikirk' s Seulement on the Red River.

français y firent leur première communion, et peu après un soldat du régiment des Meurons nommé Rodger s'y maria avec une Lagimodiëre.

La plaie des mariages mixtes semble avoir été le mal contre lequel les missionnaires durent d'abord lutter. Etant donné l'ignorance de leurs nouvelles ouailles et par ailleurs les rangs tout à fait restreints de la société d'alors, leurs eftorts pour empêcher ces unions ne furent pas toujours couronnés de succès. Les soldats allemands étaient catholiques pour la plupart ; mais leurs préjugés nationaux les empêchant de se marier dans les rangs des métis, qui du reste n'étaient que suffisants pour leurs propres besoins, il arrivait parfois qu'ils se cherchaient des conjoints parmi les Ecossais protestants de la colonie ou les Suisses non catholiques qui arrivèrent peu de temps après.

Le Rév. M. West, premier prédicant de la Rivière-Rouge, qui y arriva le 14 octobre 1820 \ a laissé de ses trois ans de séjour dans l'Assiniboia un journal qui touche plusieurs fois à ce sujet épineux, et où le pieux ministre se montre fort scandalisé du refus des missionnaires catholiques de sanctionner pareilles unions. Il cite même le cas d'un Canadien qu'il maria à une Suisse protestante. Mais on a tout lieu de croire que pareilles défaillances disparurent au fur et à mesure que l'instruction religieuse des colons se fut perfectionnée.

Le ministre protestant eut même à enregistrer la conversion au catholicisme d'une femme qu'il avait baptisée et mariée. Il s'en consola quelque peu en écrivant que la profession de foi catholique qu'elle lit était purement nominale. Et pourtant il paraît au fond si mortitié qu'il ne peut s'empêcher de remarquer dans son journal : « Ces circonstances prouvent que le papisme tel qu'il existe aujourd'hui, du moins dans cette partie du monde, n'est pas différent de ce qu'il était du temps de le réforme \ » D'aucuns seront tentés d'ajouter qu'il ne changera pas jusqu'à la consommation des siècles.

Les missionnaires eurent à lutter contre le prosélytisme de ce Monsieur, qui n'était rien moins que ritualiste et convertissait le monde à coups de bibles qu'il distribuait à droite et à gauche. Il jugeait ce procédé infiniment supérieur à celui des prêtres catho-

1 Non pas en 1821, comme le dit le D^ Bryce, dans son Manitoba,

2 — The Substance oja Journal during a Résidence ai the Red River Colony^ p. 76. Londres, 1824.

liques, « dont le sjBtëme, dit-il, n'aara jamais aucune efficacité sur les mœurs du peuple » \ Il déplore la petitesse de vues qui les porte à faire consister le christianisme dans une série de statuts ecclésiastiques dont un des résultats est une multiplication indue des fêtes d'obligation. Il s'épouvante ensuite à la pensée qu'on traite « l'hostie à l'égal de Dieu lui-mêrue », et frémit de l'adoration f^^iV^ qu'on rend à la Vierge? Le pauvre homme en était encore là ! Quoi d'étonnant alors s'il termine en s'écriant : «Je remercie Dieu de ce que je suis un de ceux qui ' protestent'' contre pareille idolâtrie ! »

Malgré son opinion sur le peu d'efficacité que pouvait avoir la prédication des missionnaires canadiens sur les mœurs de leurs ouailles, un de ses confrères en protestantisme qui n'est pourtant pas dévoré de zèle pour la cause catholique, le D' G. Bryce, déclarait soixante ans plus tard que « si les métis avaient certainement grand besoin de l'influence de la religion et de l'éducation » quand leurs prêtres arrivèrent dans le pays, « de patients efforts les ont bien amélioras » depuis \

