Aux Zouaves, dernier adieu [microforme]
Vos adieux sont faits: demain vous serez sur la route. Vous emporterez sans doute bien des souvenirs ; nous en garderons aussi. Mais pour vous, il en est un qui doit vous suivre partout et primer tous les autres, c’est celui de la patrie, du Canada français et catholique. Vous êtes de la race de St. Louis et de Bayard. Les noms de Dollard et d’Iberville doivent vous rappeler que pendant près de deux siècles le Canada comptait autant de soldats et de héros qu'il avait d'habitants. Bien avant vous, ils connaissaient cette belle devise que vous avez inscrite sur votre drapeau. Regardez bien: sur tous nos champs de bataille, du Long Sault à Chateauguay, vous la verrez écrite avec le sang de vos ancètres : AIME DIEU ET VA TON CHEMIN, c'est-à-dire: Sois BRAVE ET CATHOLIQUE.
Moins qu’à tout autre, ilm'appartient de ‘ous donner des conseils; mais peut-être aimerezvous à entendre un vieux soldat, un brava de 1759, issu d’une race de braves, M. de Contrecœur. Son grand père‘avait reçu 22 blsssures et avait été trépané trois fois; son père servit pendant 44 ans ; lui-même avait déjà 35 anstie service quand ii fit repousser Braddock, ar fort Duquesne,et deux de ses fils, l’un de 19 et l’autre de 20 ans s'étaient déjà distingués à la guerre. Au dernier, qui allait entreprendre une campagne de 1200 lieues à travers les bois, il écrivait une lettre remplie des plus beaux sentiments. Vous la lirez avec plaisir; et peut être ferez vous comme le jeune de Contrecœur qui l’avait recopiée avec soin et recouverte
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d'un modeste bougran, afin, sans doute, de toujours la porter sur son cœur. de l'ai sous les yeux en ce moment; il suflit de l’ouvir pour voir combien ces sages conseils ont été lus, relus, et médités. La voici :
Mon cher fils,
‘“ Pensez que voilà votre première campagne et qu'elle peut décider de votre sort; ainsi, comportez vous y de façon que vos supérieurs puissent rendre un compte favorable de votre conduite.
‘“ Pour cela il faut que vous ayez bien de la déférence pour tous les officiers avec lesquels vous serez, et alliez au devant de tout çe qui peut leur faire plaisir.
“« Vous rendre serviable et actif pour tout ce qui regarde le service, et ne point vous embarrasser de tout ce que vos camarades pourraient vous dire à ce sujet.
Demandez à être employé souvent, et le sollicitez: ne pas faire comme quelques-uns, qui disent : ‘ C’est toujours à mon tour, mes camarades ne font rien.” Etre toujours charmé de la préférence que l’on vous donne, si cela arrive. Vous piquer toujours de mieux faire que les autres, en exécutant les ordres que l’on vous donnera avec toute la ponctualité et diligence possible.
‘ Qu'aucun plaisir ni divertissement ne vous fasse négliger votre devoir.
“ Ne point vous rendre la bête hargneuse du parti, en cherchant querelle à tout le monde: au contraire, vivre avec tous avec une grande politesse envers vos supérieurs, et déférence envers vos camarades; et lorsque vous serez chargé de faire exécuter quelques ordres, que
ce soit toujours avec politesse et douceur ; mais de la fermeté en tout.
«“ S'il se faisait par hazard quelque ligue, donnez-vous bien de garde de vous en mêler:
tenez-Vous toujours attaché à vos supérieurs et ne vous avisez jamais de blâmer leur conduite. Il faut écouter tout et ne rien dire, c’est le bon parti; car souvent nous comptons parler à un ami confidemment, point du tout, nous parlons à une personne qui va répéter toute la confidence que nous lui avons faite, et toujours plus mauvaise que nous lui avons dite ; ainsi, pour ne point tomber dans ce cas, le meilleur parti est de se taire.
