Avec nos fils sous la mitraille
Les conférences données par M. Raoul ALLIER, chaque mardi, dans les différents temples de Paris, n'ont pas été écrites avant d'être prononcées. Mais, sur la demande de bien des personnes, quelques amis en ont entrepris la publication au moyen de leurs notes. Le texte a été soumis à M. ALLIER qui déclare y reconnaître la reproduction fidèle de sa pensée.
Avec nos Fils sous la mitraille 0 fr. 50
Noël et Deuil O fr, 30
Fin d'année : Bilan de conscience 0 fr. 30
La Royauté de Dieu 0 fr. 30
Le Sacrifice vivant 0 fr. 30
La Prière pour les combattants 0 fr. 30
La Prière pour la Victoire 0 fr. 30
Les Semeurs de vie 0 fr. 30
Dans le Mystère de Vâme 0 fr. 30
La Mystérieuse Conquête 0 fr. 30
La Suprême Discipline 0 fr. 30
Pâques et la Guerre 0 fr. 30
Vivre sa Vie 0 fr. 30
U Esprit vainqueur 0 fr. 30
Faire sa Vie 0 fr. 30
Contre la Résignation 0 fr. 30
Les Surhommes 0 fr, 30
La Soumission 0 fr. 30
Un Scandale de la Piété 0 fr. 30
Mesdames. Messieurs,
Nous voulons commencer cette année dans l'intimité de nos bien-aimés qui sont au combat. Certes, nous nt sommes jamais loin d'eux. Notre pensée est plus souvent au front des armées que chez nous. Et quand nous nous réunissons, mardi après mardi, pour nous entretenir des problèmes que pose la guerre, nous nous interrogeons sans doute sur nos devoirs à nous qui sommes condamnés à rester à l'arrière. Mais, dans l'accomplissement de ces devoirs, nous trouvons un moyen d'associer notre vie à la vie de ceux qui sont partis, de joindre notre effort patriotique au leur, de nous sentir plus près d'eux. Et quand nous méditons sur les tâches de demain, c'est pour nous une façon de préparer en nous l'attitude intérieure que nous devrons avoir quand ils reviendront, de nous entraîner à travailler avec eux à la construction de la France nouvelle et, si beaucoup ne reviennent pas, de prolonger leur œuvre et de faire vivre ce pour quoi ils sont morts. Non, nous ne cessons jamais d'être avec nos bien-aimés. Mais aujourdliui nous avons besoin de les entendre eux-mêmes. Nous ne voulons pas seulement parler d'eux et pour eux. Nous voulons qu'ils nous parlent. Nous sommes avides de recevoir leurs messages.
(*) Conférence donnée, le 5 janvier 1915, clans le temple de l'Etoile,
Il va sans dire qu'il ne s'agit pas, pour moi, d'aller chercher dans leurs lettres des descriptions de guerre et des incidents de batailles ; ce ne serait pas le lieu de le faire. J'ajoute que je ne dispose pas d'assez de temps pour m'arrêter à de pareils détails. Enfin, il est facile d'en trouver, et de nombreux, et de passionnants, dans tous les journaux. Je voudrais précisément mettre en lumière ici ce qui n'est jamais relaté parles journaux. Comme je tiens à ne causer de déception à personne, j'indique, à ceux qui voudraient avoir sous la main un recueil d'actes authentiques de vaillance et de dévouement, le volume qui vient de paraître ces jours-ci à la librairie Pdiyoi : Héros, épisodes de la guerre de 191^4, par Butts. C'est un livre fait avec des lettres de soldats et à l'aide des citations à l'ordre de l'armée qui ont paru au Journal Officiel. Je vous le signale, et je me dispense de le refaire devant vous. Ce que je tiens à comprendre ici et à tâcher de faire comprendre, c'est l'état moral de notre jeunesse chrétienne devant la guerre et à la guerre.
Le premier sentiment que je note, c'est un sentiment de scandale. Oh ! entendons-nous bien. Ces jeunes gens n'ont pas une seconde d'hésitation devant l'appel aux armes. La patrie est attaquée. Ils ne veulent plus savoir que cela. La mère est en danger ; on se lève pour défendre sa mère et, s'il faut donner sa vie pour elle, on la donnera, on est prêt à tout...
Mais la conscience ne perd pas ses droits. Elle est troublée à Tidée de la catastrophe effroyable qui s'abat sur TEurope, à l'idée qu'aucune force morale n'a pu Tempêcher, que les chefs de deux empires ont décidé ces tueries après tant de siècles de christianisme et qu'ils le font en invoquant le nom de Dieu. Il y a là un fait dont nos jeunes gens ont de la peine à prendre leur parti. Ils sentent qu'un poids lourd est sur la conscience de la chrétienté et que, si les Eglises avaient mieux compris depuis longtemps la volonté divine de transformer la terre, elles n'en seraient pas réduites aujourd'hui à gémir sur les horreurs qu'elles constatent. Mais ils n'ont pas le temps de spéculer sur l'histoire de ce qui a été ou sur le rêve de ce qui aurait pu être. Il y a l'appel de la patrie menacée, et ils s'élancent dans l'enthousiasme de leur amour pour la France qu'ils ont à sauver. Ils s'élancent, mais dans toutes leurs lettres ils crient ce que leur inspire l'acte de ces deux souverains qui, non contents de ne pas comprendre le tort qu'ils font à l'idée de Dieu, se plaisent à présenter Dieu comme le complice de leur démenti criminel à toutes les exigences de l'Evangile. Je passe sur ces cris trop naturels d'indignation vibrante.
Il y a des moments, cependant, où la douleur de la conscience devient singulièrement aiguë. C'est quand on se trouve devant un de ces faits très simples qui mettent en une lumière crue ce paradoxe prodigieux d'une chrétienté dont les membres se déchirent les uns les autres :
(( Vous avez appris sans doute, écrit l'un d'eux, la trouvaille que j'avais faite sur la Marne d'un Nouveau Testament allemand. Vous ne sauriez croire les scrupules, l'accablement morne que j'éprouvai pendant quelques jours. Ce livre n'était-il pas la preuve qu'en face de moi, luttant pied à pied, il y avait des chrétiens Ces scrupules sont maintenant tombés à la suite d'une longue discussion avec un camarade.
