‹ Avant la conquêteChapitre 13 sur 26 · CHEZ MADAME DE MONFORT · texte numérisé non relu

CHEZ MADAME DE MONFORT

— Et vous me dites que cette action décida de la victoire ! Mais c’est un héros, un véritable héros que ce Monsieur de Marville, et non content de cet exploit, le lendemain il exposa sa vie pour sauver trois Anglais ; c’est inouï, quelle noblesse de sentiments !

Ainsi s’exprimait Mademoiselle de Montfort qui, à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance, réunissait, ce soir-là, quelques amis chez elle. Toute exaltée du récit que venait de lui faire M. d’Estimauville, nouvellement arrivé de Montréal, avec Montcalm et quelques officiers, l’excentrique jeune fille ne trouvait pas assez de paroles pour manifester l’admiration que lui causait la conduite de Robert.

— Ouï, mesdames, reprit M. d’Estimauville, s’adressant à un groupe assez nombreux de jeunes femmes qui s’étaient rapprochées pour l’entendre raconter les exploits du lieutenant, c’est ainsi qu’il se signala à la prise du Fort Georges.

— J’aimerais beaucoup à connaître ce nouveau Bayard, fit Madame de Grosbois, je crois qu’il est passablement sédentaire, car nous ne le rencontrons jamais dans le monde. Le général me disait au bal du Gouverneur qu’il avait prié son jeune protégé de l’accompagner, mais ses instances avaient été vaines.

M. de Marville a éprouvé des chagrins qui l’ont éloigné des plaisirs; cependant, ce soir, mesdames, vos désirs seront satisfaits, car on lui a fait promettre de

venir passer la soirée ici, et je puis vous assurer qu’il tiendra sa parole.

I n vif incarnat couvrit les joues de plusieurs jeunes filles, a la pensée de connaître ce héros malheureux, chacune se disait :

— Si j’avais le don de le qonsoler.

J’espère bien qu’il n’y manquera pas, fit Belzémire (mademoiselle de Montfort se nommait ainsi.)

— Que ce Monsieur de Marville est heureux, dit en ce moment M. de Blois.

— Tiens, c’est vous ! Comment vous portez-vous ?

Je n’étais pas attendu, moi, reprit-il tout bas, d’un ton de reproche.

— Peut-être, répondit Melle de Montfort, prenant son bras et s’éloignant un peu du cercle qui entourait M. d’Estimauville. Mais pourquoi depuis votre retour ne pas m’avoir parlé du héros du Fort Georges ?

Pourquoi, parce que connaissant votre goût passionné pour tout ce qui est noble et chevaleresque, j’ai craint M. de Marville; enfin, oserai-je vous l’avouer, j’en étais jaloux.

Alors, vous auriez du imiter sa valeur et vous m’auriez rendue la plus heureuse femme du monde.

Fn ce moment leur conversation fut interrompue par 1 arrivée de Melle Auricourt qui passant près d’eux, s arrêta pour saluer Melle de Montfort.

— Comment vous portez-vous, fit cette dernière, comme vous êtes pâle, mais vous n’en êtes que plus intéressante.

Fn effet, Melle Auricourt n’avait pas repris ses couleurs depuis sa maladie, cependant cette pâleur ne nuisait pas à sa beauté, on eut dit au contraire qu’elle la rehaussait.

— Je croyais, continua Belzémire, que M. de Marville devait vous accompagner.

' w’âi pas vu M. de Marville depuis sop retour,

répondit Géraldine en rougissant et avec un léger tremblement dans la voix, j’ignorais qu’il dut venir ce soir.

— Comment, après tout ce qu’il vous doit, il me semble qu’il eût dû se rendre chez vous en premier lieu.

— C’est ce qu’il a fait ; mais j’étais alors chez M. de Carre. Yous avez appris sans doute, continua-t-elle, voulant changer le cours de la conversation, que ma pauvre amie Hortense a recouvré sa liberté.

— Comment, la raison lui est revenue, fit M. de Blois.

— Je parie qu’elle ne l’a jamais perdue, reprit Louis Du Yal, en saluant les dames.

— Yous avez raison, répondit Géraldine, moi qui ai toujours correspondu avec elle, je puis vous affirmer que Mademoiselle de Boberval n’a pas cessé un instant de posséder ses facultés mentales, comme son tuteur voulait le faire croire. M. de Carre n’avait pas compté sur une aussi grande énergie, il croyait que la souffrance pourrait vaincre sa résolution ; mais lorsqu’il se présenta à elle en lui demandant si elle persistait dans ses idées, Hortense lui a franchement avoué qu’on pourrait la faire mourir, mais qu’elle ne porterait jamais un autre nom que celui de M. de Baincourt. M. de Carre a supplié, menacé; rien n’a pu la faire changer; il la quitta dans un accès de colère terrible. Cependant, on lui a rendu la liberté et depuis ce jour elle n’a pas revu son tuteur. Cette conduite la remplit de crainte et de tristesse, elle redoute de nouveaux chagrins.

