‹ Avant, pendant et aprèsChapitre 16 sur 45 · SCENE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIÈRE

JULIE, adroite, travaillant ; de l'autre côté GÉRARD., achevant de s'habiller devant an miroir.

GERARD

Femme, serre mon gilet et ma carmagnole, et donnemoi mon uniforme; voilà bientôt l'heure.

JULIE

Tu vas déjà à la section ?

GÉRARD

Il le faut bien. . . j'y suis de garde.

JULIE

Quand je ne te vois pas , je tremble toujours.

GÉRARD

Et voilà le mal... il faut du cœur, de la fermeté... Si dans ces jours de terreur les honnêtes gens se soutenaient, ils seraient les plus forts... car, quoiqu'on en dise, ils sont encore les plus nombreux^, mais ils s'en vont, ou ils se cachent... alors, les autres se montrent; c'est tout naturel.

JULIE

Et toi, qui t'exposes tous les jours...

Moins que tu ne crois... ils sont encore plus bêtes que médians, si c'est possible. . . Perruquier patriote, mon peigne et mon civisme me donnent accès chez tous leurs gros

bonnets... Grâce à mon jargon patriotique, je passe pour un chaud, même aux yeux des plus ardens ; ce qui m'a mis en haute estime auprès de nos Arlstides du faubourg Antoine... Sans qu'ils s'en doutent, je leur ai fait faire plus d'une bonne action , dont ils sont innocens, et qui leur comptera peut-être un jour, comme s'ils l'avaient faite exprès.

JULIE

Toi qui sais toutes les nouvelles, en as-tu de la famille Surgy ?

GÉRARD

Tous proscrits... dispersés... Le marquis a émigré, et, sans doute, dans ce moment il est à Coblentz.

JULIE

Et son frère, le chevalier!... au moins celui-là ne doit avoir rien à craindre... Depuis son retour d'Amérique, il a toujours continué de servir en France... on l'a vu, dans les jours de péril, s'armer pour la défense du trône, et plus tard pour celle de nos frontières, où il a fait des prodiges de valeur... remporlé des victoires...

GÉRARD

Mais dans ces temps-ci cela ne suffit pas.

JULIE

Que veux tu dire?... et d'où viennent ces tristes pensées?... qu'as-tu donc?

Rien.

JULIE

Aurais-tu encore des soupçons contre lui ?

GÉRARD

Moi! soupçonner notre ami, notre bienfaiteur... celui à qui je dois tout!... Et que pourrais-je lui reprocher?... de t'avoir aimée... c'est si naturel... moi-même je t'aime comme le premier jour... dans cette misérable boutique, si peu faite pour toi... quand je suis occupé après une pratique, je m'arrête souvent pour te regarder avec admiration, et si j'osais, je me mettrais à genoux devant toi... mais un mari, ça serait suspect.

JULIE

Et de ce temps-ci... il y a du danger à être dans les suspects.

GÉRARD

Oui vraiment.

JULIE

Aussi... et s'il est vrai que tu m'aimes... dis-moi la vérité... il y a quelque chose que tu médites, et que tu me caches.

gérard, embarrassé.

Moi!

JULIE

Oui; cette nuit... tu l'es levé sans bruit... tu es descendu ici... dans la boutique; je t'ai entendu parler à voix basse... avec quelqu'un... Est-ce quelque danger qui nous menace?

GÉRARD

Non , sans doute.

JULIE

N'importe... je veux tout savoir... as-tu des secrets pour moi?...

GÉRARD

Non... mais attendons à ce soir... ce soir... je te dirai tout, et tu m'approuveras, je l'espère... mais c'est à cause de cela qu'il faut absolument exécuter le projet dont je te parlais l'autre jour.

JULIE

Quoi ! encore ce divorce?...

GÉRARD

Il n'y a que cela qui puisse me rassurer... Je connais ta tendresse; tu es sûre de mon amour... rien ne nous empêche de divorcer avec confiance... pour quelques jours seulement.

JULIE

Tu as beau dire, je ne pourrai jamais m'habituer à cette feinte.

GÉRARD

Il le faut cependant... il faut prendre garde d'être soupçonné par cette foule d'agens secrets- qui circulent dans Paris... tant de gens croient se sauver eux-mêmes en dénonçant les autres, que la délation est à Tordre du jour.

Oui, les hommes comme ce misérable Goberville.

GÉRARD

Songe donc que nous sommes presque les seuls du faubourg qui restions unis... ça peut nous faire du tort... si ces coquins-là se doutent que je suis un bon mari , et un honnête homme, ils n'auront plus confiance en moi.

JULIE

Je le crois bien.

GÉRARD

Cessant d'être initié à leurs conciliabules, je ne saurai plus rien de ce qu'ils projetteront, et dès lors il me sera impossible de faire prévenir les braves gens, de ce qu'on trame contre eux... Et puis étant étrangers l'un à l'autre... (dpart. ) si je suis pris, elle ne sera pas compromise.

JULIE

Que dis-tu?

GÉRARD

Je disque, séparée de moi, tu n'as rien à craindre... on respecte encore les femmes divorcées... Ainsi , c'est décidé... dès ce soir...

JULIE

Tu le veux?

GÉRARD

Cetemps-làne peut pasdurer. ..etdans quelques jours... je t'épouserai en secondes noces... Adieu, ma femme... voilà l'heure qui sonne à l'horloge de la municipalité... Soigne notre ménage... garde notre boutique... je vais garder la nation. (Il va prendre son fusil à gauche, il embrasse sa femme, et sort. )

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