UN MOMENT DE DECOURAGEMENT
— Oui, mon cher de Marville, disait Montcalm, en se promenant de long en large, dans une chambre d'une maison située sur la Place d'Armes, à Montréal, l'entreprise contre le fort Georges exige pour réussir plus de moyens qu'en a eu Rigaud : c'est pourquoi nous avons rassemblé à Saint-Jean des troupes de toutes les parties de la colonie. Je suis satisfait de cela ; mais je déplore que le transport des vivres et des munitions soit, pour la plupart des employés corrompus et prévaricateurs du gouvernement, un moyen de s'enrichir. On ne craint pas de piller l'argent et les effets du roi.
— Et que comptez-vous faire, général ?
— Parbleu ! que voulez-vous que je fasse ? Je ne puis reformer ces abus, qui ne sont pas de mon ressort. Oh ! si j'avais autorité sur l'intendant, tout cela changerait. Je n'ai aucun pouvoir, mais je ne puis cependant fermer les yeux sur ce qui se passe, au moment où l'on devrait tous s'allier pour la cause de notre roi. Je voudrais faire triompher la France, mais, hélas ! la démoralisation se glisse partout, c'est l'égoïsme qui règne en maître. Qu'importe la patrie ! on laisse, crier la voix de l'honneur : pourvu que l'on acquierre la fortune on n'en marchande pas le prix. Que leur fait la postérité, n'ont-ils pas ce qu'ils envient le plus? Insensés, ne savent-ils pas que leur faiblesse sera peut-être cause que leurs enfants auront à gémir sous une domination étrangère? Et le drapeau, que vint planter ici Jacques-Cartier, au nom de son roi, sera donc abattu, malgré les efforts de
ceux qui lui sont dévoués. Lorsque je parle ainsi à Lévis, il m'accuse de manquer d'énergie, il se rit de ce qu'il appelle mes pressentiments chimériques. J'admire sa grande fermeté d'âme et je suis prêt à suivre son exemple, mais il faut qu'on me soutienne; je ne puis seul lutter et être vainqueur, lorsqu'un puissant royaume arme ses peuples contre nous.
— C'est vrai, général, mais n'oubliez pas que vous êtes le vainqueur d'Oswego et d'Ontario; c'est, ce vainqueur qui a entretenu, augmenté le goût pour la guerre et l'enthousiasme militaire des Canadiens; c'est encore lui qui doit aujourd'hui les soutenir; c'est de vous qu'ils attendent leur force; c'est de vous qu'on attend la victoire.
— Robert, vous avez raison. Je suis faible par moments; mais votre général saura être digne du commandement qu'on lui a confié.
— J'en suis persuadé. Votre nom, général, doit rester dans les annales de l'histoire.
Montcalm pencha la tête, puis lorsqu'au bout de quelques minutes il la releva, une larme brillait dans son regard. Que venait donc de lui laisser entrevoir ce moment de recueillement? Avait-il aperçu, dans le lointain, ce que lui réservait la destinée? Un pressentiment lui avait-il révélé que son dernier soupir seul lui épargnerait la douleur d'être témoin de la prise de Québec, qui devait entraîner la perte de la colonie? Que se passait-il en ce moment dans son âme ? Entendait-il les reproches que le malheur s'attire, les torts que l'on attribue toujours au vaincu? On n'en sait rien; mais une résolution énergique se peignit sur ses traits et il murmura :
- — -Je vaincrai, ou je mourrai.
Puis se tournant vers Robert il lui dit:
— Je laisse demain Montréal pour Carillon, là je m'occuperai des préparatifs à faire pour traverser le lac
Saint-Sacrement et avant peu nous attaquerons le fort Georges. Vous me suivrez, de Marville.
Peu d'instants après Eobert se retira. Le général resté seul, assis près d'une table, paraissait pensif.
— Qu'a donc Robert, se disait-il, il est plus abattu que jamais, est-ce la peine d'être séparé de sa famille: ayant été aux portes du tombeau, peut-être la pensée amère, qu'il aurait pu quitter cette terre sans recevoir un adieu de cette mère qu'il adore, a augmenté ses regrets. S'il pouvait se former de nouvelles affections, s'entourer d'une nouvelle famille, qui lui deviendrait aussi chère que celle qu'il a perdue, j'en serais très heureux.
Tandis que le général Montcalm se préoccupait ainsi de son protégé, celui-ci se dirigeait vers la demeure du colonel de Raincourt. Robert n'avait pas revu son ami depuis plusieurs mois et plus que jamais il sentait le désir de converser avec lui : comme lui Félix aimait, il semblait à notre héros que cette similitude de sentiments les unissait plus étroitement.
En arrivant chez Félix, le lieutenant ne voulut pas se faire annoncer, il entra sans bruit et prit un siège voisin de celui qu'occupait le colonel sans que celui-ci se fut aperçu de sa présence.