«“ Surtout ayez la crainte de Dieu «levant les yeux, Pensez que si vous abandonnez Dieu,
il vous abandonnera, et que le moyen de pros-
pérer est de le servir.
‘“ Ne vous abardonnez point au libertinage.
Si Dieu n’est pas capable de vous arrêter, craignez les suites du libertinage, qui vous feront perdre votre âme et ruiner votre Corps.
“ Avoir toujours bien de la bonté pour tous ceux sur qui vous aurez de l'autorité, les traiter doucement ; avoir soin de ceux qui pourraient se trouver malades, les assister en tout ce que vous pourrez.
“ Surtout ne vous laissez point ailer à la paresse : soyezstoujours alerte et toujours dans l'action, et par ce moyen vous verrez que votre santé s’en trouvera bien et que cela engagera vos commandants à vous employer utilement.
‘ Donnez-vous bien garde de faire la sottise de vous faire piquer,—je vous le défends, et envisagez que c'est un père qui vous aime tendrement qui vous demande en grâce tout ce qu'il a écrit ici ; et qui vous le demande, non par rapport à lui, mais par rapport à vous par-
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ce que si vous voulez suivre ce que je vous marque, vous aurez infailliblement l’applaudissement de tous les officiers du parti, qui ne pourront s'empêcher de rendre de bons témoignages de vous à M. le Général, ce quine vous pourra être que très-avantageux, et le vrai moyen de me prouver que vous m’aimez,
‘“ Quelle sausiaction n’aurais-je pas si je pouvais entendre dire que vous vous êtes comporté comme vous le deviez dans votre campagne, et que ces Messieurs en pussent dire du bien avec justice. Au contraire, ce serait un coup de poignard pour moi, vous aimant comme je fais, si j'entendais dire le contraire.
‘“ Ainsi, mon cher fils, j'espère qne vous vous comporterez de façon à nous donner toute la satisfaction que nous pouvons désirer de vous.
‘ Donnez vous bien de garde de vous amuser à jouer, c’est. la perte de toute la jeunesse : aussi de la sobriété dans les partis de plaisir que vous pourrez prendre avec vos camarades, Je vous recommande de vous tenir sur vos gardes sur ces deux articles, comme de vous ressouvenir de ce que je vous ai dit bien des fois, qui est de ne jamais mentir, pour quelque chose que ce soit.”
Voici maintenant une autre lettre écrite à un jeune soldat qui servait sous Salaberry y. Ce grand nom qu'elle rappelle, la date qu'elle porte, les sentiments si admirables qu’elle exprime ne pourront manquer de ranimer voire courage, si parfois les difficultés semblaient au-dessus de vos forces. C’est encore un père qui parle à son fils. |
M. de lambrun s'était engagé dansles Zouaves de l’époque, les Voltigeurs Canadiens, compagnie du capitaine Jacques Viger. C’est M. Viger qui nous a conservé ces deux lettres, la
remière comme un précieux héritage de famille, a seconde comme un bel éloge des soldats de
1812. | Vaudreuil, 28 Octobre 1812.
‘ Monsieur,
“ La vôtre de St. Philippe en date du 12 du courant m'est parvenue, il y a quelques jours. J'y réponds en qualite de père et d'ami sincère, qui désire ardemment votre bonheur ; mais vous ne sauriez parvenir à ce bonheur qu’en employant le secours de la divine Providence, et en ne vous éloignant jamais des principes d’un honnête homme.
« Je suis charmé que vous ayez pris le parti des armes, pour servir votre roi, votre religion et votre patrie. C’est l’état le plus honorable dans lequel un: jeune homme vertueux et courageux peut se distinguer et se faire un sort. Mais, monsieur, il faut bien du mérite pour parvenir dans le militaire.
“ Une éducation libérale est nécessaire, et, malheureusement, vous en êtes dépourvu par votre propre faute; vous devez à présent en sentir les mauvaises conséquences. Dans les douze lignes qui composent le contenu de votre lettre, iln’y en a pas une seule où il n’y ait cinq à six fautes d'orthographe; c’est pourquoi jevous supplie de vous occuper souvent à lire de bons livres qui traitent de la guerre et des voyages.