Ce fut précisément de ces deux armes que M. Provencher se servit pour élever le niveau moral et intellectuel de la population métisse. L'église et l'école ont toujours été en honneur parmi les catholiques de la Kivière-Rouge. Leurs premiers prêtres ne furent pas plus tôt rendus à destination qu'ils ouvrirent une école dans chacune des deux stations qu'ils eurent à desservir, et leurs élèves firent tant de progrès que, dès l'année suivante (1819), la plupart d'entre eux savaient lire. Au mois de janvier de la même année, c'est-à-dire quatre mois seulement après son arrivée à Pembina où il était stationné, M. Dumoulin comptait déjà une soixantaine d'enfants à son école, tandis que son supérieur resté à St-Boniface commençait à enseigner le latin à deux élèves.

En présence de ces faits indéniables comment expliquer ces remarques de l'évêque anglican de Montréal en 1844 :

C'est TEglise épiscopale d'Angleterre qui a été la première et a donné l'impulsion aux autres dans tout ce qui a été fait de tant soit peu d'importance en vue d'implanter et de répandre le christianisme sous n'importe quelle

1 — Op» citf p. 121.

2— ManitobOf pp. 312-13.

forme dam ce pays là. C'est l'Eglise épisoopale d'Angleterre qui a

obtenu un succès remarquable en propageant des bénédictions dans le peuple au moyen de ses écoles et missions l.

Le presbytérien Ross a'indigne à bon droit de cette déclaration, et remarque qu'elle est doublement fausse, puisque les prêtres catholiques ont précédé les ministres anglicans a la Kiviëre-Kouge, et qu'un, catéchiste écossais baptisa les enfants et présida les prières des colons huit ans avant l'arrivée du premier prédicant venu d'Angleterre^. Mais si le ministère de M* Sutherland auquel Ross fait allusion peut être mis en ligne de compte, j'ajouterai qu'il a lui-même été devancé par les Canadiens du fort Gibraltar qui priaient et baptisaient depuis 1807. Quant aux écoles, c'est un fait hors de tout conteste que les catholiques furent encore les premiers à en établir, puisque celle de M. West ne datait que de la fin d'octobre 1820.

Le premier évêque catholique de la Riviëre-Rouge fut toujours d'un zèle à toute épreuve pour l'enseignement du catéchisme et la multiplication des écoles dans la mesure de ses faibles ressources pécuniaires. Dès 1819 il manifestait à M'^' Plessis, son supérieur ecclésiastique, le désir d'avoir des Sœurs pour l'instruction des petites. Canadiennes et métisses. En 1828 ses deux collégiens avaient déjà vu toute leur grammaire latine. Comme ils furent les premiers élèves de l'institution qui est devenue le florissant collège de Saint- Boniface, leurs noms méritent de passer à la postérité. L'un était métis et s'appelait Chénier ; l'autre était un Canadien du nom de Sénécal.

L'année suivante (1824), le fondateur de la mission de la Rivière-Rouge demande des livres de classe latins. Il mentionne le De Viris^ Cornélius Nepos, Cicéron, Salluste, et Quinte-Curco, plus quatre dictionnaires latins-français et quatre français-latins, sans compter « des livres élémentaires et tous les objets pour les écoles ^. »

Le passage suivant do sa vie par M. l'abbé G. Dugas, eu dira long sur son zèle pour l'instruction.

Un trait remarquable de la vie de ce digne évéque missionnaire, ce fut son assiduité à faire le catéchisme tous les jours jusqu'à sa mort. Son zèle pour instruire les enfants ne se bornait pas aux heures de classe de l'école ; il

1 ^. The Journal of the BUhop of Montréal j pp. 150 57| de la seconde édition. Londres, 1849.

2— The Red River Seulement, p. 278.

