Avec préface
Il y a bien des années, les amis de Mérimée le pressaient 'écrire pour le théâtre. « Vous avez, lui disaient-ils, toutes !S qualités de l'auteur dramatique : invention des sujets, réation des caractères, relief du dialogue, esprit, mots salissants qui résument tonte une situation; pourquoi ne pas ppliquer tant de dons précieux à la composition d'une belle omédie? Il ne vous manque que de le vouloir. » — « Vous ous trompez, répondit Mérimée, avec cette sagacité calme qui e caractérisait; il me manque autre chose. » — « Quoi donc ? » - « Le don de l'optique théâtrale, l'art de peindre les choses lour être vues de loin. La distance où l'on place un objet en hange toutes les proportions. J'écris pour être lu, pour être lu entement, je suis propre à faire du dramatique sur le papier; nais sur la scène... » — « Sur la scène? reprit en riant un de es amis, mais dix de vos ouvrages y sont déjà montés : Zampa, laydée, les Huguenots, le Pré aux Clercs. » — « Mauvais argunent. Ces pièces sont tirées de mes romans , soit ! mais irées par de véritables auteurs dramatiques, c'est-à-dire arrangées, dérangées, allongées, accourcies au point de vue de la cène. Soyez-en sûrs, il y a, dans la composition d'une œuvre héâtrale, des nécessités de concessions et de convenu, des grosissements ou des atténuations de la vérité, des conditions spé-
ciales de ce qu'on appelle intérêt, enfin une science à la fois supérieure et inférieure, une science de l'effet, à laquelle je ne saurais ni atteindre ni m'astreindre. Au rest»" ajouta-t-ii, voyant l'air de doute de ses amis, il est facile d décider qui a raison, vous ou moi; je vais chercher un sujet propre au théâtre, je l'écrirai en vue du théâtre, et, la piècr finie, je vous la lirai. »
Six mois plus tard, Mérimée réunissait dans son cabinet quelques amis, M. Provost, de la Comédie-Française, et il leur lisait les Deux Héritages ou le Nouveau Bon Quichotte, comédie en trois actes.
La lecture, souvent interrompue par les applaudissements du petit auditoire, s'acheva au milieu d'une approbation générale; mais Mérimée, coupant court aux compliments : « Mes amis, leur dit-il, ce n'est pas pour vous que j'ai lu cette pièce, < n'est pas pour vous que je l'ai écrite, c'est pour M. Provosl. C'est donc l'avis de M. Provost que je veux. Eh bien, monsieur Provost, qu'en pensez-vous?»
Provost hésita un moment, puis répondit : « Eh bien, je pense qu'il y a, dans cette pièce, énormément de talent et d'esprit, des caractères bien tracés, des scènes bien faites, mais... » — « Mais..., dit Mérimée en l'interrompant, qu'elle n'est pas propre à réussir au théâtre. » — « Je le crains», reprit Provost. — « Je vous l'avais bien dit! s'écria Mérimée presque triomphant. C'est chose jugée! » Et quinze jours apr^ les l)eu.c. Héritages ou le Nouvedu Don Quichotte paraissaien. dans la Revue des Deux Momies.
Chose étrange! le succès fut médiocre. La pièce passa in.i perçue. La nouvelle forme cherchée par l'auteur l'avait-elr gôné dans le libre développement de ses dons naturels? je ne sais; mais l'ouvrage sembla obscur, peu intéressant, et bientôt il disparut de la mémoire de presque tous les lecteurs.