Voici ce qui justifie toute l'attention que le colonel portait à la lecture qu'il faisait en ce moment .il Usait une lettre d'Hortense conçue en ces termes :
" Mon bien-aimé,
"Oui, je l'ai reçue cette lettre si tendre qui est venue relever mon courage à l'instant où je sentais le désespoir s'emparer de moi. Merci, Félix, vous m'avez sauvée. Ah! si vous saviez combien souffrait votre fiancée à cette heure où lui parvint ce papier béni que j'ai baisé tant de fois, depuis que je l'ai reçu. Vous avez
fait renaître le jour dans les ténèbres qui m'environnaient; il ne me quitte plus ce bienheureux papier, je le lis et le relis toutes les fois que je sens mon courage faiblir; il me semble alors que je franchis la distance que plus rien ne nous sépare. J'entends votre voix bien-aimée qui me dit de si douces choses, je sens votre main presser la mienne et je n'ai plus peur; mon protecteur est là ; il est si noble, si fort, si brave, et au fond de mon cœur s'élève vers Dieu une muette action de grâce, pour sa bonté immense de m'a voir donné votre amour.
"Félix, qu'il est profond ce sentiment de tendresse que vous avez su m'inspirer ! il compte tous les battements de mon cœur; toutes les minutes, toutes les secondes de ma vie vous appartiennent. Oh ! je le sens bien, je vous aime tant que rien ne pourra me séparer de vous. Si un malheur vous atteignait dans ces guerres cruelles qui dévastent notre pays, Dieu, qui nous a créés l'un pour l'autre, nous réunirait dans un monde meilleur; car, je le sais, je ne survivrais pas à votre perte, mon âme attirée par la votre quitterait bien vite cette terre; mais, il faut, cher Félix, que vous viviez pour moi, je veux du bonheur ici bas. Je vous le demande sovez prudent, en combattant pour votre roi et votre patrie n'oubliez pas un instant que votre Hortense n'a que vous seul en ce monde, et qu'elle vit continuellement dans l'angoisse lorsqu'elle vous sait exposé au feu de l'ennemi : plus que jamais elle prie le Souverain Maître de vous protéger, d'éloigner de vous tous les dangers.
"Félix, que faites-vous à cette heure où tout dort, tout est silence autour de moi? Minuit vient de tinter à la grande pendule et ce son argentin en rompant le calme qui m'entoure, m'a fait tressaillir, je me suis demandé avec anxiété: Se bat-on, là-bas, à cet instant où tout repose ici ? mon bien-aimé est-il loin de ces feux
meurtriers qui font couler tant de pleurs? Kassurezmoi vite, chéri, en m'envoyant de promptes nouvelles. Maintenant, j'ai la douce consolation de pouvoir les recevoir, ces lettres qui me font tant de bien, et ma captivité est devenue peu de chose, puisque votre voix me parvient; mon tuteur est impuissant à voiler complètement l'azur de mon ciel et je songe avec bonheur au jour qui doit nous réunir.
"Félix, que d'ivresse dans cette vie à venir où plus rien ne pourra nous séparer ! Les heures toutes fleuries, en se succédant n'auront pas le pouvoir d'affaiblir la tendresse de nos sentiments, et notre amour sera toujours à son printemps. Parfois, je m'effraie d'un bonheur si complet, je me dis : L'homme peut-il ici-bas jouir d'une telle félicité? Mais n'ai-je pas, par plusieurs années de souffrances, un peu acheté cette joie? J'ai vu d'un seul coup descendre dans la tombe les parents les plus affectueux; le chagrin ftft si terrible, la consolation ne peut-elle pas être immense? Dites-le moi, Félix, j'ai toujours besoin de vous entendre répéter qu'ensemble nous oublierons toutes les peines du passé.
" Ah ! si vous pouviez, à cet instant, contempler avec moi ce ciel si pur, si. serein qui couvre ma tête ! Il y a dans la nature des bouffées odorantes qui montent du sol à ma fenêtre; les eaux du Saint-Laurent sont argentées des rayons de la lune sortant des nuages en un disque lumineux. Comme elles sont calmes ces eaux profondes? une barque légère les sillonne de son aviron. Où va-t-elle cette petite barque? se rapproche-t-elle de vous? Que je voudrais être emportée dans ce frêle esquif vers celui qui possède mon âme ! Cette brise attiédie, qui passe en laissant dans l'air une odeur si suave, lui portera-t-elle mes regrets? franchira-t-elle les vastes solitudes, les vallées et les montagnes qui nous séparent, pour murmurer à son oreille toutes les
mélodies qui montent dans mon cœur à la seule pensée de son" retour? Si j'entendais soudain près de moi, le bruit désiré de vos pas; combien cette nature serait mille fois plus belle! Comme il me tarde de vous revoir; combien le vide est immense en votre absence, qui semble avoir duré des siècles."