— Pauvre enfant! j’espère qu’il n’en sera pas ainsi. Son histoire est un véritable roman; j’inscrirai sa vie

dans mes mémoires. .

Mademoiselle de Montfort écrit? fit Louis, laissant glisser un sourire railleur sur ses lèvres. Je suppose qu’elle n’inscrit que les héros dans son manuscrit, ainsi je ne puis espérer paraître en scène.

Il n’en tiendra qu’à vous, répondit-elle.

— Oui, mademoiselle, reprit M. de la Naudière, qui s’était approché du groupe, dites-lui que s’il persiste dans sa mauvaise pensée de demeurer célibataire, il ne peut figurer dans aucun ouvrage.

Cette saillie fut accueillie par un éclat de rire.

— Ha ! ha ! ha ! voilà ce que tu t’attires avec tes théories que tu mets un peu rigoureusement en pratique.

— Tu peux bien parler ainsi, mon cher d’Estimauville, tu ne crains pas la critique, car tout le monde ici sais que tu vas bientôt dire adieu à la vie de bachelier, et nous enlever une de nos plus- charmantes québecquoises.

— En cela je puis te remercier, c’est à toi que je dois d’avoir fait sa connaissance.

Oui, maintenat tu vas me faire des compliments.

C- est que vous avez fait vibrer la corde sensible, Du Val, reprit de ha jNaudière; mais je crois ciue voici une personne qui aura plus de pouvoir que vous.

Chacun se retourna, Mademoiselle Lemoyne entrait, et au meme instant on annonça le général Montcalm.

Il était accompagne d’un jeune homme inconnu pour la plupart des clames; mais vers qui cependant tous les regards se portèrent, tant ses manières étaient distinguées et grande la noblesse de ses traits. Sur son front apparaissait une large cicatrice, fraîche encore.

Géraldine pâlit en l’apercevant et sentit scs genoux fléchir sous elle. Mademoiselle Lemoyne qui se trou- ■\ait maintenant près de la jeune fille, s’empressa de lui approcher un siège et lui glissa ces mots à l’oreille :

— Géraldine, vous l’aimez.

1 aisez-vous, Marie, pour l’amour de Dieu.

M. d Estimauville se rapprocha des deux jeunes filles. Melle Lemoyne avait mis un doigt sur ses lèvres en signe d’assentiment. Personne autre, ne s’était, aperçu de l’émotion de Géraldine.

Que complotez-vous ainsi ? fit le jeune homme.

— Vous êtes trop curieux, vous ne saurez rien, lui répondit sa joyeuse fiancée.

— Et peut-être ne pourrai-je rien obtenir non plus, pas même cette danse qui commence ?

— A une condition, veuillez s’il vous plaît, aller chercher un verre d’eau pour Mademoiselle Auricourt, la chaleur qui règne ici la fatigue réellement.

— En effet, mademoiselle, vous paraissez souffrante.

— Ce n’est rien, je vous assure, ne vous dérangez pas pour moi.

— Au contraire, je serai heureux de vous être utile.

Et là-desus, le jeune homme s’empressa d’aller quérir le verre d’eau demandé.

La danse commença. Le général avait introduit son jeune protégé à plusieurs dames; chacune le complimentait sur ses exploits; le nom de M. de Marville était dans toutes les bouches. Il était le héros de la soirée. Madame de Grosbois lui avait présenté sa fille et ce fut avec elle qu’il ouvrit la danse. Bon nombre de jeunes filles envièrent sa place, mais celle qui dans cette soirée se sentait la plus malheureuse, c’était certes Géraldine. Quelle différence avec sa première entrée dans le monde! Chez le gouverneur, gaie, insouciante, elle apportait un cœur libre; tout était joie, tout était rose pour elle. La jeune fille ne comprenait pas alors qu’on put se sentir triste dans une réunion où règne le plaisir, mais aujourd’hui tout était changé; un seul être occupait sa pensée et Robert ne lui avait adressé qu’un salut. Il avait déjà dansé trois fois avec mademoiselle de Grosbois, le ver rongeur de la jalousie se glissait dans le cœur de la fille, du médecin, combien elle souffrait. Notre héroïne oubliait qu’elle avait ellemême dicté la conduite du lieutenant par sa froideur passée, et elle serait demeurée là longtemps à le suivre du regard sans même adresser la parole à son partenaire, si elle ne se fut aperçue qu’elle devenait ridicule

par ce silence; elle s’efforça donc de paraître gaie et d’entretenir la conversation avec animation.

De Ivergy passa une partie de la soirée près d’elle. Avec lui on eut dit que la jeune fille avait entièrement oublié Robert. C’est que souvent, chez son père, elle avait remarqué que M. de Marville paraissait mécontent lorsqu’elle s’entretenait avec son cousin, et elle aurait donné tout au monde ce soir-là pour pouvoir l’affliger et lui faire endurer ce qu’elle éprouvait ellemême.

