UNE PAGE DE LA VIE RÉELLE
Lorsque Géraldine entendit le roulement de la voiture emportant Robert, de chaudes larmes inondèrent ses joues pâlies, tandis qu’elle appuyait son front brûlant sur les vitres de sa fenêtre et cherchait encore du regard celui qui venait de disparaître.
Combien d’amers regrets remplirent son cœur.
Elle demeura longtemps, longtemps à repasser dans sa mémoire ses souvenirs les plus chers.
Il y a certaines organisations trop sensitives qui aiment à augmenter leur chagrin en se rappelant leur bonheur passé. Melle Auricourt était de ce nombre. Avec une imagination vive un esprit ardent la jeune fille s’était souvent fait un monde de chimères. On comprend ce qu’elle devait éprouver aujourd’hui devant une véritable peine.
Un instant elle se demandait si elle n’avait pas été aimée, si elle ne s’était pas trompée sur les sentiments du jeune homme. Alors elle repassait en mémoire toute sa conduite et s’avouait que souvent elle avait été fautive, bien des fois ses manières froides avaient dû repousser M. de Marville, lorsque peut-etre il venait lui ouvrir son cœur.
Puis l’instant d’après, la jeune fille se disait, découragée :
— Non, non, c’est impossible, il en aime une autre, n’a-t-il pas prononcé son nom vingt fois dans son délire, ne l’a-t-il pas appelée avec un accent qui montrait jusqu’à quel point il désirait sa présence? Pour-
quoi me rattacher à une espérance sans espoir ? Hélas ! Robert, Robert, que sera désormais ma vie sans toi? je ne puis sonder sans terreur le vide cruel où me plonge ton départ, et je me sens épuisée, sans forces, brisée de douleur.
Cependant, la pauvre enfant résolut de ne pas trahir son secret et de cacher à tous ses souffrances. Elle s’efforça donc de demeurer la même. Partout elle était gaie et riait la première; mais ce rire était nevreux et déchirait son cœur. En conversation, Mlle Auricourt était devenue distraite et avait souvent des réponses vagues, alors la malheureuse enfant s’apercevait que son esprit était ailleurs et un soupir soulevait sa poitrine oppressée; puis, lorsqu’elle se retrouvait seule, le soir, dans sa chambre, elle donnait un libre cours aux larmes qu’elle avait contenues tout le jour.
Cette vie de chagrin comprimé, d’efforts pour paraître gaie devant son père, influait sur sa santé. En cercle de bistre entourait ses yeux, sa démarche devenait languissante, enfin une fièvre maligne se déclara.
La jeune fille fut longtemps entre la vie et la mort, mais sa jeunesse et les soins constants dont l’entourait son père finirent par triompher. Elle revint à la santé, lentement il est vrai, toutefois après les angoisses qu’il avait éprouvées, le docteur était reconnaissant de ce tardif rétablissement et remerciait Dieu de lui avoir conservé sa fille.
Une mélancolie douce s’était emparée de notre héroïne, le calme était revenu dans son cœur, elle ne pensait plus à Robert qu’avec résignation et s’efforçait de l’oublier en cherchant de l’attraction aux occupations ordinaires de la vie.
Un jour, que la jeune fille se sentait triste, abattue, elle se fit apporter sa harpe et exécuta plusieurs morceaux gais et brillants, afin de se distraire par ces accords joyeux. Elle joua longtemps et enfin, sans s’en aper-
cevoir, fit vibrer sous ses doigts les sons mélodieux d’une romance intitulée: “Le Départ”. C’était le morceau favori de Robert; plusieurs fois il était venu s’asseoir près d’elle lorsqu’elle le jouait et l’avait priée de le recommencer, l’écoutant toujours avec plaisir. Géraldine se rappela ces moments heureux, et retirant ses mains de l’instrument :
— Non, dit-elle, je ne peux plus jouer. Hélas ! tout me parle de lui quand je veux l’oublier.
Puis se levant, elle alla à l’autre extrémité du salon, prit un album et feuilleta machinalement; soudain ses yeux tombèrent sur une page écrite de la main de Robert et elle lut avec une émotion croissante, les vers suivants :
iSi j’allais en dépit de votre indifférence,
De mes cuisants regrets vous parler le langage,
Hélas! que vous ferait ma profonde douleur?
Votre compassion sans finir ma souffrance,
De mes purs souvenirs effacerait l’image,
Vestige passager d’un instant de bonheur.
Que signifiaient ces vers ? pourquoi les avait-il écrits ? Cruelle incertitude qui envahit son âme. Etait-elle véritablement l’objet de ses pensées lorsqu’il avait tracé ces lignes? Que n’aurait donné la jeune fille pour avoir la conviction que ces reproches lui étaient adressés.
Cependant, malgré ses doutes, une joie indicible s’empara d’elle, elle ressentit soudain la douce émotion d’un soulagement inattendu, d’une espérance inconnue. IJn rayon de soleil se jouant à travers les rideaux, vint en cet instant, comme un heureux présage, lui montrer un coin du ciel bleu. Son cœur battit plus vite, émue, tremblante, elle lut et relut plusieurs fois ces vers qui lui parlaient de lui. Serait-il possible qu’il fut, lui aussi, malheureux.
— Oh ! Robert, murmura-t-elle, suis-je vraiment la
AVANÏ LA CONQUÊTË
femme à qui tu adresses ces reproches? que ne donnerai-je pour connaître le sentiment qui t’a fait tracer ces lignes.
Soudain elle crut entendre une voix intérieure lui dire: “Espère/’ et fiévreuse, inconsciente elle écrivit au bas de la page :
Il est doux dans les jours de doute et de souffrance,
Lorsque l’on pleure et se sent abattu,
Lorsque l’on croit désormais tout perdu,
De pouvoir par un mot retrouver l’espérance.
Après avoir tracé ces mots, Mlle Auricourt se sentit moins malheureuse. Pourquoi, elle n aurait pu le dire, mais son ciel lui sembla plus beau, la nature plus brillante, la brise plus' caressante, le chant des oiseaux, voltigeant en nombre sur les grands arbres du jardin, bien doux ; si doux qu’il semblait lui dire :
— Tu es jeune, tu es belle, pourquoi n’espères-tu pas, où celui que tu aimes trouvera-t-il plus de sensibilité, plus de dévouement.
Elle écouta, longtemps avec une joie toujours plus intime, chanter ces habitants des airs qui parlaient à son cœur.
Cher Félix, je prie Dieu qu'il vous protège