Je ne songe plus maintenant qu'à assurer le plus vite possible la victoire de la France... »
On comprend si des consciences de cette délicatesse ont besoin d'être au clair sur la légitimité morale de ce qu'on leur demande. C'est la note qui revient dans toutes ces lettres :
<( Je suis triste de toutes ces horreurs. Elles prouvent la méchanceté et l'orgueil des hommes, oubliant cette belle devise qui devrait suffire pour aplanir toutes les difficultés : « Aimez-vous les ans les autres ». Mais ne me croyez pas découragé. Oh 1 loin de là. Cette guerre nous a été imposée. C'est un devoir, nous l'avons tous accepté, et mes camarades et moi, comme nos chefs, nous ignorons la peur. Puisqu'il le faut, nous irons jusqu'au bout, jusqu'au dernier sacrifice pour défendre cette France qui est une des lumières du monde et qui combat pour la fraternité des peuples. »
La grande joie de ces jeunes gens, c'est de sentir qud leur conviction la plus chère leur est commune avec tous ceux qui les entourent. Il n'y en a pas un parmi leurs camarades qui rêve de conquêtes pour le plaisir de la conquête ; tous n'ambitionnent qu'une gloire : être les soldats du droit, a Le moral des troupes, dit un de nos correspondants, est intact ; et, malgré le froid qui se fait sentir de plus en plus, malgré les fatigues qu'il faut endurer, nos troupes n'en sont pas moins gaies et prêtes à tous les sacrifices. C'est que Ton est persuadé que l'on défend une cause juste et sacrée. » Et à peine a-t-il écrit ce mot que la pensée de Dieu se présente à lui : « Ayons confiance en Dieu qui tôt ou tard fait triompher la justice et le Iroit . ».
Cet élan de volonté, cette décision d'aller jusqu'au bout, ne sortent pas 4'un accès d'enthousiasme qui pourrait
n'être que momentané. Ils survivent à l'expérience même de la guerre et de ses horreurs. Mais ils sont alors transformés :
« Je n avais jamais autant souffert qu'en entendant, soit sous la mitraille, soit ici (à l'hôpital), de pauvres camarades appeler, crier après leur épouse et leurs enfants, et le plu» souvent prononcer, la face pleine de sang, le doux nom de maman ou celui de papa. De telles scènes vous font souffrir ; et souvent on serait heureux de prendre le mal au frère qui, quelques instants avant, relisait une tendre missive ou en écrivait une qui ne parviendra pas... Oh ! la guerre I Mais si triste qu'elle soit, nous devons la supporter avec courage. Sans faire taire le cœur, il faut marcher et donner sa vie pour la conquête d'un idéal, pour le salut de la Patrie... »
Ils marchent donc et ils donnent leur vie.
Si la guerre est acceptée vaillamment pour les motifs que nous venons de voir, elle ne peut pas être faite d'une façon quelconque. Elle risque, certes, d'éveiller dans le cœur des hommes les vieilles passions ataviques qui ont trop souvent quelque chose de bestial.
Pour se préserver contre ces retours des revenants mauvais qui peuvent nous envahir, l'héroïsme ne suffit pas. A plusieurs reprises, j'ai trouvé cette pensée qui est d'une grande valeur psychologique. Elle est une constatation de fait et elle est exprimée en toute simplicité : « L'héroïsme, dit une de ces lettres, ne purifie pas toujours. Je crois qu'il affine seulement les consciences délicates i
mais les appétits restent aussi violents même après une action d'éclat . . ». Il faut autre chose pour mater ce qui sommeille en tout homme et qui ne demande qu'à se réveiller.
Ici, soyons reconnaissants pour le travail des siècles. Ce n'est pas en vain que Ton appartient à un peuple qui a derrière lui une si longue éducation chrétienne et auquel cette éducation, en dépit de trop d'insuffisances, a inculqué peu à peu des sentiments toujours prêts à envahir la conscience. Ce n'est pas en vain qu'on appartient à un peuple qui, en dépit de beaucoup de bavardage conventionnel, a proclamé un certain idéal et a si souvent vibré pour lui :
« Leur cœur est excellent, écrit un sergent en parlant de ses hommes. Combien de fois n'ai-je pas vu, dans nos marches en avant, l'un d'entre eux tendre son quart à un blessé allemand, et celui-ci, touché malgré lui, le remercier d'im salut de la main ! Avant le feu, les sentiments les pires les animaient. Après, c'est la noblesse de la race qui a repris. Plus guère qu'un seul sentiment, celui de la pitié... »
Voici un unioniste qui a vu des horreurs commises dans les pays que Ton reprend sur l'envahisseur : vols, incendies, pillages, meurtres, et tout le reste dont on ne peut même pas parler. L'indignation l'emporte, et soudain il se ressaisit : « Nous ne ferons pas la guerre comme eux. Nous respecterons la propriété, le civil, le vieillard, la femme, l'enfant. Nous resterons les soldats de la justice et du droit . ». «Quand mes camarades, écrit un autre, constatent toutes les atrocités commises, c'est plus fort qu'eux : ils crient vengeance. Mais je crois fort que la plupart n'auraient pas le courage d'en faire autant. Il ne peut pas se faire que des Français puissent être inculpés de pareils forfaits ! Pour nous, chrétiens et unio-
nistes. le devoir est clair : défendre la vérité et la liberté ; mais ce serait renier le Christ que de profiter honteusement de la victoire. »
Et voici maintenant un petit tableau que je découpe dans une lettre d'un garçon qui, vingt fois par jour, s'expose à la mort pour faire son devoir jusqu'au bout, mais qui n'a reçu d'aucun supérieur l'ordre d'achever les blessés.
