‹ Avec préface (volume 2)Chapitre 103 sur 114 · VALE\TI>'E · texte numérisé non relu

VALE\TI>'E

Oh! mon Dieu ! j'oubliais! Voilà bien autre chose, C'est trop haut!

MAURICE

Voulez-vous que je vous le transpose?

VALENTINE

A livre ouvert; un chant si hérissé de traits! Mais vous connaissez donc l'harmonie?

MAURICE

A peu près.

Souriant.

Quelqu'un qui ne fait rien; il faut bien qu'il s'occupe!

VALENTINE

De votre bon vouloir, Monsieur, vous serez dupe : Ces beaux vers dans mon cœur auraient trop peu d'accè.>^ L'auteur parle allemand, et j'écoute en français.

MAURICE

Si vous le permettez, je vais vous les traduire...

VALENTINE, stupéfaite.

Quoi! vous savez aussi l'allemand?

MAURICE

Je l'admire.

Je l'aime, et ce qu'on aime... Et puis, je l'avouerai... Ce poème à mes yeux est comme un chant sacré!

VALENTINE

Il est beau, n'est-co pas?

MAURICE

Oui, bien beau!

VALENTINE

C'est unique!

Je l'avais deviné.

M A uni CE, souriant.

Rien qu'à voir la musique?

UN JEUNE HOMME QUI NE FAIT RIEN. 3o7 VALENTINE.

Oui, rien qu'à voir ces vers unis à ce beau chant.

MAURICE

Eh bien, les voulez-vous entendre?

VALENTINE

Sur-le-champ!

Ils prennent les vers allemands.

MAURICE, lisaat.

Abschied?

VALENTINE, traduisant.

Adieu !

MAURICE

Bien! Von?

VALENTINE, traduisant.

De...

MAURICE

Bien !

VALENTINE

Là, je m'arrête.

MAURICE

Leben ?

Voilà le point! Que veut dire Lehen?

MAURICE

Vivre !

VALENTINE

Ah! j'aurais pensé, moi, que c'était Lieben?

MAURICE

Lieben veut dire aimer...

VALENTINE, riant.

L'erreur est excusable; Avouez-le! Lieben... Leben! c'est tout semblable.

MAURICE

Ces deux mots sont encore plus pareils en français.

VA LE NT I NE

Eh! comment donc?

MAURICE, avec émotion.

Il est des gens... oui... j'en connai; Pour eux aimer et vivre est une même chose!...

Mouvement de Valentine. Maurice montre le manuscrit.

Pour celui-ci, d'abord, pour Kœrner...

VALENTINE, souriant.

Je suppose Que vous savez aussi l'histoire de Kœrner?

Ses jours furent si purs, son trépas fut si fier! Ah! si je vous disais comment de sa grande âme S'échappa ce poème...

VALENTINE

Et comment?

MAURICE

Plein de flamme, Poète, jeune, heureux... bien heureux, on effet, Car il était aimé de celle qu'il aimait... Ils venaient d'échanger l'anneau des fiançailles.

VALENTINE

En quel temps?

MAURICE

Sous l'Empire. Un grand bruit de bataille. Dans toute l'Allemagne a soudain éclaté! C'était pour la patrie et pour la liberté! Au })remicr cri jeté contre la tyrannie, Kœrner oublia tout... Non, je le calomnie I Non, il n'oublia rien, mais il renonce à tout! Il part, soldat-poète! Il part, et tout à coup,

Sous ce titre inspiré : Lyre et Glaive! sa bouche Sur son pays en feu lance un essaim farouche De chants à la Tyrtée et d'hymnes de combat, Dont chaque vers faisait de chaque homme un soldat!

VALENTINE

Oh ! c'est grand 1

Puis, un jour, par un éclat de bombe Atteint dans la bataille...

VALENTINE

Il meurt?...

MAURICE

Non, mais il tombe, Et, sentant s'écouler sa vie avec son sang, Il se traîne en un bois voisin. La nuit descend. Et là, seul, frissonnant sous ces humides voiles, A la pâle clarté des premières étoiles, Parmi l'amas confus des fantômes errants Que la mort fait flotter devant l'œil des mourants, Gomme des chérubins s'offrent à sa pensée La Liberté, l'Amour, sa jeune fiancée... Il les voit, il leur parle, et s'élançant vers Dieu, Il meurt en leur jetant ce poétique adieu.

VALENTINE

Et ce sont ces vers-là, ceux que je touche?

MAURICE

Eux-même.

VALENTINE

Où furent-ils trouvés?

MAURICE

Dans le moment suprême.

D'une main défaillante il les avait tracés ; On les a recueillis entre ses doigts glacés.

Et ne pouvoir chanter cette touchante page!

MAURICE

Si de m'accompagner vous avez le courage, J'essaierai...

VALENTINE

Dans le ton?

MAURICE

Dans le ton!

VALENTINE, se mettant au piano.

Oh! alors Je suis brave I

MAURICE

Indulgence en faveur des efforts.

Elle accompagne, il chante.

Mon sang jaillit à flots brûlants...* Ah!... mon cœur bat à coups plus lents! Ce fer qui s'enfonce en mes flancs...

Et me déchire...

0 Dieu! j'expire!

Mais vous que j'ai tant adorés, Vous, de mon culte objets sacrés,

0 liberté chérie!

0 mon amante! ô ma patrie!...

Vous planez là devant mes yeux, Comme des habitants des cieux!

Et mon âme, en ces doux adieux

Pleins d'espérance...

Vers Dieu s'élance!

VALENTINE, après le chant fini et d'une voix émae.

Ohl tout en est touchant, musique et poésie!

De pitié, de respect, on a l'âme saisie.

Et dès le premier vers... Mais je m'en aperçois!

Oui, ce sont bien des vers... et de bons vers, je crois ;

1. Voir la variante à la fin de la pièce, et l'indication de la musique.

UN JEUNE HOMME QUI NE FAIT RIEN. 36i

Cette traduction vous était donc connue? Vous l'aviez donc par cœur apprise et retenue?

MAURICE, souriant.

Sans peine : le défaut des rimailleurs conscrits N'est pas en général d'oublier leurs écrits.

VALENTINE

Leurs écrits? Quoi! ces vers... Vous êtes donc poète?

MAURICE, vivement.

Non pas! Je fais des vers d'almanach ou de fête, Des vers... d'homme inutile!

VALENTINE

Oh ! non , ils sont très bien. . .

Très touchants! Il est vrai que je n'y connais rien.

MAURICE

Quels qu'ils soient, auprès d'eux nuls ne me font envie Je leur dois le moment le plus doux de ma^vie !

Il salue pour se retirer.

VALBNTINE, à part et pendant qu'il s'éloigne.

C'est étrange! Trouver tant d'âme, de fierté, Chez un homme inutile à la société !

MAURICE, se tournant vers elle.

Mademoiselle!

VALENTINE

Quoi?

MAURICE

Mais, si je ne m'abuse...

Vous m'appeliez...

VALENTINE

Moi? Non.

MAURICE

Recevez mon excuse ; Mais, ayant entendu bruire à mon côté Un... certain... inutile à la société... J'ai cru que vous parliez de moi...

V A L E N T I N E , avec embarras.

Moi? me permettre!

MAURICE, saluant.

Pardon... alors I Je vais...

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