3 '^Monseigneur Provencher, pp. 132-33.

profitait de toutes les occasions pour leur enseigner la religion. Lorsqu'il sortait pour aller visiter quelques familles, s'il rencontrait un enfant sur sa route, il s'arrêtait, l'appelait à lui, et commençait à l'interroger sur son catéchisme, ou à lui faire réciter sa prière. L'enfant était-il ignorant des réponses élémentaires, il l'avertissait de se rendre à l'évêché le lendemain, pour assister au catéchisme. Le nombre de ceux qui venaient y assister était-il petit, il n'y mettait pas moins d'importance. 11 arrivait parfois qu'il n'avait pour auditeur qu'un enfant ou un vieillard ; pourtant le bon évêque expliquait sa leçon avec autant de zèle que s'il eut eu cent auditeurs 1.

II fit pins. Pour attacher au sol ses paroissiens plus ou moins nomades, leur faire prendre des habitudes de sage prévoyance et leur montrer les avantages de la civilisation en temps de disette, il se procura un troupeau de bœufs qu'il acheta à vil prix de colonô découragés qui quittèrent le pays après 'l'inondation de 1826. Il donna lui-même des leçons d'agriculture à ses gens, payant de sa personne et conduisant la charrue même après sa consécration épiscopale, travail que, du reste, firent aussi M. Dumoulin et d'autres de ses missionnaires.

Voulant pareillement amener les sauvages à se créer des ressources plus certaines que celles de la chasse, il leur fit venir des pioches et des charrues, et leur donna des bœufs pour labourer, en même temps qu'il demandait au Canada toutes sortes de semences et même des arbres fruitiers pour en essayer la culture. C'est à lui qu'on doit l'importation du premier poêle de la colonie, et l'établissement, en 1838, d'une école industrielle pour enseigner le tissage des étofies aux jeunes filles du pays. Et pourtant, à l'exception du D' Bryce, les historiens anglais ne disent mot du rôle qu'il joua dans la civilisation des indigènes et l'amélioration, même au point de vue temporel, de la condition des métis et autres.

Je ne parle pas des trois églises qu'il éleva successivement à Saint-Boniface, et dont la dernière, qui était la plus belle bâtisse de la colonie, un édifice dont les « tours jumelles » et les cloches argentines ont été immortalisées par le poète américain Whittier, fut malheureusement brûlée en 1860 \

Mais si son mérite n'a pas été reconnu par les Anglais qui sont venus après lui, il ne resta pas inaperçu de ses contemporains. Quand, en 1835, un gouvernement régulier fut organisé, il fut

1— /6iU, p. 137.

2 — Le 14 décembre 1860 est lia date du sinistre. Je ne sais où ^f. l'abbé Dugas a pris celle de 1861, qu'il donne dans son dernier volume, Histoire de V Ouest Canadien, p. 144. Montréal, 1906.

nommé le premier membre du Conseil d'Assiaiboia après le gouverneur \ et la lettre de condoléances que celui-ci écrivit a sa mort dit assez à quel point il appréciait les éminents services que révêque avait rendus au pays.

La vie des missionnaires à la Riviëre-Bouge était des plus pénibles. Indépendamment du manque de confort matériel qu'entraînaient inévitablement la distance où Ton se trouvait de tout centre de population et la difficulté de communiquer avec le monde civilisé, l'isolement forcé, la séparation presque permanente de tout confrère devenaient pour la plupart un fardeau impossible à porter longtemps. Aussi,- est-il à remarquer que, jusqu'à ce que la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée eût adopté ces missions pénibles, le recrutement du clergé était une des principales préoccupations de M'*" Provencher. Un nouveau collaborateur n'arrivait pas plus tôt qu'un autre retournait au Canada. En sorte que, dix ans après la fondation de la mission, le prélat n'avait encore qu'un prêtre avec lui, lequel devait bientôt le quitter, comme deux autres l'avaient déjà fait.

Cette circonstance n'en rend que plus méritoire la conduite de ceux qui eurent le courage d'y fournir une longue carrière. Deux d'entre eux ont certainement droit à une mention spéciale.