« J'ai vu un jour une scène qui m'a tiré les larmes des yeux. Sur une route, défoncée par la pluie et le passage conlinuel des convois, deux blessés se soutenant mutuellement s'avancent. L'un est un fantassin français, à la tête bandée ; il donne son bras à un Allemand blessé aux bras et à la poitrine. Le sang a rougi sa tunique. Il est blême, et en passant à côté de moi il me demande en assez bon français « à boire ». Alors je me rappelle que je suis unioniste. Je le fais rentrer dans la ferme où je me trouve et lui offre une chaise. Exténué il s'assied... Il boit avidement le bol d'eau... et est tout surpris quand je lui offre une tablette de chocolat. Alors, ému, il me dit : « Oh ! merci, mon Ami ! » C'est un jeune homme de 21 ans, originaire de Brandebourg. Et les deux blessés, unis par la souffrance, repartent dans la direction de l'hôpital de Poperinghe. »
Mais les larmes que de pareils spectacles font monter aux yeux ne sont pas des larmes de sentimentalité fade et d'émotion purement nerveuse. Ils ne sont pas des pleurnicheurs, nos garçons, quand ils s'affirment chrétiens. L'indignation les secoue. Ils ferment les poings, de colère généreuse, en pensant à ceux qui sont responsables de toutes ces souffrances :
« Quel nom, s'écrie l'un deux, quel nom donner à ce flot de ruines ? Ah ! je comprends que, pour l'arrêter, on offre, tout son sang ! Le châtiment devra être terrible. La civilisation doit se défendre. Oui, tout doit être inspiré^par un grand
amour pour l'œuvre de Dieu, pour l'ennemi qu'il faut sauver contre lui-même. Il me semble que c'est dans cet esprit-là que combattent les alliés. Je m'entretiens ici avec un socialiste révolutionnaire parisien qui me dit : « 11 faut être dans a cette guerre, à son poste, de tout son cœur, c'est pour « sauver l'Allemagne en même temps que l'Europe ». Et il ajoute avec ironie ; « On aurait pu s'attendre que dix-neuf « siècles de christianisme seraient assez puissants pour faire « l'œuvre sans verser tant de sang... » On ne finirait pas sur ce thème... »
Oui, thème poignant, mais thème qui permet à la conscience de planer au-dessus de ce qui l'afflige, n'affaiblit aucune volonté, donne un sens à tous les courages et illumine de clartés saintes le dévouement à la patrie.
Et tout ce que nous venons de voir nous ramène au problème central qui hante nos jeunes gens. Que doitêtre cette guerre et à quoi doit-elle aboutir ?
Elle a l'air d'être le triomphe cynique des vieilles puissances de mal qui, depuis les origines lointaines de l'histoire, jettent les hommes les uns sur les autres. Pour le chrétien, elle doit marquer un des derniers sursauts de ces puissances et la préparation de leur défaite peut-être définitive. Ecoutez ceci :
« Je compte fermement terrasser en même temps l'Allemagne militariste et la guerre elle-même. J'attends avec confiance l'heure des justes réparations et l'épanouissement d'une vie sociale dégagée des vieilles haines et de la paix armée. »
Ecoutez un de nos « Volontaires du Christ » :
La guerre ! mais il me semble plus que jamais que nous travaillons pour la paix. Quand l'unité factice qui s'est formée à nos côtés, il y a quarante-quatre ans, sera dissoute, quand une ambition aveugle et criminelle d'un parti étranger ne menacera plus la liberté, la France, à la tête du progrès et des idées généreuses comme toujours, travaillera eflîcacement pour la paix du monde. .. Je suis persuadé que de cette guerre résulteront de grandes choses pour notre patrie, pour l'œuvre qui doit s'accomplir en elle et par elle. La guerre actuelle, ô miracle 1 par l'amour infini du Père qui ne laisse pas sans réponse les prières de ses enfants, servira la cause de l'évangélisation du monde dans cette génération. Elle contribuera à réveiller l'Eglise, à unir ses membres, à lancer les étudiants et lycéens dans les mouvements de volontaires pour le ministère et pour la mission. Elle aura peut-être pour notre famille, pour notre foyer, des résultats inattendus. . . . Qui dira les joies que Dieu fait succéder aux tristesses et les fruits magnifiques des prières qui sont montées vers Lui ? La parole demeure vraie, si incompréhensible qu'elle soit aux yeux des hommes : « Il n'y a qu'une espé- « rance : celle à laquelle vous a appelés la vocation que vous « avez reçue. . . ». Oh 1 remplir sa tâche jusqu'au bout, même sans comprendre ! mais sûr et confiant ! Je relis les récits de Gethsémani et des souffrances du Sauveur. La victoire par laquelle le monde est vaincu, c'est notre foi. Plus près de toi, mon Dieu I C'est l'hymne de tous ceux que le Maître associe à ses souffrances et à sa victoire. »
Cette pensée est vibrante chez tous : « mon vœu le plus profond, écrit un autre, est que nous nous préparions tous, la discipline et l'endurance de cette guerre aidant, à la conquête décisive, pacifique entre toutes, qui fait le but de notre vie : Faire Christ Roi ! »
Quand on porte avec soi une telle ambition, on ne peut pas ne pas évoquer devant son esprit l'image de la France aimée. On ne peut pas ne pas se demander si ce seront seulement quelques enfants de France qui distingueront les devoirs profonds, ou si la patrie elle-même, dans son ensemble, sentira qu'un appel lui vient de la guerre ellemême. Il ne leur parait pas admissible — ce serait un scandale pour leur pensée et pour leur conscience — que cette France ne comprît pas d'elle-même la leçon des événements.
