SCÈNE IV
MADAME DESGRANGES, puis DESGRANGES
DESGRANGES, à la cantonade.
(Apercevant sa femme.) Ah! je te clicrchais !
MADAME DESGRANGES
Et moi aussi!
DESGRANGES
Quel air grave!...
MADAME DESGRANGES
C'est qu'il s'agit d'une chose grave... Mon ami, je l'en supplie, au nom de nos vingt-cinq ans de bonheur, accorde un supplément de dot à nos enfants.
DKSGRANGES.
Je m'en garderai bien. Je m'applaudis trop du parti que j'ai pris ! .. . Mon système est trop bon pou r que j'en change.
MADAME DESGRANGES
Gomment as-tu le cœur de les voir et de les laisser aussi gênés ?
DESGRANGES
Ils sont gênés ?
MADAME DESGRANGES
Affreusement, mon ami.
DESGRANGES
Tant mieux! mon gendre se donnera plus de mal pour acquérir sa clientèle.
MADAME DESGRANGES
Mais elle ne vient pas, cette clientèle !
DESGRANGES
Raison de plus pour tout faire afin qu'elle vienne.
Ils ont des charges do plus !
DESGRANGES
Tu veux dire des bonheurs do plus! (Madame Desjçranjfes Kvo les bras au ciel.) Voyons, ma fcmmc ! pas d'exclamations, et raisonnons! Supposons qu'il y a trois ans, j'aie donne à ma fille cent mille francs de plus, comme tu le voulais, que serait-il arrivé ?
MADAME D E S G R A N G E S, avec an mélange d'iodigoation
et d'attendrissomeDt.
11 serait arrivé, qu'au lieu de vivre de privations comme
Is ont été obligés de le faire depuis trois ans, au lieu de etout refuser...
DESGRANGES
Permettez! ma femme, permettez! il me semble...
MADAME DESGRANGES
Il te semble?... Eh bien, veux-tu que je te dise? Quand e vais chez eux à l'heure du dîner, que je vois leur pauvre petit couvert si modeste... un seul plat de viande, m seul plat de légumes, et pas d'entremets sucrés, les oauvres chéris î et qu'en revenant chez nous, je te trouve, oi, attablé jusqu'au menton, avec de bonnes poulardes ôties, de bons perdreaux bardés... car il te les faut barés maintenant.
desgra'nges.
Que veux-tu, ma chère! en vieillissant...
MADAME desgranges.
Eh bien, cela me fait mal ! Je me reproche tous les tons morceaux que je mange.
desgranges.
Pas moi !
MADAME desgranges.
Je nous trouve révoltants...
desgranges.
Ma femme !... ma femme!... du calme! et revenons à i question, car tu t'en es complètement écartée. Suis ien mon raisonnement, si tu peux. Nous sommes aujour- 'hui le 15 novembre; notre fille, notre gendre, leurs eux enfants, leurs deux domestiques sont ici, dans notre naison de campagne, depuis le 13 août, soit trois mois eux jours; et ils comptent y rester, eux, leurs enfants t leurs domestiques, jusqu'au moment de notre départ, oit le 20 décembre...
MADAME desgranges.
Eh bien ! est-ce que tu veux leur reprocher leur séjour
ici, maintenanl? Est-ce que tu vas le plaindre de ce qu« leur présence te coûte? Est-ce que tu aurais l'intentio» de les exiler de chez toi... de chez moi?... Oh! niais, ur instant, halte là!
DESGRANGKS.
Ma femme I
MADAME DESGRANGES
Me priver de la vue de mes enfants I mais c'est m seule consolation ici-bas !
Merci î
MADAME DESGRANGES
C'est que je te connais ! Tu es capable de trouvii (|u les enfants font trop de bruit ! Pauvres amours !.., dor les petites voix sont si douces, dont les petits pas sont mignons î
DESGRANGES, avec inipaiicnco.
Mais qu'est-ce qui te dit le contraire? Laisse-moi don parler, et, encore une fois, suis mon raisonnement. Pon' quoi notre fille et notre gendre sont-ils restés avec n< trois mois et deux jours, et pourquoi y resteront-ils ji qu'au 20 décembre?
MADAME DESGRANGES
Belle question! Parce qu'ils nous aiment!... pan qu'ils se plaisent avec nous!... parce qu'ils savent noi faire plaisir... parce qu'ils sont affectueux, sensibles...
DESGRANGES, riant.
Enfin, tout le contraire de moi, n'est-ce pas?... au» i. sa femme.) Ticns^ visns que je t'embrasse ! Je l'adore, te parce que tu as toujours douze ans.
MADAME DESGRANGES
Gomment! douze ans!
DESGRANGES
Je veux dire parce que tu es et seras toujours la boni
créature, naïve, confiante, crédule, que j'ai épousée avec tant de plaisir !
MADAME DESGRANGES, un peu offensée.
Comment! naïve, crédule! Est-ce que tu prétendrais que nos enfants ne sont pas...?
DESGRANGES
Si! ma femme... ils sont tout cela et plus encore! Mais t'imagines-tu que ta fille, avec sa jolie figure, qu'elle
, a plaisir à montrer parce que l'on a plaisir à la voir;
I que ton gendre, avec ses goûts d'artiste et son imagination, laisseraient là Paris et ses premiers plaisirs d'hiver; bien plus, qu'il y irait, lui, pour ses afl'aires, tous les
I matins et en reviendrait tous les soirs, le tout pour l'uni-
\ que bonheur de faire une partie de piquet avec un père qui commence à être un peu sourd et une mère qui gagnerait à être un peu muette?
