SCENE III
OCTAVE, LA MARQUISE, entrant par la droite. LA MARQUISE, avec ironie.
Je me rends à vos ordres. Monsieur...
OCTAVE
Madame, un tel mot...
LA MARQUISE
En connaissez-vous un autre pour caractériser vos paroles. Monsieur? N'avez-vous pas dit à ma femme de chambre : « Je vous commande d'aller dire à votre maitresse que je l'attends... et qu'il faut qu'elle vienne? »
OCTAVE, se récriant.
Oh! madame la marquise!... Ce n'est pas à vous...
LA MARQUISE, avec une raillerie un peu hautaine .
Ne VOUS en défendez pas... C'est ce qui m'a immédiatement décidée à venir. Je ne suis pas habituée à ce langage et je n'ai pas été fâchée de voir de près un homme qui envoie un pareil message à une femme comme moi.
OCTAVE
Mon récit me servira d'excuse, j'espère...
LA MARQUISE
Parlez donc! Mais il aura bien de la peine à valoir votre début... (Lui montrant un siège.) Je VOUS écoute, Monsieur.
OCTAVE, sasseyant à gauche .
(A part.) Est-ce quc je vais me troubler, moi?(Haut.) iMadame, vous connaissez, je crois, un jeune homme nommé M. Edouard Hubert?
LA MARQUISE, cherchant.
M. Edouard Hubert?... Hubert? Je suis si brouillée avec
les noms!
OCTAVE, vivement.
Gomment! vous ne vous rappelez même pas...
LA MARQUISE
Oh! pardon! pardon! Ingrate que je suis!... Un jeune homme blond... pas très grand!... Une jolie tête... et un valseur. . . Oh ! un valseur, comme je n'en ai jamais trouvé qu'à Vienne!... Vous disiez donc que M. Hubert?
OCTAVE, avec surprise .
Mais, Madame... je le croyais de vos amis.
Il l'esten effet. ..Gommentdonc!... Toutcequi le touche m'intéresse au plus haut deirré... Eh bien! que lui arrivet-il?
Plus qu'un malheur, Madame.
LA MARQUISE, avec une sorte d'intérêt.
Oh! mais, contez-moi donc cela!
OCTAVE
Vous savez. Madame, qu'il occupait un poste très important chez un des premiers banquiers de Paris?
LA MARQUISE, avec dédain.
Lui! chez un banquier!... Une place... chez... Pardon... vous dites. . . un poste, je crois ; un poste donc. . . Je l'ignorais absolument... Je le croyais de notre monde.
OCTAVE
Gomment?ilnevousapasdit?... C'est juste! c'est juste! Il ne devait pas vous dire... Non, Madame, il n'était pas de votre monde ; et le jour oii il y mit le pied, il y laissa plus que sa vie.
LA MARQUISE, avec plus d'intérêt.
Que voulez-vous dire?
OCTAVE, avec énergie.
Qu'il fut saisi, en y entrant, d'une de ces passions invincibles... aveugles...
LA MARQUISE, gaiement.
M. Hubert!... ce jeune homme si blond!... Une passion!... Vous aurez bien de la peine à me faire croire cela...
OCTAVE
Vous le croiriez sans peine, Madame, si je vous nommais la femme... qui...
LA MARQUISE, riant.
Grâce ! ... Je la vois d'ici ! . . . Des yeux en amande ! . . . des dents semblables à des perles !... des lèvres de corail !...
OCTAVE, la regardant.
Non ! Madame !... non !... rien de ces fades beautés de keepsake, aussi inanimées et aussi inoffensives que le froid vélin où figure leur image. Non 1... Mais la pâleur aux lèvres !... l'orgueil au front!... l'éclair aux yeux!... et, dans l'attitude, ce je ne sais quoi de royal et de dédaigneux qui subjugue les âmes tendres et faibles!
LA MARQUISE, riant.
Quel portrait!... Mais vous devriez écrire des romans, Monsieur?
OCTAVE
Le malheureux l'aima de tout ce qui le séparait d'elle ! Elle était duchesse, il était roturier; elle était riche, il était pauvre. Pauvre !... Quand on aime une femme habituée à toutes les élégances!... Gomment satisfaire à ces mille désirs qui éclosent à chaque instant sur ces lèvres aimées, et comment résister à les satisfaire?... Il n'y résista pas !... L'argent qui lui manquait, il le demanda à des spéculations... il l'emprunta à la caisse qui lui était confiée!
LA MARQUISE, vivement.
Lui !... (Se remettant.) Gomment? M. Hubert! ce jeune homme qui semblait si honnête?... Il a...? Je n'aurais jamais cru cela de lui.
OCTAVE, vivement.
Attendez!... S'il était trop faible pour éviter la faute, il était trop probe pour l'accepter... et hier...
LA MARQUISE
Hier?
Il a disparu !
OCTAVE
LA MARQUISE
Disparu!... Oh!... que c'est triste! Disparu! Et où est-il
OCTAVE
Qui le sait? ou, plutôt, qui ne le devine?... qui ne comprend à quel désespoir le remords peut pousser un homme d'honneur qui a cessé de l'être ?