Cette France, elle sera faite, en grande partie, de ceux qui survivront aux affreuses tueries. Ceux-là auront appris des choses que l'on n'oublie pas :
« Mes longues réflexions au cours de ces dernières nuits sont venues me faire entendre que ceux qui en reviendront, de cette terrible guerre, ceux qui auront été désignés par le sort pour rester et recueillir les fruits du sacrifice des autres, auront une terrible responsabilité. Il leur faudra mériter leur chance, justifier leur sort exceptionnel ; il leur faudra se défendre de la trop grande douceur du foyer retrouvé et être, toute leur vie, les hommes de sacrifice que ceux qui sont tombés auront été, un mois, une semaine, un jour, une heure .... »
Il est vrai qu'une question peut se poser. Les souffrances physiques et morales qui sont le lot actuel de tant d'hommes ne sont-elles pas destinées à provoquer une réaction nerveuse dont les effets iront en sens inverse de
toutes les prévisioas morales ? Cette réaction nerveuse ne se marquera-t-elle point par un appétit irrésistible de jouissance, par une revanche du corps, si longtemps maté, sur Tesprit qui n'aura été vainqueur que momentanément ? Ecoutez encore celui dont je viens de vous lire quelques lignes :
« J'ai prévu bien des choses, je crois, et les événements ne m'ont pas surpris, tu le sais. Tu reconnaîtras que j'ai prévu l'immense amélioration, régénération serait plus juste, du moral de notre France au cours d'une épreuve que je me suis parfois surpris à souhaiter. Et maintenant je ne crains pas la réaction d'immoralité qui te semble inévitable, et qui a suivi la Terreur, pendant le Directoire. Chez qui serait-elle naturelle? — Chez nous, habitants des tranchées? — Mais je reste persuadé qu'au jour du retour, c'est à peine si les plus rudes
se laisseront aller à boire un peu plus que de raison Le jour
où nous défilerons dans les rues de T., je suis assuré qu'un seul sentiment dominera en nous, plus fort même que l'allégresse de nos cœurs retrouvant les êtres chers : une gravité solennelle Cette réaction qui ne peut atteindre les combattants,
vous sera-t-elle plus naturelle qu'à nous ? à vous qui nous aurez attendus, l'esprit tendu, le cœur angoissé, mais l'âme haute? Ce serait absurde, et à nous tous, combattants et noncombattants, le souvenir de nos morts suffirait à supprimer le danger. C'est là le rôle glorieux, et finalement la raison du sacrifice de ceux qui sont tombés. Porter leur deuil, les honorer comme ils auront mérité de l'être, c'est-à-dire vouloir que leur sacrifice ait eu son utilité et que le profit pour l'humanité en soit durable, voilà ce qui nous empêchera de tomber au-dessous du niveau si miraculeusement atteint aux yeux des incroyants, si natarellemeni, aux yeux des initiés et des croyants. Et les plus mauvais d'entre nous, les plus frustes, les plus attachés aux joies et aux petites douceurs de la vie matérielle, croiront faire beaucoup pour compenser leurs peines en s'accordant quelques heures de grasse matinée, quelques verres de vins fins, ou quelque partie fine. Les autres embrasseront leurs femmes, leurs enfants et leurs proches un peu plus longuement que de coutume, avec, sans doute, un
petit frisson de tout leur être, puis ils s'empresseront au travail et relèveront les ruines. Et c'est là que sera pour eux la gloire. La vraie victoire française — après celle de demain — ce sera la victoire remportée dans dix ans par la France régénérée, victoire pacifique qu'auront préparée nos morts de igi/» — du plus humble au plus glorieux. »
Oh ! comme je voudrais que cette lettre et surtout l'inspiration qui Ta dictée fussent méditées par ceux qui, n'ayant jamais pénétré dans l'intimité d'une âme religieuse, ne voient dans la religion qu'une attitude de passivité, une paresse qui se pare d'idéalisme, l'abdication de la destinée entre les mains de Dieu, le refus de croire à Teffort humain et d'attendre de cet effort la transformation de la terre... Il n'y en a pas un parmi les jeunes gens dont je dépouille les lettres devant vous qui ne se sente, pour le jour du retour, à la veille d'un labeur énergique. Ils espèrent le mieux, mais ils ne l'espèrent pas les bras croisés :
« Ce sera le résultat de notre travail et non pas le produit automatique de cette horrible lutte. La puissance de Dieu peut le hâter ; mais son amour nous laisse libres de choisir bien ou mal... Oui, nous aurons du travail encore plus après qu'avant : rendre la France plus chrétienne en lui montrant combien elle a fait fausse route et combien nous avons à compter avec la solidarité humaine dans le mal. J'ai le temps ici de méditer longuement sur toutes les causes qui font qu'après tant de christianisme on a si vite fait de retourner à une barbarie qu'on est tenté de croire innée. »
Tous, ils sont partis avec cette hantise des devoirs qui leur sont réservés pour la période de notre histoire qui commencera dès le lendemain des hostilités. A Tun d'eux qui allait partir pour la ligne de feu, son père avait écrit les préoccupations qui le tourmentaient. Et voici la réponse du fils, griffonnée dans la hâte des derniers préparatifs :
« Si papa savait à quel point ses préoccupations coincïdcnt avec les miennes ! On est tenté de se décourager quand on songe que ce terrible conflit n'entraînera pas seulement des ruines matérielles, mais que c'est l'avenir moral et religieux d'une grande partie de l'humanité qui est en jeu. Ceux qui survivront à cette épreuve auront devant eux une tâche écrasante. Nous nous entretenions de ces choses, X et moi, avant de nous quitter... et à l'instant j'apprends que son régiment a eu un officier tué. Je me demande si les frères X. sont sains et saufs. Nous ne le saurons pas avant longtemps. Puissent ces bons ouvriers de l'avenir n'être pas frappés. »
Quand on a cette hantise on ne peut pas ajourner indéfiniment l'heure du travail entrevu. Ce travail, pourquoi ne pas le commencer tout de suite et dans les tranchées elles-mêmes ? Les tranchées, ce sont les sillons formidables où germera la France de demain. Ce sont elles qu'il faut ensemencer. La semence, c'est le témoignage.
Il faut guetter toutes les occasions de jeter le bon grain. La première, c'est l'ennui des longues stations dans la tranchée :
« 20 décembre. — Comme nous commencions à nous ennuyer royalement pendant les longues soirées, nous avons eu la bonne idée d'organiser des causeries-débats le soir après dîner. C'est moi qui ai débuté par une causerie sur les causes économiques et morales de la guerre. J'ai été vraiment heureux de pouvoir faire cette première conférence, car elle a parfaitement réussi, et ce soir nous continuerons. J'ai pu surtout aborder non seulement la question morale, mais la question
religieuse et amorcer une seconde conférence sur la dépopulation volontaire. Me voilà enfin avec une fonction intéressante: conférencier.
« 23 décembre. — Je t'ai dit dans une de mes dernières lettres, que nous avions commencé une série de conférences interrompues par le travail, mais hier, comme suite à une discussion, j'ai dû y aller d'une deuxième, troisième et presque quatrième conférence : i° sur la conscience ; 2° sur le Christ ; 3° sur le protestantisme ; 4' sur Dieu et la guerre. A la demande générale, on veut que je traite de nouveau le quatrième sujet. Tu vois que partout en saisissant le bon moment, on peut faire œuvre d'évangélisation. J'ai reçu les plaquettes que tu m'as envoyées. J'en ferai une distribution à bon escient. Je pourrai aussi donner quelques Nouveaux Testaments, qui auront ainsi été précédés de quelques explications ou introductions. »
Je voudrais vous faire seatir ce qu'il y a de tragique et de puissant dans ce souci des âmes, qui porte un chrétien a oublier tout le fracas qui l'entoure, tous îes périls qui le guettent, pour ne penser qu'à une chose : distribuer ce dont il Vît. Songez que tout ce que je vous lis a été écrit sous la mitraille et vous en mesurerez la beauté poignante :
« U décembre. — Ma vocation pour évangéliser s'afïîrme et s'accentue tous les jours, Les âmes sont désireuses de Dieu, en dépit de toutes les dénégations et protestations. Je n'en veux pour preuve que ces conversations et discussions entre camarades, qui reviennent maintenant presque toujours à la question morale et religieuse. On me contredit, mais on m'écoute, et l'on m'invite à parler, à parler encore. Vraiment, par la grâce de Dieu, à qui j'ai tant demandé de susciter des occasions et de m'inspirer de son Esprit, je suis devenu un témoin de Christ. Les moments que nous passons en entreliens religieux se chiffrent, par jour, en heures. Je supplie Dieu de me donner d'observer toujours plus une attitude qui
corrobore mes discours... La tâche est difficile et cependant je me sens bien encourage, bien béni. Dieu est avec moi.
