CHAPITRE XVIII GONTRAN SE VENGE
La douleur de Géraldine fut immense, La perte subite de ce père dévoué, qui n’avait vecu que pour sa fille, fut si cruelle que pendant plusieurs jours on craignit qu’elle ne succomba à son chagrin. Pour la première fois, la pauvre enfant comprenait toute l’angoisse de ce mot terrible: la mort. La mort qui pose sa main de marbre sur le front de l’être chéri, qui glace à jamais ses membres, qui ferme pour toujours ces lèvres desquelles s’écoulaient des paroles de tendresse et d'encouragement. La mort, l’inexorable mort, qui garde dans la terre du repos vos plus chères affections.
Hélas! combien de filles, combien de pères, combien d’épouses, combien de fiancées ont senti aux jours d’épreuves le désir intense d’aller aussi dormir sous le sol, à côté de celui qui n’est plus; car là, demeure une part de leur âme, et il semble à es heures de séparation terrible que l'éternel sommeil est le seul remède à l’amertume du cœur.
Pour Géraldine, elle se scrait laissée mourir si la présence de Robert ne l’eut rattachée à la vie. Elle voyait dans les regards anxieux du jeune homme, qui ne la quittait pas un seul instant, toute l'angoisse que lui causait l’état de prostration morale où l'avait plongée la mort de son père, et laissant tomber sa pauvre tête malade sur l’épaule de son fiancé elle lui disait :
— Pardonne-moi, pardonne-moi, mon cher Robert, de tant souffrir, je t'afflige et pourtant je ne le vou-
drais pas. Toi seul ine retiens à l'existence. Garde ma main dans la tienne afin de relever mon courage et me donner la force de vivre. Non, non, je ne veux pas te laisser, et cependant la voix de mon père semble sans cesse m'appeler dans le monde qu’il habite maintenant.
Robert pâlissait, comprenant combien létat de la jeune fille était grave, combien le moindre changement dans sa maladie pourrait vite la lui enlever à Jamais.
— Pauvre chérie, murmura-t-il, en pressant ses petites mains amaigries, calme ton chagrin, je t’en prie, il t’enlève la force de revenir à la santé. Voudrais-tu done me quitter aussi, ma bien-aimée, tu m'aimes, je le sens bien et néanmoins tu te livres toute entière à la douleur qui te fait mourir. Géraldine, mon amour u’est-il pas assez grand pour te faire tenir à la vie? Je comprends tout ce que tu as perdu, mais ma tendresse pour toi ne peut-elle un peu soulager ta souffrance ? Chaque jour j'espère, et chaque jour je te vois plus pâle, plus faible. Oh! dis-moi, mon adorée, que tu vas devenir plus sage.
Elle leva sur lui ses beaux yeux agrandis par les larmes.
— Je ne veux pas te quitter. J’ai tort d’être si peu raisonnable, lorsque Dieu, dans sa bonté, te laisse près de moi. Pardonne-moi, cher Robert, je ne te ferai plus de peine.
En effet, à partir de ce moment, la jeune fille reprit graduellement ses forces, ct si parfois on la voyait encore plongée dans une mélancolie douloureuse, la vue seule de Robert dissipait sur ses traits les nuages de tristesse qui les couvraient.
Un jour que les occupations du dehors avaient retenu M. de Marville longtemps absent il vit venir audevant de lui :» fiancée. 11 se sentit heureux de ce
progrès dans sa santé c'était la première fois qu'elle sortait depuis la mort du docteur; mais en la voyant de près sa joie se changea en une vive inquiétude, il y avait sur la physionomie de la jeune fille une pâleur si grande, un abattement si complet qu'il ne put s'empêcher de lui dire:
— Qu’avez-vous, chère amie, vous paraissez fatiguée, vous avez trop marché, venir si loin à pied.
— Non, Robert, j'avais besoin d’exercice. Vous avez beaucoup tardé à venir aujourd’hui et je me sentais inquiète, nerveuse. Il me semblait que vous ne viendriez plus que vous étiez peut-être fatigué de moi.
