‹ Avant - pendant - après la prédiction, conseils aux jeunes ecclésiastiquesChapitre 26 sur 145 · ÉLOQUENCE · texte numérisé non relu

ÉLOQUENCE

touche souvent quelque peu rude et fière, … parce qu’elle s'adresse à un peuple grossier, . charnel, idolâtre d’inclination et d’instinct. À cela près, l’éloquence prophétique demeure É pour nous un merveilleux répertoire de penë sées, d'images, de sentiments. Elle est le pree mier fonds de notre trésor apostolique et. oratoire. Dieu nous préserve de n’en user que a : : demi.

“à Les Prophètes ont préparé la venue du = Maitre des maitres. Dieu a parlé à nos pères de l’ancienne Loi par des imterprètes ; finale à ment, il à parlé lui- -même par la bouche de son Fils : Locutus est nobis in Filio?. Où se taie entendre la parole du Fils de Dieu ? Dans l'Évangile. Lisez-le, mes chers amis, méditez- : le, approfondissez-le ; vous y verrez et enten-

(tie)

drez le Maitre des maîtres vous apprendre ce que vous devez enseigner et comment vous.

devez enseigner. : : ©: —

: 1. La Prédication : Grands maitres et grandes lois D: (le partie):

4 Bpitre aux Iébreux, 1 2

Ce que vous devez enseigner, c’est sa doctrine, moelle de la science sacrée : doctrine

qui met la vérité, la vertu, la perfection, les

moyens d'union avec Dieu à la portée de tous ; doctrine qui fond les révélations prophétiques en un dogme lumineux et central d’où l’esprit rayonne pour atteindre toute vérité, d'où part toute direction, d’où émane toute grâce, vers lequel convergent toutes les forces vives d’une vaste association : — le dogme de la divinité du Christ investi d’une mission rédemptrice ; doctrine propre et originale, dans laquelle les choses anciennes, c’est-à-dire les dogmes enveloppés d’ombres mystérieuses, le demijour des prophéties, le vague dessin des figures, les rites symboliques, les strictes

règles du devoir ajustées à une nature impar-

faite, sont transformées, perfectionnées, surélevées par les choses nouvelles, c’est-à-dire par la révélation précise des plus hauts et des plus profonds mystères, l’éclatante manifestation de la réalité espérée, les rités efficaces, les préceptes mieux connus quant à leur plénière application, les conseils de la perfection poussant aux actes héroïques et sublimes une

RE is

nature exaltée par des grâces surabondantes ; doctrine près de laquelle rampent les plus pures, les plus nobles, les plus sublimes maximes des sages de tous les lieux et de tous les temps; doctrine dans laquélle il n’y a pas de vide, parce qu’elle répond à toutes les

questions d’origine, de nature, d'état, de destinées dont se préoccupe l'esprit humain:

doctrine si pleine qu'il y reste encore des profondeurs inexplorées. La science sacrée travaille depuis dix-neuf siècles bientôt à en découvrir toutes les richesses. Aujourd’hui,

comme au Jour où l’Apôtre saint Jean désespé-

rait de pouvoir raconter la vie et l’œuvre de son Maître, elle sent bien qu'elle ne verra jamais le bout des filons mystérieux qui l’attirent sans cesse.

Considérée en elle-même, la doctrine prêchée par le Christ est marquée au coin d’une puis-

sante et surhumaine originalité qui lui assure une divine supériorité sur tous les enseignements; la manière dont il l’a prèchée en.

relève singulièrement la grandeur et l'autorité.

Quand vous lisez les Prophètes, vous voyez

leur âme s'élever, comme par bonds impéde

tueux, vers ces hauteurs admirables de la pensée, du sentiment, de l’image que nous avons appelées le sublime. Dans l'Évangile, il n'y a plus d'efforts. L’âme est comme transportée au-dessus des régions vulgaires où s’agitent les pensées et les sentiments humains, et comme fixée sur des sommets d’où elle voit mieux ce qui est grand et beau : c’est pourquoi elle l’exprime plus simplement. Le sublime de l'Évangile n’est pas l'éclair subit qui déchire les ombres d’une tempête; c’est la Jumière glorieuse et sereine qui marche à son pas jusqu'à ce qu'elle ait inondé la terre et les cieux. En un mot, le sublime est dans l’Évangile comme dans sa patrie. Comment s’en étonner puisque c’est le Fils de Dieu qui parle?