‘“ I] faut aussi un courage et une bravoure audessus du commun, pour faire son chemin dans la profession des armes. Vous êtes né sans fortune, c’est à vous à améliorer votre sort. Dans la guerre la fortune a un grand pouvoir, j'entends par fortune la divine Providence, qui dispose tout selon la nature des choses et de la justice. C’est Dieu qui donne le mouvement à tout; s’attribuer le bon succès
des événements, c'est une ignorance très criminelle.
“ La valeur d'ur vrai militaire n’est qu'un vif et noble sentiment par :equel il expose sa vie aux dangers les plus évidents, pour des choses justes et légitimes, dans l'espérance d'une vie plus heureuse, si l’ordre de la Providence veut qu’il succombe ; telle doit être celle d'un chrétien et par conséquent la vôtre.
« Si mes avis et conseils peuvent avoir quelques effets sur vous, pour votre propre félicité, je vous exhorte à être exact à tous vos devoirs; d'obéir avec zèle à tous vos supérieurs ; de vous distinguer de tous vos camarades par une conduite sage et vertueuse. Cherchez à vous faire aimer de votre commandant en chef; qui est un militaire de mérite, de votre capitaine ainsi que de tous les officiers de votre compagnie ; et si jan ais vous vous trouvez dans une action avec eu. ne les abandonnez pas d’un seul pas ; ex»osez même votre vie pour sauver la leur.
Si par malheur votre chef, on aucun de vos officiers est tué, ne quittez pas le champ de bataille sans avoir vengé leur mort. Suppléez à votre manque d'éducation par votre bravoure.
‘“ Evitez les mauvaises compagnies et les làches, dont le cœur corrompu soupire après la débauche : ils ne peuvent que vous jeter dans les précipices affreux où conduit le vice.
‘“ Vous me demandez d'écrire en votre faveur à votrG commandant, je ne le puis. C’est vous seul qui devez vous recommander par votre zèle et dévouement à notre roi.
“ Votre commandant est un militaire respectable et d'un mérite distingué |l); en conséquence, il se fera un devoir de récompenser le
(1) Le Colonel de Saiaberry.
mérite et de punir le vice. Il commettrait une injustice en vous préférant à ceux ie le méritent plus que vous. La gloire est chère à tout individu, de quelque rang qu'il soit. Je suis même surpris que l’on vous ait donné la place de caporal, dans le si peu de temps que vous avez le bonheur de servir Sa Majesté ; tâchez de vous maintenir dans cet emploi, c’est votre conduite future et principalement votre bravoure qui pourra m’exciter à demander la protection des personnes respectables pour votre avancement.
« Réfléchissez sur la conduite de votre commandant, qui n’est parvenu que par ses talents et son mérite. Trois de ses frères ont suivi la même carrière et sont morts glorieusement au service du roi et de leur patrie. Dites à votre commandant que je le prie bien d’agréer mes sincères respects et que je lui souhaite de tout mon cœur, toutes sortes de prospéritf ä la tête de ses voltigeurs.
“Votre pauvre infortunée mère ne va pas mieux. Vos sœurs et toute la famille vous souhaitent une p&rfaite santé et bien du succès.
‘“ Je suis sincérement, Monsieur, ‘“ Votre affectionné père, ‘ À. D. PamBRuN.”’
M. P. C. Pambrun, Caporal dans le corps des Voltigeurs à St. Philippe. }
Lisez ces choses, jeunes Zouaves ; méditezles ; mais surtout faites-les parler, parler si haut que non seulement l'Italie, mais encore l'Eur “2 les entende avec admiration : le Ganada n'attend pas moins de vous.
Maintenant partez : xos vœux, nos prières vous accompagnent. Vous nous reviendrez couverts de gloire, Oui, nous vous reverrons triomphants, sinon ici dans cette patrie dont vous devez êtes fiers, du moins dans cette autre patrie dont vous êtes si dignes. Partez.
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