Le premier est l'abbé Georges- Antoine Belcourt, qui passa 17 ans à la colonie d'Assiniboia, et fut le premier missionnaire catholique qui s'intéressât d'une manière pratique au bien-être spirituel et temporel des indigènes. Né à la Baie-du-Febvre, le 23 avril 1803, il fit ses études au collège de Nicolet et fut ordonné prêtre le 19 mars 1827. Lors de la seconde visite de M*' Provencher au Canada (1831), il était curé de Sainte-Martine. Les

1 — A la p. 71 de son dernier livre, M. l'abbé Dugas qualifie d'évêque protestant le Bév. T. Jones, qui vient après M'^' Provencher dans la liste des membres du Conseil. M. Jones ne fut jamais évêque protestant. Il succéda à H. West, et le premier évêque protestant de la Rivière-Rouge fut le T. R. M. Anderson, qui fut promu à cette charge en 1849, 14 ans après la fofiuation du Conseil d^Assiniboia. Il me sera peut-être aussi permis de faire remarquer quUl nV avait pas de ministre écossais du nom de Blake à la Rivière- Rouge lors de la grande inondation de 1852. M. Fabbé Du^as veut sans doute parler (op, eit.^ p. 105) de M. John Black, le premier ministre presbytérien du pays, que le D' Bryce appelle Tapôtre du Manitoba, où il n'arriva pourtant qu'en 1851.

prédications et entretiens privés de Tapôtre de la Riviëre-Rouge le portèrent alors à se consacrer au ministère pénible pour lequel celui-ci cherchait des hommes de bonne volonté. Il partit avec lui après avoir passé quelques mois au lac des Deux-Montagnes pour s'initier aux secrets des langues indiennes par l'intermédiaire de l'algonquin.

Arrivé à la Tlivière-Rouge, il se mit à l'étude de la langue sauteuse, dont il acquit à la longue une telle connaissance qu'il en composa une grammaire et un dictionnaire. En 1834, il fonda la mission de la baie Saint-Paul, sur l'Assiniboiue, pour le bénéfice des Sauteux, qu'il essaya, sans trop de succès, à grouper autour d'une église. D'après A. Ross, M. Belcourt était un homme actif, plein d'intelligence et d'initiative \ L'auteur écossais ajoute qu'il (c comprenait la langue sauteuse mieux que les sauvages eux-mêmes » ^, voulant sans doute donner à entendre qu'il se rendait de sa morphologie un compte plus raisonné que les indigènes.

Dans l'automne de 1834, il se trouvait à Saint-Boniface quand Thomas Simpson, qui devait plus tard se faire un nom comme explorateur arctique non moins que par sa fin tragique sur les prairies américaines, fendit la tête d'un métis qui réclamait impérieusement ses gages. Indignés de ce traitement et hors d'eux-mêmes à la vue du sang qui coulait, ses compatriotes voulaient faire payer cher l'outrage que le jeune commis avait fait à leur nation. Comme ni le gouverneur ni ses lieutenants ne réussissaient à calmer les esprits, ils durent avoir recours aux bons ofiices de M. Belcourt en allant eux-mêmes le prier de venir prévenir un malheur^.

Son ministère de paix ne fut pas exercé en vain. Mais dans la suite sa grande sympathie pour les Canadiens et les métis l'ayant porté à rédiger une pétition, contre les exactions de la Compagnie de la Baie d'Hudson et du gouvernement qu'elle entretenait sur les bords de la Rivière-Rouge, il encourut l'ire du gouverneur, qui exigea son départ de la colonie sous peine de faire peser son courroux sur tout le clerejé catholique du pays. En conséquence, nous le trouvons, le 21 décembre de l'année

1 — The Red River Settlementf p. 285.

2— /6îU, p. 286.

' 3—^ Je tiens cette circonstance d'un passage d'une lettre de M. Belcourt lui-même que je cite plus loin, et qui montre que M.Dugas n'exagère certainement pas le rôle que le premier joua alors, quand il écrit que le gouverneur c l'envoya prier* de venir à sou secours (Histoire de V Ouest canadien^ p. 68).