MADAME DESGRANGES
Mais que supposes-tu donc? Quel motif donnes-tu à leur séjour prolongé chez nous?
DESGRANGES, en riant.
Ma chère, te rappelles-tu que, quand tu étais jeune et ique tu avais de fort beaux cheveux, tu étais enchantée d'aller à la campagne pour laisser reposer ta raie!... Eh bien, nos enfants sont enchantés de rester ici pour laisser reposer leur bourse.
MADAME DESGRANGES
Ah!... malheureux, peux-tu supposer...?
DESGRANGES
Je ne leur en veux pas! Je ne les accuse ni d'ingratitude ni d'indifférence! Je suis sûr que, s'ils avaient vingt mille livres de rentes au lieu de dix, ils nous aimeraient toujours, mais moins longtemps de suite! Ainsi, par exemple, je ne connais pas de gendre pareil au mien : on n'a pas plus de déférence, plus d'attentions ; il ne
laisse pas passer un seul de mes anniversaires, annivei saire de fête, anniversaire de naissance, anniversaire de mariage, sans accourir avec un énorme bouquet.
MADAME DESGRANGES
Et tu crois que l'intérêt seul...?
DESGRANGES
Oh! non! ma femme!... Pas l'intérêt seul!... non l'intérêt composé... composé moitié d'affection et moitié de calcul..., calcul inconscient dont il ne se rend pas compte, mais que je devine, qui tient à ce qu'il a besoin de moi, et dont je profite sans lui en vouloir. ^
MADAME DESGRANGES
Tiens! tu n'es qu'un malheureux! Tu dépoétises tout! Tu désenchantes tout! Il faut être capable de tels senti| ments pour les prêter aux autres! C'est monstrueux! ■
DESGRANGES
Du tout! c'est naturel! Les vieux sont très ennuyeux. Il faut qu'ils se rattrapent par quelque chose ! Je me rattrape par l'hospitalité!
MADAME DESGRANGES
Dis tout de suite que nos enfants prennent notre ma; son comme une auberge! m i
DESGRANGES
Eh! sans doute, l'auberge du Lion d'or! Ici on loge pied et à cheval les enfants gênés qui ont des éconorai» à faire. Ont-ils trop dépensé en spectacles, en bals. « concerts? Allons passer huit jours chez papa ! Projeltcn ils de se payer un petit voyage? Allons passer un moi chez papa! Un des enfants est un peu souffrant... En voyons-le à la campagne chez papa! Kt on l'envoie!.. Et l'on vient avec lui! Et comme on est reçu à b^a^ ouverts, comme on est défrayé de tout, comme le pèK a une bonne installation, et une bonne table, comnu on y trouve de bonnes poulardes et de bons perdreaui
que ce père égoïste est enchanté de partager avec ses enfants, ils viennent, ils reviennent, et ils restent avec plaisir.
MADAME DESGRANGES
Ah ! le misérable !.. Il fait de l'égoïsme avec tout, même avec l'amour paternel!
DESGRANGES, sans avoir l'air d'entendre sa femme.
Mais suppose au contraire... Suppose que j'aie doublé la dot de ma fille, comme tu le voulais, que serait-il
j arrivé? Qu'aujourd'hui nos enfants, vu la tête un peu enthousiaste de mon gendre, ne seraient peut-être pas beaucoup plus riches, et que, moi, je serais beaucoup plus pauvre ; que je ne pourrais ni les recevoir aussi
1 longtemps, ni les recevoir aussi bien, et qu'ils viendraient moins chez moi, parce qu'ils seraient mieux chez eux. Ah! bon Dieu, ma chère! Mais si mes enfants étaient plus riches que nous, il y a plus de six semaines déjà
I que ma fille trouverait Villeneuve-Saint-Georges trop humide à l'automne ; qu elle redouterait pour ses enfants les brouillards de la rivière, et que mon gendre m'aurait déclaré que ses voyages quotidiens à Paris altèrent sa santé!... Voici donc ma conclusion, que je dédie à tous les pères qui ont des filles à marier : « Voulez-vous garder vos enfants? Gardez votre argent!... Voulez-vous jouir de vos petits-enfants? Gardez votre argent! Car
î c'est grâce à l'argent que le père reste le chef de la
I famille ; que la maison paternelle reste le foyer domestique, c'est-à-dire : pour les vieux, une retraite d'honneur et de bien-être ; pour les jeunes, un lieu de refuge et de plaisir; pour les petits, un nid où ils viennent chercher la santé et parfois des soins plus intelligents que les soins maternels eux-mêmes ; pour tous, enfin, un centre, un sanctuaire où se forment les souvenirs, où grandis- '^^nt et vieillissent les générations successives, où se per-
pétuent enfin les traditions de respect et de tendresse! » Appelle, si tu le veux, ma prévoyance calcul et personnalité, moi je la nomme le véritable amour paternel celui qui consiste à rendre les enfants plus heureux et meilleurs : car, remarque-le bien, ma chère, mon gendrr avait, je veux le croire, les plus heureuses dispositionpour faire un gendre charmant; mais, enfin, sans ma prévoyance, ces bonnes qualités seraient peut-être restées à l'état de germe, de boutons... A qui donc doit-il leur plein épanouissement? A moi!
MADAME n E s G R A N G i: s .
Par exemple!...
DESGRANGES. 4
Sais-tu ce qui arrive au père Boyer? Ses enfants l'on* mis à la porte, et nous l'avons fait inscrire hier au bureau de bienfaisance. Affabulation : je n'ajouterai pas un sou ;■ la dot de ma fille.