u 16 décembre. — J'ai encore le souci de faire connaître autour de moi le divin message, le message de vérité et de vie. Dieu m'a fait la grâce de susciter plusieurs occasions de rendre mon témoignage. Pas un de mes camarades ou officiers, qui ne connaisse mes convictions. Mais le chemin est bien difficile qui mène aux âmes et la tâche apparaîtrait comme désespérée, si l'on ne comptait pas sur la grâce de Dieu pour agir sur les cœurs et les consciences et les ouvrir à la vérité qui demeure lettre morte dans notre bouche, si son esprit ne la vivifie pas dans les cœurs. Je le supplie d'agir lui-même et je prie plus que je ne parle. Une fois le témoignage rendu, à Dieu d'agir et d'opérer les miracles refusés à la seule parole humaine. »
Ne nous laissons pas emporter par notre imagination et ne nous figurons pas que, par une sorte de prédestination mystérieuse, la tranchée est la salle idéale d'évangélisation. Il est parfaitement exact que Ton s'y trouve en contact permanent et intime avec des gens que l'on n'aurait jamais eu l'occasion de rencontrer. Il est parfaitement exact que le fracas de la mitraille est une prédication furieusement éloquente sur la fragilité de la vie. Il est parfaitement exact que les longues heures d'inaction douloureuse, en tête-à-tète perpétuel avec le cauchemar de la mort qui passe, donnent à l'esprit bien des raisons de s'arrêter sur des pensées qui d'ordinaire paraissent importunes. Il est parfaitement exact que l'ennui lui-même, le morne ennui, aide à faire accepter, comme une distraction bienfaisante, une conversation sérieuse sur des sujets qu'on a l'habitude d'esquiver. Oui, mais il n'en est pas moins vrai que la lutte incessante contre des dangers matériels est propre à développer une sorte de matérialisme moral, qu'une espèce d'accoutumance se
crée à l'horreur quotidienne, qu'on prend l'habitude de voir mourir et soufTrir, qu'une torpeur particulière envahit souvent l'être et le défend contre les excès affolants de la réflexion. Les meilleurs en font Texpérience :
« Du fond de ma tranchée, je t'écris une lettre qui ne partira peut-être jamais. Depuis des heures le canon tonne, les obus sifflent, la fusillade crépite. Jusqu'ici le bout de ma tranchée que nous occupons a été épargné, mais d'un instant à l'autre peut nous arriver le percutant fatal. Depuis des semaines, nous sommes en contact immédiat avec l'ennemi, à moins de 80 mètres de ses tranchées, et nous vivons dans l'appréhension (je ne dis pas la crainte), dans l'appréhension quotidienne de la mort. C'est curieux comme on s'y habitue. C'est un peu comme certaines douleurs dentaires, dont la persistance même atténue l'acuité.
« Depuis longtemps, il n'y a pas eu, de nos côtés, de grandes batailles, mais ce sont chaque jour (ou plutôt chaque nuit) des alertes, des escarmouches, des reconnaissances. Et chaque soir le petit cimetière improvisé au flanc de la colline, à la sortie du bois, s'augmente d'une demi-douzaine de tombes nouvelles. On ne peut s'empêcher de retourner le dicton et de dire : « Hodie tibi, cras mihi ! »
Voilà la salle d'évangélisation dont il convient de ne pas exagérer, dans nos imaginations, la beauté confortable. Voilà le milieu dans lequel il s'agit, pour des soldats chrétiens, de faire briller la lumière de l'Evangile. La torpeur spirituelle contre laquelle ils ont à lutter, ce n'est pas seulement celle qui envahit leurs camarades, c'est celle qui les menace, eux, tous les premiers. J'ai sous les yeux une page typique à cet égard :
« Je voudrais que vous puissiez voir mon installation en ce moment ; cela ferait que mon gribouillage serait tout excusé et que vous remarqueriez moins l'irrégularité de mon écriture. Comme chambre, un fossé d'à peine un mètre de hauteur, ayant pour toit une charrette dont les brancards.
les roues, tous les accessoires ont été utilisés dans la construction (spécialement dans la toiture) de la taupinière. L'eau filtre régulièrement et avec monotonie, et la glaise qui forme les murs et le sol commencent à être bien détrempés, car voici 34 heures qu'il pleut presque sans discontinuer, et la vie dans les tranchées commence à devenir la vie aquatique.
« Je vous écris accroupi dans un coin, un papier sur mes genoux à la lueur d'une lampe primitive : une boîte de sardines remplie de suif d'où surgit un bout de tresse. Rien de nouveau sous le soleil ; et, revenus à la vie primitive, nous réinventons les instruments primitifs. D'ailleurs, nous éprouvons des sentiments bien inférieurs, puisque tous nos plaisirs et toutes nos préoccupations sont celles de l'estomac. Rien d'autre ne nous intéresse : on « se fiche » de sa peau, mais on veut manger le mieux possible ; et pour cela on n'épargne rien.