Sans doute, il n’a point écrit lui-même sa parole. « La doctrine du Christ, dit saint Thomas, est trop excellente pour qu’une lettre ‘humaine puisse la contenir. En la mettant luimême par écrit, 1l l'eùt comme enveloppée et circonscrite et nous eüt exposés à ne pas regarder plus haut n1 plus loin que son écriture 1. »

l. « Conveniens fuit Christum doctrinam suam non

Il valait mieux pour nous que l'Évangile nous mit en présence d’une perspective sans limite À et de mystérieuses profondeurs où nous pou- = vons toujours adorer, avec un saint tremble

ment, la science infinie et l’éternelle sagesse . de Dieu. +

Du reste, telle qu’elle a été recueillie par

«16 Évangélistes, la parole du divin Prédicateur

est encore un admirable modèle que nous He devons pas nous lasser d'étudier. Le caractère

dominant de cette parole est l'affirmation, mais

à sa plus haute puissance, avec sa sereine et ‘a majestueuse autorité, tous ses charmes, ses

délicates convenances, son merveilleux à-propos. À la manière dont Jésus-Christ s "exprime,

on sent qu'il voit à fond et qu'il aime tendrement les âmes auxquelles il s'adresse, qu ie est non seulement le Maître, mais la source de la vérité qu’il enseigne. Selon la remarque de

scripsisse propter excellentiam (hujus) doctrinæ, quæ litteris comprehendi non potest.. Si Christus seripto doctrinam suam mandasset, nihil altius de ejus me homines æstimarent quam quod scriptura contineret. (Summ. Theol., ITfe P., quest 42, a: 4.) 3

Pascal : « Il dit les choses grandes si simplement qu'il semble ne les avoir point pensées, et néanmoins si nettement qu'on voit bien ce qu'il en pensait. »

L'homme qui parle veut être cru, mais vouloir ne suffit pas. Aussi, malgré ses ambitions et ses audaces, l'esprit humain sent-1l le besom de s'ouvrir un chemin dans les âmes auxquelles 1l propose une doctrine. Il sonde les résistances, 1l en fait le siège, 1l discute. Il sollicite toutes les puissances de l'intelligence et du sens commun, 1l raisonne, 1l multiplie les preuves, 1l enchaîne les thèses, il s’applique à séduire par des théories et des systèmes habilement construits, 1l fait appel aux passions. Là où la force des arguments et des démonstrations ne peut ouvrir la brèche par où il espérait entrer, il déploie les charmes de la diction, 1l vocalise, 1l remplace les opérations de siège par une sérénade littéraire qui, peut-être, fera de l’âme ravie une maison amie où 1l pourra installer ses pensées.

Ainsi enseignent, d'ordinaire, les sages et les philosophes qui parlent en leur propre nom. Quant aux Prophètes de l’ancienne Loi,

qui enseignaient au nom de Dieu, ils se sont effacés pour laisser à la parole d’en haut toute son autorité, et l’on à compris à leur langage qu'ils n'étaient que des porte-voix d’un Maitre souverain auquel l'esprit humain devait se soumettre. %

Vous ne verrez rien de pareil dans l’éloquence du Sauveur. Pour l'ordinaire, son enseignement va droit à l’âme, sans recourir à la discussion ni aux moyens de persuasion qui font le succès de l’éloquence humaine. Il brave les résistances, 1l étonne la raison plutôt qu'il ne la satisfait, 11 meurtrit les passions, il se résume en des formules brèves, claires, pénétrantes, que l'affirmation enfonce vigoureusement dans les esprits les plus exigeants et les plus rebelles.

Jésus affirme avec l’autorité d’un Maitre Suprême, qui a surabondamment prouvé sa mission par des signes irrésistibles, qui ne sent au-dessus de lui aucun contrôle et qui ne supporte pas de démenti. À chaque ins.

tant, on entend sorür de ses lèvres des locutions impérieuses qui n’appartiennent qu’à Jui : « En vérité, en vérité, je vous Île dis ;

— moi, je vous dis; — moi, qui vous parle ; — croyez à ma parole ; — faites ceci ; ie évitez cela; — je suis la lumière; — je suis la vérité, le chemin et la vie. » — Il est bien vrai qu'il déclare tenir sa doctrine de son Père, et ne vouloir parler que comme son Père lui a dit de parler ; mais au fond de cet aveu, on découvre aisément, entre lui et. son Père, une mystérieuse identité qui lui permet de dire : Ma doctrine, ma parole : Mea doctrina, verbum meum. Elle est bien à lui, on le comprend à la manière dont il impose. Il est évident qu’en entrant dans les âmes, il entre chez lui, comme s’il y avait depuis longtemps préparé une réponse à la souveraine autorité de ses affirmations. Jésus affirme. Les plus impénétrables mystères ne font pas reculer sa merveilleuse audace. Personne ne pourra les comprendre; mais pendant que ceux qui les” auront acceptés avec fol adoreront leur ombre sacrée, l’orgueilleuse raison s’efforcera en vain d'en démontrer l’absurdité, car sil y laisse des ténèbres pour nous humilier devant sa haute intelligence, il y met assez de lumière pour défier toutes les contradictions. Cette

Pl 1 Be, its à

lumière, c’est sa parole. « Les mystères qu'il

ie

enseigne, il les à vus dans l'éternité, il les voit encore; et de ce qu'il a vu il veut rendre

témoignage!l, »

Jésus affirme, 1l veut la foi de ceux qui l'en-

tendent, non parce qu’il a démontré avec art,

comme les sages, ou rapporté avec fidélité une parole étrangère, comme les prophètes, mais

parce qu'il a parlé et « que tout ce qu'il

dit est esprit et vie? ».