Le lieutenant tressaillit, Qu’avait Géraldine pour lui faire une semblable question? Rien dans sa conduite ne pouvait motiver ce reproche. Possédait-elle à cet instant toute sa lucidité d'esprit? la douleur l’avaitelle affectée au point d’ébranler son intelligence. Une grande tristesse se pcignit dans son regard.
— Pourquoi parlez-vous ainsi, Géraldine, m’avezvous vu un seul instant changer à votre égard? Estil possible que vous puissiez douter de moi. à l’heure où plus que jamais je désire vous prouver combien je vous aime, combien je déplore vous savoir dans l’affliction, il n’y a rien que je ne ferais pour vous épargner le plus petit chagrin.
Une larme perla aux cils de la jeune fille et vint tomber brûlante sur sa joue.
— Robert, ne regrettez-vous jamais de m'avoir aimée ainsi? Epouser une fille sans dot est souvent un empêchement dans la carrière d’un officier.
— Enfant, dit-il en prenant sa main dans la sirane Ah! voilà ce qui vous tourmente aujourd’hui! Je vous gronderais bien fort, je me fâcherais même de cet aveu si je ne vous savais malade, si je ne comprenais que faible comme vous l’êtes, vous vous troublez de chimères et vous avez besoin de consolation, non de
reproches. Mais qui a pu vous donner cette idée aujourd’hui? hier, vous aviez plus de confiance en moi.
—- Confiance, oh! Robert, la confiance que j'ai en vous est illimitée, et je vous avoucrai que cette crainte que je vous ai exprimée ne m'est venue qu'après une longue conversation avec mon cousin Gontran. Il n'admet pas, lui, le bonheur sans la fortune ct considère insensé celu; qui s° marie sans posséder une certaine aisance; car, il dit que tout en aimant passionnément une femme, l’homme se détache vite si sa vie doit être remplie de privations journalières.
Une sourde co'ère gronda au fond du cœur du lieutenant: Le misérable, pensa-t-il, c’est lui qui vient troubler cette enfant
Depuis la mort du docteur Auricourt, M. de Kergy était venu chaque jour visiter sa cousine, il lui témoignait la plus grande affection et ne parlait de son père qu'avec émotion. Géraldine lui en était reconnaissante, le croyant sincère. Quant à Robert, connaissant le caractère fonrbe de Gontran il ne le rencontrait qu'avec déplaisir chez sa fiancée; mais il n’0sait parler à la jeune fille de son parent, de crainte de l'affliger,
Avec sa pénétration ordinaire, Gontran avait deviné ce qu’éprouvait M. de Marville à son égard ; en conséquence, il résolut de hâter sa vengeance. Depuis longtemps il connaissait le mauvais état des de M. Auricourt.
— Îl faut que j’attende sa ruine, se disait-il, avant de séparer ces deux fiancés. J'aime Géraldine, je l’aurai; de Marville disparaîtra. Ah! patience, le jour n’est pas loin où ma vengeance sera éclatante.
En attendant, il mettait tout en œuvre pour capter Li la confiance de Melle Auricourt et aussi pour parve- | 8 nir à éveiller scs craintes au sujct d’une union sans Fr fortune, C’est ainsi que par une conversation habi-
affaires
lement menée, il avait jeté le trouble dans l'esprit de la jeune fille, lui laissant entrevoir tous les désavantages qu’il y avait, pour un jeune homme, à se marier sans posséder un revenu suffisant pour éviter la gène. Sans jamais nommer personne, il savait adroitement glisser la phrase devant porter droit au cœur de notre héroïne, et il avait quitté sa cousine, ce jour-là, satisfait de l'impression qu’il avait produite sur cette organisation sensitive. La malheureuse enfant avait versé des larmes amères après son départ. EH avait peut-être raison ce cousin beaucoup plus âgé qu’elle, l'expérience lui avait sans doute appris que souvent les sentiments les plus sincères s’émoussent au contact des privations de chaque jour, des revers subis par celui qui lutte sans cesse pour les besoins quotidiens de la vie. Là où un peu d'argent apporterait le succès complet de l’entreprise, le manque de ce vil métal devait faire échouer tous les plus nobles efforts. (C'était bien ce qu’il avait dit ce cousin. Robert penserait-il un jour comme lui?