« Quelle terrible chose que cette guerre I Vous ne pouvez pas vous figurer ce que j'ai vu en quatre mois, comme horreurs de tous genres. Horreur physique : plaies sanguinolentes, trous béants dans les chairs, membres déchiquetés. Horreur matérielle : villages en flammes, murs démantelés, champs ravagés, plaines criblées de balles et d'obus. Horreur morale : hommes apeurés fuyant de tous côtés, sections désemparées, blessés hurlant plus de terreur que de douleur. Et ce qui est encore le plus impressionnant, c'est encore cette horreur là. Comme l'on comprend, après de tels spectacles, la valeur esthétique d'un homme « de caractère » et de la maîtrise de soi I
a Je vous assure que ceux qui en sortiront en reviendront renouvelés ; et pour moi, si j'en sors, je me sens capable de donner tout autre chose qu'auparavant. H y a là, au fond de nous, maintenant, une somme d'expérience inimaginable ; et lorsque l'on aura de nouveau la possibilité de penser, une fois sortis de l'abrutissement où nous sommes, il pourra vraiment en être retiré «quelque chose ».
Quand on parle ainsi, le <( quelque chose » qu'on appelle est en train de venir.
Il me semble que nous approchons peu à peu de ce qui fait la vie propre de la conscience chrétienne, et, pour ne pas dissimuler le mot, de la conscience protestante.
Dans tout ce que nous lisons, nous ne rencontrons pas une seule fois l'idée d'un mérite, d'un gain. Et c'est ce que tant de gens autour de nous ne comprennent pas. La religion, pour une foule de nos libres-penseurs les plus intelligents, consiste essentiellement dans un efTortpour capter la faveur divine, pour se rendre digne d'une récompense, pour faire son salut, comme on dit, et conquérir une place dans le ciel. Le soldat protestant ne pense pas que son sacrifice soit une sorte de traite qu'il tire sur l'au-delà. Quand il a trouvé dans Jésus-Christ un Sauveur, il sait que ce Sauveur l'a véritablement sauvé. Le sacrifice n'est pas, pour lui, un moyen de salut. Il ^st l'acte de reconnaissance d'un cœur qui a tout reçu, il n'y a chez lui ni ce désir âpre de souffrir qui est suggéré chez d'autres par l'ambition de gagner le ciel, ni cette peur de ne souffrir que d'une façon insuffisante et de ne rien gagner du tout. Comme l'enfant prodigue, il est revenu vers son père, et il sait que son père l'a pardonné. Il n'obéit pas à son père pour mériter son pardon : il lui obéit joyeusement avec la volonté de lui marquer la gratitude qui déborde de son cœur.
Et c'est pourquoi vous ne trouverez rien de triste, ni de malheureux, ni de farouche chez le chrétien évangé-
lique qui part pour la ligne de feu. Il ne prétend pas^ non plus, être une sorte de surhomme qui a vaincu les sentiments les plus naturels et qui s'en est débarrassé. Il se sent faible, il ne croit pas en lui. Mais il sait que son Dieu est fort et c'est à ce Dieu qu'il se confie. Il sô tourne vers son Dieu avec l'humilité d'un homme qui se reconnaît capable de toutes les faiblesses, mais aussi avec la confiance calme d'une volonté qui espère, avec Taide d'en haut, n'être inférieure à aucune tache.
Je n'ai que l'embarras du choix pour trouver l'expression de ce sentiment :
<( Le moment où je me trouverai sous la pluie de fer approche. Je demande à Dieu de se tenir toujours près de moi et de me garder fort contre la mort même. Je me soumet» à la volonté du Père. S'il lui plaît de me laisser sur terre, tant mieux ; si c'était le contraire, ce serait encore tant mieux. Je vais repartir armé de ma foi évangélique et convaincu que jamais l'Éternel ne m'abandonnera. »
Écoutez encore ces quelques lignes :
« Je prie beaucoup. Parfois je me dis que ceux qui sont morts ont prié, eux aussi, qu'on a prié pour eux, et cependant la prière n'a pas été exaucée. Cette objection ne m'arrête pas. A vivre dans les bois, depuis des semaines, la vie simple du charbonnier, on en vient à posséder sa foi, un peu simpliste, un peu enfantine, puérile même, mais si réconfortante I Je me demande si, au fond, ce n'est pas la meilleure. A vouloir tout expliquer, les théologiens finissent par embrouiller merveilleusement les choses.
« A la guerre on a beaucoup de temps pour se recueillir et pour prier. A la bataille de Thionville où nous sommes restés à découvert de 8 heures du matin à 6 heures du soir sous un véritable ouragan de balles et d'obus, le nez dans la terre, sans pouvoir bouger, j'ai prié plus longuement que je ne l'avais jamais fait. J'étais en tête de la section, exposé à un feu deflanc et de face, et intimement persuadé que ma dernière
heure était venue. Apres avoir prié, je me suis senti envahi par un grand calme, non seulement moral, mais physique, au point que je ne sursautais plus quand un obus éclatait tout près de moi, ou qu'une balle se fichait en terre à quelques centimètres de mon képi. J'ai même fini par m'endormir. »
Certes, Dieu répond à leurs prières, et c'est pour cela qu'ils sont forts. Mais ils ne cherchent pas Dieu seulement au fond de leur cœur. Ils ont avec eux le livre de ses compassions et de ses promesses :
« Je n'entends pas seulement le canon et la fusillade, l'éclat des obus qui menacent depuis un moment la grange où siègent quelques ofïiciers et secrétaires, ni le ronflement d'avions que nous distinguons à peine, mais j'entends aussi dans mon cœur des paroles divines. Ce sont des passages de ma chère Bible que mon âme médite. Oui, dans les moments atrocement pénibles que je traverse, Dieu, par la Bible, me donne la force, que dis-je, la joie. Joyeux quand même I Telle serait ma devise. C'est dans ma musette que j'ai ma chère Bible. Elle est bien abîmée maintenant : la pluie surtout m« la détériore. Mais qu'importe ! Je l'ai et ne l'abandonnerai point. Quand je la lis, je crois me trouver en présence d'amis qui prient là-bas, ou qui, comme moi, se trouvent
dans les rangs de l'Armée du droit et de la justice et de
la victoire. »
Je ne sais pas si j'ai jamais vu un hommage à nos saints livres plus touchant que celui-ci :
(( Un camarade a laissé tomber par inadvertance ma musette au feu, et tout son contenu a été brûlé : surtout le Nouveau Testament que N... m'avait donné quand je suis parti au régiment a été atteint. . . ; tout d'abord j'aurais broyé l'imprudent... Puis, j'ai pleuré longuement, le Nouveau Testament dans la main... »
Ils prient, ces braves garçons, maislaîssez-moi vous le