Jésus affirme, mais pourtant, s’il néglige le

È vulgaire secours des habiletés humaines, il sait ordonner et orner son affirmation avec un | art admirable, dans lequel se révèle une pros fonde connaissance des lieux, des âmes et des temps. Il n’enseigne point dans la tranquille : Galilée comme dans la tumultueuse Jérusa-

lem, point dans les champs comme au désert, point dans la barque de Pierre ou dans les maisons hospitalières qui le reçoivent comme à la

1. « Qui venit de cœlo super omnes est, et quod vidit . et audivit hoc testatur. » (Joan., 11, 31, 32.) ae 2. « Verba quæ ego locutus sum spiritus et vita sunt.»

(Joan., vi, 64.)

synagogue ou au temple. Il sait faire parler le ciel et la terre, les arbres, l'herbe des champs, les fleurs, les moissons, les oiseaux, les brebis, les enfants, les coutumes, la loi, les infirmités humaines, tout ce qui peut lui fournir de lumineuses comparaisons. Sa parole est tour à tour simple et grandiose, compatissante et sévère, caressante ct terrible, selon qu’elle s'adresse au peuple ou aux savants, aux humbles pécheurs ou aux dévots hypoerites, à ses bien-aimés disciples ou aux ennemis acharnés de sa mission divine. Il ménage avec sagesse : le progrès de ses. révélations, pour ne pas éblouir les âmes par le trop vif éclat d’une lumière inattendue. Il enveloppe d’abord les mystères du royaume de Dieu du voile gracieux de la parabole, afin de ne pas précipiter l’opposition des esprits orgueilleux et d’exciter les âmes droites à chercher la vérité et à la Lui demander. Peu à peu 1l déchire ce vêtement, il explique, 1l accroît la lumière, jusqu’au jour où la foi du peuple éclate en transports, jusqu’au Jour où ses disciples, arrivés au terme dé leur éducation, lui disent : « Maintenant nous voyons bien que vous ne nous parlez plus

en figures! », jusqu’au jour où la haine de ses ennemis est müre pour l’accomplissement des desseins de Dieu. où 1l faut manifester une

dernière fois dans la mort sa puissance d’af- :

firmation.

À cette puissance d’affirmation, le divin prédicateur ajoute ce que saint Thomas appelle la puissance de rectitude?. Rien de plus nécessaire à l’orateur que cette puissance, mais aussi rien de plus rare. Jésus la possède parfaitement. Il aime les âmes qu'il veut instruire, et 1l veut les Instruire toutes. Semeur de vérité, 1l la jette partout : sur les grands chemins où elle sera foulée aux pieds des passants, sur la pierre aride où elle desséchera bientôt, au milieu des épines qui l’étoufferont, et cela, afin de n’en priver aucun coin des terres fertiles où elle produira au centuple. Du reste, 1l le déclare : « C’est pour rendre témoi-

1. « Ecce nunc palam loqueris, et proverbium nullum dicis. » (Joan., xvr, 29.) 2. « Potestas Christi in docendo attenditur... quan-

tum ad auctoritatem loquentis. et etiam quantum ad.

virtutem rectitudinis. » (Summ. Theol., IITe P., quæst. 22, a | ad 2.)

= ne

gnage à la vérité qu'ilest venu en ce mondet. »

Aucune menace, aucune violence ne fera taire

sa parole sincère et généreuse. C’est vers le

peuple oublié qu’elle descend de préférence,

aux esprits incultes mais droits qu'elle se communique plus intimement, comme pour les venger des trop longs mépris de la science humaine. Grâce à sa miséricordieuse bonté, le monde voit un prodige inconnu jusqu'alors :

les pauvres sont évangélisés. S'il a pour ses disciples des faveurs de doctrine, personne ne pourra lui reprocher un injuste silence, car il a parlé publiquement au monde : « Ego autem palam locutus sun mundo?. »

Il a parlé, et tout ce qu'il disait était écrit dans sa sainte vie. Vous chercheriez en vain une vertu qu'il ait prêchée avant de l'avoir pratiquée, vous ne la trouveriez pas. Il a com-

mencé à agir, puis 1l a enseigné : Cœpit facere

et docere. Comparez sa doctrine à sa vie : pas un vide, pas une note discordante. Il a parlé sa vie, il a vécu sa parole et 1l a pu dire : Qui de

Page 1