Autant elle s’était sentie fière, heureuse de pouvoir, avec la fortune de son père, procurer à son fiancé tout ce qu’il désirerait, autant elle se sentit découragée et sans forces après avoir écouté les arguments de Gontran. Elle aimait tant Robert que la seule pensée que par elle il pourrait être entravé dans sa carrière, brisait toute son énergie. Jusqu’alors, elle avait pensé que leur amour mutuel était suffisant pour affronter tous les dangers. Ils s’aimaient, ils seraient heureux; la main dans la main, ils se sountiendraient par leur tendresse. Qu’importe la richesse, qu'importe l’opulence, qu'importe les grandeurs, le trésor du cœur n’est-il pas le plus grand des trésors? Tous deux, depuis la mort du docteur, s'étaient répété vingt fois avec confiance ces phrases pleines de promesses pour l'avenir, et voilà que soudain la conversation de M. de
Kergy venait assombrir tous ces rêves et la Jaissait anéantie . Tôt ou tard, son mari souffrirait de l’avoir épousée, tout son être fri-onna d’une terreur nerveuse et poussée par un sentiment qu’elle ne put dominer, elle se dirigea au dehors afin de revoir plus tôt celui pour lequel elle souffrait tant, et sous l’impression de ses craintes, lui avoua tout ce qu'elle éprouvait.
Robert dissimula la colère qu’il éprouvait contre le chevalier afin de ne pas inquiéter d'avantage la jeune fille, et d’une voix triste, il Jui répondit :
— Chère Géraldine, vous m'avez méconnu, mais je vous le pardonne, cette vilaine idée n’est pas venue de vous, la seule privation que je ne pourrais supporter serait d’être séparé de,ma fiancée qui m'est devenue plus chère que jamais puisque maintenant tout n’est pas d’un seu] côté. Croyez-le, enfant. je me sens plus près de vous depuis que cette différence de fortune, qui existait entre nous, a disparu et j'aurai plus de courage pour atteindre le but de ma vie qui est de jours vous entourer du bien-ê habituée. La fortune, elle reviendra, ma chérie, vous êtes mon talisman, ma bonne étoile, par vous je deviendrai quelque chose et je vous devrai tout encore,
— Robert, comme vous êtes bon, murmura-t-elle, comme ces paroles me font du bien. J’ai tant souffert aujourd’hui.
Et des larmes brûlantes tombèrent sur ses
— Géraldine, je ne veux plus que vous vous troubliez à ce sujet. Maintenant que la santé vous est revenue, voulez-vous que nous nous mariions cette semaine ? Chaque fois que je vous quitte, je me sens inquiet de vous laisser seule dans la maison, n’ayant Pour vous protéger que des domestiques, il me tarde de vous avoir entièrement sous ma garde et d’éloigner de vous tout ce qui pourrait retarder votre complète guérison.
toutre auquel vous avez été
joues.
Dites-le, voulez-vous, C iéraldine, voulez-vous me rendre le plus heureux des hommes ?
— Oui, Robert. Avec vous je deviendrai plus raisonnable, je ne m’inquièterai plus outre mesure, je retrouverai ce courage que la femme doit avoir pour aider celui qu’elle aime dans les occasions difficiles. Mon ami, si vous le permettez, je pourrai aussi apporter quelqu’argent dans notre ménage, en m’occupant de peinture. Dans ce pays cet art est très peu répandu et je pourrais placer les tableaux que je ferai.
— Comme vous voudrez, mais s’il devait en résulter pour vous la moindre fatigue je m'y opposerais, et il faudra, en commençant se contenter de ina paie de lieutenant. Cette médiocrité ne vous effraye pas Géraldine ?
— Non, mon bien aimé, je serai toujours heureuse près de vous.