dire : ils demandent qu'on prie pour eux ; et c'est avec émotion qu'ils apprennent que des amis se sont réunis et dans la prière les ont rejoints :
« J'ai reçu, il y a quelques jours, un mot des unionistes de M.... réunis en prières. Touchante pensée qui m'a beaucoup ému. Nous avons tellement besoin de savoir que l'on prie pour nous ! pour nous qui sommes loin de nos familles et qui parfois nous laisserions décourager si nous n'étions soutenus par une espérance vivante. Priez donc pour nous, priez pour ceux qui luttent, pour ceux qui tombent, pour les mourants, pour les blessés; priez pour que bientôt la guerre se termine et que nous en sortions victorieux. Toutes ces prières ne seront pas inutiles! un jour, Dieu les exaucera. »
Ne mettons pas cet exaucement au futur. Pour comprendre pourquoi je le mets au présent, écoutez ce récit auquel je ne change pas un mot :
(( Au mois d'août, au combat de... tomba un jeune lieutenant de famille alsacienne. Un éclat d'obus lui avait crevé l'œil droit. Quand les brancardiers le relevèrent sur le champ de bataille, il priait à haute voix. Soigné dans une ambulance d'une ville frontière, il édifia ceux qui l'entouraient par sa patience et sa soumission. Peu à peu, l'œil gauche s'infecta, et on lui apprit qu'il serait probablement aveugle. Il avait vingt-six ans, était marié et père de famille. Il supporta très courageusement l'annonce de cette terrible épreuve, et l'aumônier qui le visitait régulièrement le trouva souvent se récitant des versets des Psaumes, pour se réconforter dans ses heures de solitude. L'infirmière qui le soignait était une jeune fille très catholique, de la haute aristocratie parisienne. Elle lui lisait, chaque jour, les passages indiqués dans le Livre de prières du soldat français, et elle écrivit à sa famille : « Je ne veux plus douter maintenant de la foi des protes- « tants. Elle vaut la nôtre. Mon cher jeune lieutenant m'a « rapprochée de Dieu. »
Je suis loin de dire, hélas ! que tous nos jeunes gens.
même ceux qui sont le plus sincèrement chrétiens, possèdent une foi pareille. Mais celle qu'ils possèdent, ils en sont si heureux qu'ils voudraient la répandre autour d'eux comme des semences de bonheur, de joie, d'entrain, de vie. Des amis ont demandé à beaucoup d'entre eux ce qu'ils aimeraient recevoir comme cadeau de Noël. Plusieurs de ceux qui ont répondu ont désiré tel ou tel objet particulier. Mais tous ont réclamé des évangiles ou des portions d'évangile pour les distribuer à des camarades.
Je viens de prononcer le mot de Noël. La célébration de cette fête nous paraissait à nous si étrange, si paradoxale, que nous avons eu besoin de nous mettre au clair avec nous-mêmes. Et pourtant nous sommes loin des champs de bataille. Qu'a pu être cette fête de Noël à côté des tranchées ?
Ah 1 je vous assure qu'ils y ont tous pensé d'avance au saint anniversaire. Ils y ont pensé en invoquant les souvenirs aimés, en revivant les réunions de famille qui, cette fois, ne seraient pas possibles, qui peut-être ne reviendraient jamais. Dans toutes les lettres que j'ai eues sous les yeux. Ton parle du sapin resplendissant, des cantiques joyeux, des cadeaux qui font briller les yeux des enfants, l'on parle de tout ce qui a déchiré Tâme de ces braves garçons dans la minute même où ils écrivaient leurs lettres...
Mais révocation de tous ces souvenirs n*a rien d'affa-
(lissant. Ce n*est pas pour s'attendrir qu'on s'enchante ou se torture de ces visions. C'est pour donner sur le coin de planche où l'on griffonne sa lettre un coup de poing vigoureux en écrivant : u On fera son devoir jusqu'au bout ! » Oui, en un sens, Noël sera triste, mais comme récrit un brave ouvrier, a il sera plus beau que d'habitude, car chacun se sentira, dans son cœur de chrétien, remué par une force supérieure qui viendra du Père. Il nous parlera de la naissance d'un Sauveur qui est venu pour mourir ; et, puisqu'il le faut, nous le passerons à repousser l'ennemi avec courage ». a Oui, écrit un autre, ce jour de Noël, nous le vivrons en hommes et en sol-^ dats... Prions Dieu, et nous aurons participé à une grande œuvre de justice et de paix. )) a Je ne puis penser sans effroi, écrit un artilleur à côté de sa batterie, à ce que sera Noël pour beaucoup cette année. La fusillade fait rage et le canon tonne. Priez, épouses, priez, fiancées, priez^ pères et mères, pour les êtres bien-aimés qui, ce soir, attendront la venue du Christ sur un champ de bataille. Que ceux qui prient soient bien pénétrés de la toute-puissance de Celui qu'ils invoquent et qu'ils sachent qu'il n'y a rien de plus poignant pour une âme chrétienne que de vivre l'heure inoubliable de Noël sous la rafale des obus et le crépitement ininterrompu des balles. »
Ce qu'a été Noël pour beaucoup, vous allez le voir dans la première partie du billet que je vais vous lire ; et vous^ y verrez ensuite comment certains ont essayé de retrouver là-bas les joies qu'ils auraient eues parmi nous :
« Le jour de Noël nous étions de service à P...; déjà nou^ avions passé la nuit presque à la belle étoile et tout au matin une canonnade effroyable commença. Nos 76, 90, 96, io5,, i55, crachaient la mitraille avec fureur. C'était assourdissant. Jusqu'à midi le duel d'artillerie ne cessa pas. Jamai»
tant d'obus n'ont passé au-dessus de nos têtes en si peu de tennps. Le combat fut pénible et nous eûmes beaucoup à faire. Heureusement le soir, à 8 heures, on est venu nous relever et le 26 nous étions de repos. Après une si triste journée de Noël, nous avons apprécié d'autant plus notre repos que, grâce à ma fiancée et à des amis de Besançon, nous avons pu avoir un bon repas et même un arbre de Noël I C'est surtout pour les enfants des fermes environnantes que j'ai fait cet arbre, car on les oublie, ceux-là, parce qu'ils sont sur le front. Quel bon moment nous avons passé ensemble, petits et grands. C'était un plaisir de voir ces enfants si contents et oublier pour un instant le bruit du canon et leurs deuils. »
Noël est présent à une foule de pages que j'ai sous les yeux. 11 faut que je me limite. Mais je ne puis pas, pourtant, ne pas vous faire assister à une réunion comme vous n'en verrez sans doute jamais :
« Aujourd'hui jour de la venue du Seigneur, le soleil s'est levé radieux, rien n'est changé dans nos tranchées et cependant on sent un certain air de fête, c'est Noël.