II resta dans la mienne. Au milieu de ces trois actes confn et sentant l'elfort, j'avais remarqué deux scènes vraiment cha: mantes. Un jour donc, me trouvant à la campajine chez des amis qui voulaient jouer la comédie, je me rappelai ces deux scènes, je les tirai de la pièce, j'y ajoutai quelques mots d'c\ position, un bout d'encadrement, et ce fragment, interprél
LA FLEUR DE TLEMCEX. o
devant un public choisi, obtint un succès complet; si complet, que, revenu à Paris, je réorganisai cette représentation, et, pour premiers auditeurs, j'y conviai Mérimée, Provost et Régnier. Triomphe pour l'auteur et pour les acteurs! Je devrais dire pour les actrices car les femmes y jouaient le principal rôle. Mérimée était radieux de se voir si finement et si spirituellement interprété par des amateurs. Surtout le personnage de la gouvernante anglaise le ravit. Il ne pouvait pas croire, lui qui possédait si admirablement l'anglais, que la jeune femme qui représentait miss Jackson fût Française. Tout le monde enfin de s'écrier : « Quel malheur qu'on ne voie pas ces trois scènes sur le théâtre! » — « Sans doute, disait Provost, mais il faudrait, pour cela, y ajouter une véritable exposition, un nœud, un dénoûment, enfin en faire une pièce... » L'on en resta aux regrets.
Un an plus tard, M"° Delaporte, partant pour Vichy et de là pour la Russie, me demanda fort instamment de vouloir bien lui écrire ou lui arranger une petite comédie à trois ou quatre personnages, qui lui fournît un rôle important de jeune première. J'avais déjà et j'ai toujours la plus vive sympathie pour le talent de M"« Delaporte ; c'est, selon moi, la plus fine comédienne de ce temps-ci; Dressant, qui a un goût si juste, l'avait surnommée une petite M^'^ Allan; ]& crois qu'en effet, depuis la mort de l'artiste admirable dont le concours m'a été, à moi personnellement, si précieux, aucune femme n'a été plus vraie que M"« Delaporte dans la gaieté et dans l'émotion.
Je pensai donc immédiatement pour elle aux trois scènes des Deux Héritages, et, à force de relire la comédie tout entière, d'étudier le rôle de la jeune fille, de songer au talent de l'artiste, il me sembla qu'on pouvait trouver la suite et le dénoûment de la pièce dans le développement de ce seul rôle; qu'on pouvait compléter le personnage par le contraste, faire sortir naturellement de l'ingénue une petite héroïne, les ajouter l'une à l'autre, les fondre l'une dans l'autre, enfin nousmontrer une de ces métamorphoses de caractère si fréquentes dans la vie, et si avantageuses au théâtre, où éclatent tout à coup, sur le môme visage, l'émotion après le rire, et l'énergie après la grâce. Mon idée trouvée, le plan fut facile à faire;
l'exécution alla aussi vite que le plan, et je courus chez Mérimée pour lui lire le tout. Avant la lecture, nous causâmes un peu sur la pièce et sur le personnage. Il m'apprit qu'il avait eu un modèle pour ce rôle si piquant de Julie, et que ce modèle n'était autre que M'^*' de Montijo, la future impératrice. Je compris aussi, à de certaines réserves de sa part, qu'il v avait dans cette comédie un sous-entendu qui n'était qu'un souvenir, souvenir pénible, qui m'expliqua le manque de charme de l'ouvragre. Je ne dirai pas quel est ce sous-entendu, parce que je l'ai deviné et qu'il ne me l'a pas dit.
Après la conversation, vint la lecture, et voici les paroles d. Mérimée : « Mon rher ami, c'est très agréable, et M'"* Delaporte y aura beaucoup de succès, mais vous avez fait exactement le contraire de ce que j'imaj^rinais. Si j'avais marié Julie, je lui aurais donné un amant au bout d'un an de mariage! Vous voyez bien, ajouta-t-il en riant, que je ne suis pas propre à écrire pour le théâtre. »
La Fleur de Tlemcen, fut une des plus heureuses créationde M"° Delaporte en Russie. Je ne la publie pourtant pas sans une certaine crainte. Le voisinage de la prose de Mérimée n'est pas sans m'inquiéter un peu pour la mienne; mais les scènes que je lui ai prises sont si jolies, qu'on me pardonnera, j'espère, ce que j'ai mis de moi, en faveur de ce que j'ai gardé de lui.
P. S, Cette petite pièce a été jouée deux fois, aux matinées Ballande, et avec un succès assez vif, pour que M. E. Perrin, me la demandât pour le Théâtre-Fran<;ais ; mais je ne voulais pas d'autre interprète que M'*" Delaporte, et la chose en resta là.
PERSONNAGES