Us atteignirent la maison en causant ainsi ct la soirée se passa à former des projets d'avenir. Comme toutes les personnes habituées à un grand train de maison qui veulent faire des économies, ils rayaient sur leur programme budgétaire, quantité de choses indispensables pour y laisser ce qui n’était pas très nécessaire; et quand se faisait Paddition de toutes ces restrictions ils s’avouaient un peu déconcertés que les dépenses ne se trouvaient pas beaucoup diminuées et l’on recommençait le calcul afin de mieux réussir, On renvoyait à plus tard les habitudes luxueuses, on reprenait les petits objets trop vite répudiés, pour expédier à la vente les meubles trop coûteux qui seraient encombrants dans une petite maisonnette. La valetaille était réduite à sa plus simple expression, une seule domestique aurait tous les frais du ménage et dans ce nid à deux, que de bonheur! que de félicité! Il leur faudrait si peu; maintenant, et comme deux enfants qu’ils étaient, ils se regardaient en souriant, ne com-
“rs
prenant déjà plus Pourquoi ils s’étaient inquiétés de l'avenir. Ainsi les heures tombèrent comme les fines perles d’un collier, enfin, Robert, s’arrachant au charme qui le retenait près de sa fiancée lui dit :
— Il faut que je te quitte, il est déjà tard, je m’oc- Cuperai activement demain des préparatifs de notre mariage, chérie, plus que quelques jours encore à te laisser ici seule, il m’est toujours si pénible de te dire bonsoir depuis que ton pauvre père n’est plus ici.
— Ma petite femme bien-aimée, continua-t-il en l’attirant à lui, comme elle a besoin que je la protège, que je l’entoure de soins. Comme il m'en coûte, ce soir, de te laisser.
— Reste encore, je ten prie.
— Non, mon adorée, il se fait tard ct tu as eu trop d'émotions, il faut aller te reposer afin de reprendre bien vite la santé qui te manque. A demain.
Et avec un baiser d’adieu il s’élança au dehors.
I] faisait noir, le vent soufflait lugubrement, interrompant, avec des sons plaintifs, le silence dans lequel Québec demeurait plongé. Un homme enveloppé d’un grand manteau, le visage à demi caché sous un feutre à large bords, marchait d’un Pas rapide, en remontant la ville.
— Je crois qu’enfin je le tiens, murmura-t-il, cette fois il ne m’échappera pas. Ah! de Marville, jouis bien ce soir de ta dernière entrevue avec ta fiancée, demain sera mon tour. À moi, à moi, la femme aimée,
En ce moment dix heures sonnèrent à la cathédrale. De Kergy pressa le pas jusqu’à ce qu’il eut atteint un grand chène à l’entrée du chemin Ste-Foye. Il fit entendre un léger sifflement, alors les branches de l’arbre s’agitèrent et un homme se laissa glisser à terre.
— Est-il temps d’agir? dit Alléonémi, car c'était l’Indien que le chevalier avait une seconde fois choisi pour complice de son crime.
— La caverne est-elle prête, demanda Gontran, sans répondre à sa question.
— Oui.
— Alors suis-moi, M. de Marville quittera bientôt la demeure de Melle Auricourt. Cette fois, il ne faut pas que mon plan échoue, de Marville doit périr.
Tout rentra de nouveau dans le silence.
Au bout de quelques instants on entendit dans la distance un pas régulier. (C’était Robert qui s’avanait. Enseveli dans une douce rêverie il marchait rapidement sans se préoccuper des ténèbres opaques qui l'entouraient, lorsque soudain ses pieds s’embarrassèrent dans une corde qui barrait la route, perdant l’équilibre, il tomba. Il voulut se relever: mais deux mains puissantes se posèrent sur ses épaules et le clouèrent sur le sol, tandis qu’on lui mettait un large bandeau sur le visage. Le jeune homme chercha à se défendre, un énorme coup de poing s’abattit sur sa tête avec une telle force qu’il en fut tout étourdi et ne put opposer aucune résistance à ses agresseurs. Il sentit seulement qu’on l’enlevait de terre et qu’il était emporté par deux bras vigoureux.
se