« Hier quelques amis m'ont prié de leur faire un culte minuit, j'ai accepté. Dans un gourbi creusé dans la pierre, éclairé par un feu de bois vert, nous nous sommes réunis ; nous songeons quelque peu aux premiers chrétiens qui se réunissaient dans les catacombes romaines et cela nous séduit ; par intervalles des coups de feu partent près de nous, ce sont les sentinelles qui tirent pour nous prévenir qu'elles veillent.
« Je commence par la prière et demande à Dieu d'être avec nous ce jour de fête, de consoler surtout tous ceux qui ont été atteints dans leurs affections par cette guerre maudite. Je donne ensuite lecture de l'annonce et de la venue de Jésus sur la terre et rappelle le préambule de la loi qui symbolise tout l'enseignement du maître. Une volée de coups de canons m'interrompt, nos 76 entrent en action. Nous écoutons, un coup a porté, nous entendons des gémissements (les Allemands sont à 5o mètres de nous) et cela nous serre le cœur.
J'en profite pour rappeler que, si les circonstances actuelles nous forcent à mettre hors de combat le plus d'ennemis possible, nous devons aux blessés aide, constance, et aux pays envahis le respect de la personne et de la propriété.
« Je médite ensuite quelques versets sur la prière, rappelant que, dans la solitude où nous vivons, il nous reste un ami, un père auquel nous devons nous confier, auquel nous devons demander force, énergie, volonté, pour continuer la lutte. Et je termine enfin en rappelant qu'aux chrétiens il reste la glorieuse certitude de l'immortalité.
« Notre petit culte prend fin avec la prière dominicale que nous récitons tous à haute voix. Dieu veuille qu'il nous soit permis de voir d'autres Noëls, moins lugubres que celui-ci. »
Oui, ceux qui reviendront reverront des Noëls moins lugubres que celui-ci. Mais je ne suis pas sûr qu'ils les célèbrent dans Tesprit de vérité poignante qui caractérise cette réunion religieuse au fond d'une tranchée. Je ne suis pas sûr que le ciel voie jamais, dans nos cathédrales ou dans nos temples, une célébration de Noël aussi belle que celle où, sous la mitraille, des hommes qui vont peut-être mourir se consacrent à Dieu, — à Dieu pour ramener avec lui, par lui, pour lui, la paix sur la terre.
Il faut que je m'arrête. Les dossiers que j'ai devant moi sont, décidément, trop riches. Mais vous me pardonnerez d'en avoir sorti tant de citations. Si j'avais parlé de mon crû, vous auriez pu me reprocher d'abuser. Ce sont vos fils, vos maris, vos frères, que vous avez écoutés. Nous les écouterions volontiers plus longtemps encore.
Je vous ai entretenus de jeunes gens qui sont chrétiens je l'ai fait avec intention. Où donc voulez-vous qu'on évoque devant nous notre jeunesse chrétienne, si ce n'est dans nos temples ? Et qui donc en parlera, si ce n*est nous-mêmes ? Ne faut-il pas que, de la guerre elle-même, il monte un cantique d'adoration vers Celui que la guerre outrage, vers Celui que nous voulons faire Roi, — Roi de l'univers, Roi de nos vies ?
Et puis, nous leur devons quelque chose, nous chrétiens, à ces jeunes gens. Combien en reviendra-t-il parnH nous ? Ceux qui seront de ce nombre, en quel état trouveront-ils nos Eglises? Tous ceux, d'une façon générale, qui se battent pour nous à la frontière auront, à leur retour, le droit de demander aux autres Français : a Qu'avez-vous fait de la France pendant que nous étions là-bas ? » Nos jeunes chrétiens auront, eux, des comptes à réclamer de nous, qui avons dû rester à l'arrière. Ils sont allés porter leur témoignage dans les tranchées. Qu'avons-nous fait, nous, loin des tranchées ?
Pour commencer, écoutons une de leurs supplications. Ils crient vers nous, nous demandant de prier pour eux. Prions-nous pour eux ? Oh 1 comme ils ont le droit d'exiger de nous cette collaboration spirituelle : la leur donnons-nous ? Et n'avons-nous pas à les aider auprès de ces camarades, devant qui ils rendent leur témoignage ? Est-ce qu'il n'y aura pas ce soir, à nos foyers, des prières pour tant de jeunes gens, qui se croient en toute sincérité libres-penseurs, mais dont la conscience est souvent troublée, qui souffrent d'être sans espérance et sans foi, à qui vos fils ou vos maris essaient d'apporter un message de vie, qui auraient besoin d'être portés par des frères vers Celui qui les appelle et qui se penche déjà sur eux.
J'en sais beaucoup qui pleurent parmi vous. Vous vous
demandez si votre vie n'a pas été brisée par votre deuil, si vous aurez encore quelque chose à faire dans ce monde... Oh I comme je vous comprends ! Mais écoutée la plainte suppliante qui, vers nous, vient de ceux qui sont tombés. Ils nous crient : à l'aide ! Ceux qui ont commencé la besogne sainte du salut de la France ne sauraient se passer de vous. Je ne vous dis pas de sécher vos larmes, ce serait trop cruel. Je vous dis de les jeter, ces larmes, dans les fondements de l'Eglise que ceux qui reviendront auront le droit de trouver chez nous après eur retour. Nous répétons volontiers que, dans les fondements de la France nouvelle, il y aura le sang sacré de nos fils. C'est vrai : mais il y aura aussi les larmes des mères. Eh bien ! dans les fondements de l'Eglise que nous voulons construire, non pas seulement pour nous, mais pour la France, pour l'humanité, il y aura le sang de nos fils, ils y aura les larmes des mères, des épouses, des fiancées, des sœurs. Lorsque les survivants reviendront, tous ces trésors ayant été sanctifiés par Dieu, il faut qu'ils trouvent une Eglise vivante, une Eglise qui sache travailler, une Eglise qui, non contente de rêyer le réveil des autres, a commencé par se réveiller ellemême. Il faut qu'après la joie des premières étreintes, tous ensemble, eux et nous, d'un même cœur nous disions : a Levons-nous et bâtissons ! »