Buivante, à Québec, d'où il écrit à M. A.-K. Isbister, l'âmo du mouvement de protestation, une magnifique lettre de justification, qui fut imprimée avec les documents oflEiciels de 1849.

De cette lettre je relève la phrase suivante que je traduis de Tanglaîs. Parlant du gouverneur, sir George Simpson, il remarque :

Si son cœur eut été aussi généreux que celui do la généralité des hommes, il se serait souvenu du jour où il vint, escorté des principaux citoyens du pays, me chercher sous mon humble toit pour apaiser les troubles de ce temps- là et lui faciliter les mesures qu'il croyait nécessaires à sa propre sécurité 1.

Sir George dut se montrer implacable, puisque, au lieu de retourner à la Riviëre-Rouge comme il le désirait, M. Belcourt alla en 1849 établir la mission de Pembina, sur le territoire américain, où il resta dix aus.

M. Belcourt était un homme d'études qui publia plusieurs ouvrages sur la langue des Sauteux.. C'est d'abord un livre de lecture en cet idiome qui parut à Québec en 1839; puis une étude sur les Principes de la Langue des Sauvages appelés Sauteux^ imprimée la même année et à la même place. En 1889, M, l'abbé Dugas écrivait qu'il avait légué le manuscrit de son dictionnaire à M*"" Taché qui le fit imprimer sous la surveillance du R. P. Lacombe. Mais deux ans plus tard, M. J.-C. Pilling disait dans sa Bibliography of tke Algonquian Languages que cet ouvrage n'avait pas encore paru. Peut-être fut-il imprimé pendant la composition de cette volumineuse bibliographie et après la mise en pages de l'article sur M. Belcourt.

Mais je m'aperçois que, pour m'être attardé sur le compte de cet excellent missionnaire, l'espace va me manquer pour rendre justice à la mémoire d'un autre apôtre canadien, qui a encore plus mérité des missions de la Rivière-Rouge et du Nord-Ouest en général. Je veux parler de M. Jean-Baptiste Thibault, un pionnier qui resta 38 ans dans le Canada central, allant et venant pour visiter les aborigènes et fonder des missions parmi eux. Son zèle était sans bornes et son activité rappelle celle du célèbre P. de Smet. Je vais être obligé de me restreindre à quelques dates et à quelques faits de sa vie si pleine de mérites pour luimême et de bénédictions pour les autres.

1 — Correspondence relative io tht Complainis of the Inhahitants of the EedBiver Settlementj p. 100.

Né à Lé vis, le 14 décembre 1810, il fit Res études à Québec et se rendit en 1833 à la Riviëre-Ronge où il fut ordonné le 8 septembre de la même année. D'abord professeur d'humanités au collège de M^' Provencher, il administra la mission pendant l'absence que ce prélat fit de 1836 à 1837. Il desservit la Prairie-du- Cheval-Blanc (Saint-François Xavier) de 1838 à 1839; visita en 1841 la Baie-aux-Canards, où il fit bâtir une petite église. L'année suivante il pénétra dans l'ouest jusqu'aux Montagnes Eocheuses, et en 1843, il se dirigea vers le nord pour ofltrir les secours de la religion aux serviteurs de la Baie d'Hudson et autres. Un an plus tard, nous trouvons à son crédit l'établissement de la mission du lac Sainte-Anne ; puis une course apostolique au lac la Biche et une visite au lac Froid.

En 1845, visite du Porta ge-la-Loche, et l'année suivante, retour de mission au lac la Bîche et à l'île à la Crosse. Il ne se reposait qu'en 1852 en s'installant à la Riviëre-Rouge, au lieu de retourner à Québec selon son intention première. M*^* Taché lui a décerné le titre d'apôtre de la Saskatchewan, et personne ne dira qu'il ne l'a pas mérité. Il ne quitta définitivement le pays qu'en 1872, apr^s avoir passé un an à Québec quelque temps auparavant.

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