SCENE PREMIÈRE
JULIE, adroite, travaillant ; de l'autre côté GÉRARD., achevant de s'habiller devant an miroir.
GERARD
Femme, serre mon gilet et ma carmagnole, et donnemoi mon uniforme; voilà bientôt l'heure.
JULIE
Tu vas déjà à la section ?
GÉRARD
Il le faut bien. . . j'y suis de garde.
JULIE
Quand je ne te vois pas , je tremble toujours.
GÉRARD
Et voilà le mal... il faut du cœur, de la fermeté... Si dans ces jours de terreur les honnêtes gens se soutenaient, ils seraient les plus forts... car, quoiqu'on en dise, ils sont encore les plus nombreux^, mais ils s'en vont, ou ils se cachent... alors, les autres se montrent; c'est tout naturel.
JULIE
Et toi, qui t'exposes tous les jours...
Moins que tu ne crois... ils sont encore plus bêtes que médians, si c'est possible. . . Perruquier patriote, mon peigne et mon civisme me donnent accès chez tous leurs gros
bonnets... Grâce à mon jargon patriotique, je passe pour un chaud, même aux yeux des plus ardens ; ce qui m'a mis en haute estime auprès de nos Arlstides du faubourg Antoine... Sans qu'ils s'en doutent, je leur ai fait faire plus d'une bonne action , dont ils sont innocens, et qui leur comptera peut-être un jour, comme s'ils l'avaient faite exprès.
JULIE
Toi qui sais toutes les nouvelles, en as-tu de la famille Surgy ?
GÉRARD
Tous proscrits... dispersés... Le marquis a émigré, et, sans doute, dans ce moment il est à Coblentz.
JULIE
Et son frère, le chevalier!... au moins celui-là ne doit avoir rien à craindre... Depuis son retour d'Amérique, il a toujours continué de servir en France... on l'a vu, dans les jours de péril, s'armer pour la défense du trône, et plus tard pour celle de nos frontières, où il a fait des prodiges de valeur... remporlé des victoires...
GÉRARD
Mais dans ces temps-ci cela ne suffit pas.
JULIE
Que veux tu dire?... et d'où viennent ces tristes pensées?... qu'as-tu donc?
Rien.
JULIE
Aurais-tu encore des soupçons contre lui ?
GÉRARD
Moi! soupçonner notre ami, notre bienfaiteur... celui à qui je dois tout!... Et que pourrais-je lui reprocher?... de t'avoir aimée... c'est si naturel... moi-même je t'aime comme le premier jour... dans cette misérable boutique, si peu faite pour toi... quand je suis occupé après une pratique, je m'arrête souvent pour te regarder avec admiration, et si j'osais, je me mettrais à genoux devant toi... mais un mari, ça serait suspect.
JULIE
Et de ce temps-ci... il y a du danger à être dans les suspects.
GÉRARD
Oui vraiment.
JULIE
Aussi... et s'il est vrai que tu m'aimes... dis-moi la vérité... il y a quelque chose que tu médites, et que tu me caches.
gérard, embarrassé.
Moi!
JULIE
Oui; cette nuit... tu l'es levé sans bruit... tu es descendu ici... dans la boutique; je t'ai entendu parler à voix basse... avec quelqu'un... Est-ce quelque danger qui nous menace?
GÉRARD
Non , sans doute.
JULIE
N'importe... je veux tout savoir... as-tu des secrets pour moi?...
GÉRARD
Non... mais attendons à ce soir... ce soir... je te dirai tout, et tu m'approuveras, je l'espère... mais c'est à cause de cela qu'il faut absolument exécuter le projet dont je te parlais l'autre jour.
JULIE
Quoi ! encore ce divorce?...
GÉRARD
Il n'y a que cela qui puisse me rassurer... Je connais ta tendresse; tu es sûre de mon amour... rien ne nous empêche de divorcer avec confiance... pour quelques jours seulement.
JULIE
Tu as beau dire, je ne pourrai jamais m'habituer à cette feinte.
GÉRARD
Il le faut cependant... il faut prendre garde d'être soupçonné par cette foule d'agens secrets- qui circulent dans Paris... tant de gens croient se sauver eux-mêmes en dénonçant les autres, que la délation est à Tordre du jour.
Oui, les hommes comme ce misérable Goberville.
GÉRARD
Songe donc que nous sommes presque les seuls du faubourg qui restions unis... ça peut nous faire du tort... si ces coquins-là se doutent que je suis un bon mari , et un honnête homme, ils n'auront plus confiance en moi.
JULIE
Je le crois bien.
GÉRARD
Cessant d'être initié à leurs conciliabules, je ne saurai plus rien de ce qu'ils projetteront, et dès lors il me sera impossible de faire prévenir les braves gens, de ce qu'on trame contre eux... Et puis étant étrangers l'un à l'autre... (dpart. ) si je suis pris, elle ne sera pas compromise.
JULIE
Que dis-tu?
GÉRARD
Je disque, séparée de moi, tu n'as rien à craindre... on respecte encore les femmes divorcées... Ainsi , c'est décidé... dès ce soir...
JULIE
Tu le veux?
GÉRARD
Cetemps-làne peut pasdurer. ..etdans quelques jours... je t'épouserai en secondes noces... Adieu, ma femme... voilà l'heure qui sonne à l'horloge de la municipalité... Soigne notre ménage... garde notre boutique... je vais garder la nation. (Il va prendre son fusil à gauche, il embrasse sa femme, et sort. )