La pauvre enfant ne savait pas combien le cœur du jeune homme se serrait en la voyant ainsi accorder toutes ses attentions à ce cousin qu’il méprisait. Personne n’aurait pu deviner ce qui se passa en lui lorsqu’il vit Géraldine engager une valse avec M. de Ivergy; elle avait jusqu’alors refusé de valser et pour lui elle acceptait. Serait-ce possible que cet homme au caractère déloyal eut pu s’emparer de l’affection de cette enfant. Elle dont l’âme sensitive percevait toutes les petites choses, cette nature si fière, si dévouée, si impressionnable, pourrait-elle un seul instant sympatiser avec de Ivei'gy, sans vertu, sans principes ? Oh ! douleur ! si le masque hypocrite dont se couvrait ce dernier pouvait la tromper à ce point, non, il ne pourrait le supporter, il se mettrait entre elle et lui, il briserait ce fourbe qui lui enlevait la femme adorée; et, dans un mouvement involontaire, Robert oubliant le lieu où il se trouvait, porta avec frénésie la main à la garde de son épée. Tl lui sembla qu’on lui appliquait un fer rouge sur le cœur quand il vit le chevalier enlacer la taille gracieuse de la jeune fille et l’entraîner dans le tourbillon des valseurs.

Comme il la regardait avec d„es regards tendres cet indigne chevalier ! il n’y avait pas à s’y méprendre, il était certainement épris, lui aussi, de Géraldine et cette nature fougueuse croyait par la puissance de sa volon-

té, pouvoir à cette heure s’approprier entièrement la tendresse de la femme aimée. Il se disait: “ Je veux qu’elle m’aime, ” quand Robert murmurait avec rage au fond de son cœur: “ Si elle l’aime, je le tuerai.”

Pauvre Robert, cette valse lui sembla durer une éternité et enfin n’y pouvant plus tenir, il quitta le salon.

Il y avait près de vingt minutes que la jeune fille valsait, lorsque M. Auri court s’avança.

— C’est assez, dit-il à sa fille, tu seras malade.

Et s’adressant à M. de Kergy d’un ton un peu sévère :

— Monsieur, il eut été mieux de cesser plus tôt, vous savez que Géraldine vient à peine de recouvrer la santé.

— Mademoiselle n’a pas voulu admettre qu’elle serait fatiguée lorsque je le lui ai demandé, répondit Gontran.

— Je regrette de te voir si peu raisonnable, Géraldine. Il est heureux que M. de Marville soit venu me prévenir de ton imprudence, dans le petit -salon où j’étais à fumer.

Le docteur ne se trompait pas, Géraldine avait trop présumé sur les forces qu’elle venait a peine de recouvrer. Malgré la fatigue qu’elle éprouvait elle avait voulu attirer l’attention de Robert, qui, toute la soirée, avait feint de ne pas la remarquer. La jeune fille avait réussi et elle en éprouva un moment de satisfaction ; mais maintenant elle se sentit défaillir, les couleurs qui couvraient son visage disparurent tout à coup et elle serait tombé si son père ne l’eut soutenue. On la transporta privée de sentiment, dans une pièce voisine où la chaleur était moins concentrée. Là on lui fit respirer des sels et elle revint à elle.

— ■ Comment te trouves-tu, petite ? fit le docteur.

Géraldine ne répondit pas mais elle cacha sa tête dans les coussins de velours sur lesquels on l’avait appuyée et fondit en larmes. Parmi les personnes qui l'avaient §uiyig dans la chambre, elle avait aperçu R a-

bert, sur les traits duquel était peinte une anxiété mortelle et dans ce regard triste il lui semblait voir un reproche. La jeune fille avait bien eu ce qu’elle désirait : toute l’attention de M. de Marville s’était portée sur elle, cependant elle se sentait si malheureuse qu’elle aurait voulu mourir là à deux pas de lui.

Pourquoi? C’est qu’il semblait à Melle Auricourt que Bobert lui reprochait sa conduite, non parce qu’il l’aimait; mais parce qu’il avait deviné sa pensée et la croyait méchante. Combien sa peine était grande en songeant que peut-être elle avait perdu son estime.

Aussi quand son père lui demanda de nouveau comment elle se trouvait, elle le pria de la ramener à la maison, ne pouvant, plus longtemps, supporter cette foule de curieux qui l’entourait.

— Ne partez pas maintenant, ma toute belle, dit madame de Montfort, il serait mieux de vous reposer un peu ici.

A ous êtes bien bonne, madame, néanmoins, ie crois que l’air du dehors me fera plus de bien.

Le docteur avait commandé son coupé, et soutenue par son père, Géraldine s’y rendit.

Qu est donc devenu M. de Marville? demanda Melle de Montfort quelques minutes après le départ de M. Auricourt et de sa fille.

Bobert avait disparu sans prendre congé de personne.

— 11 faut lui pardonner, murmura M. d’Estimauville à 1 oreille de sa fiancée, il est amoureux.

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