‹ Avec préface (volume 2)Chapitre 75 sur 114 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

HENRI, CLAVIJO, suivi d'un Tapissier, VIOLANTE. CLAVIJO, entrant du fond, au tapissier.

Vous m'entendez bien?... je veux que ce meuble... (Apercevant Henri.) Ah! Ic maître dc la maisou, sans doute... Pardonnez, monsieur... je vous dérange peut-être?...

HENRI

Nullement, Monsieur.

CLAVIJO

Mais il est indispensable pour moi que ce meuble soit placé dès ce soir. Me permettez-vous d'achever?

HENRI, avec un geste affirmatif.

Monsieur!... (Apart.) Ce visage me déplaît.

CLAVIJO, au tapissier.

Prenez bien vos mesures, et ayez soin de disposer ici, sur cette muraille, toutes mes armes...

HENRI, à part.

Ses armes!... C'est un militaire!

CLAVIJO, au tapissier.

L;i... une porte sous tenture conduisant à mes bureaux...

260 COMEDIES i:x TX ACTE.

HENRI, à part.

Ses bureaux !... C'est donc un banquier?

CLAVIJO

A cette place, mon piano et mon chevalet.

Son piano!... C'est donc un artiste?

CLAVIJO, continuant.

Et ici... mon casier en ébène... Et n'oubliez pas surtout, sur chacun des vingt-quatre compartiments, d'écrire une des lettres de l'alphabet...

HENRI, k part.

Vingt-quatre compartiments !... (A ciavijo.) Mon Dieu. Monsieur... peut-être vais-je vous paraître indiscret .i mon tour...

CLAVIJO

Indiscret?

HENRI

Oui; je ne suis ici 'qu'en ami... (Geste de ciavijo.) Mais, ce clavecin, ces armes et ces vingt-quatre lettres do l'ai phabet...

CLAVIJO. j

Vous intriguent un peu? 1

UENRI.

Monsieur,

CLAVIJO, souriant.

Voyons, convenez-en, vous intriguent un peu sur m profession?...

HENRI

Eh bien I c'est vrai.

Profession assez étrange, en effet, et nouvelle surtout ! . où la matière première n'est pas coûteuse, car il n'y fai; que deux instruments : une plume et une épée;... pro fession où l'on marche l'égal des plus puissants, à une

^eule condition : tout voir, tout entendre, tout savoir et :out dire;... profession où il faut de Taudace et de la finesse, du talent et du courage...

HENRI

Y faut-il aussi de la modestie?

CLAVIJO

De la modestie ?... A quoi bon^ quand on a pour associés les plus grands souverains du monde?

HENRI

Des souverains?...

CLAVIJO

Sans doute : la vanité, l'envie et l'ambition!... En

connaissez-vous de plus puissants ? (Il remonte au fond et à gauche.)

HENRI

Ah! ah! voilà vos associés ! (n passe à droite.) Mais, pardon, Monsieur... et qu'ôtes-vous donc, de grâce?

CLAVIJO, descendant à gauche.

Je suis biographe, Monsieur.

Biographe ! Il y a des écrivains qui ont élevé la biographie à la hauteur de l'histoire; et l'art de peindre les hommes supérieurs dans la vie privée, avec le détail du caractère et des mœurs, est une des gloires de notre temps.

CLAVIJO

De tous les temps I Plutarque est un biographe.

HENRI, souriant.

Malheureusement tous les biographes ne sont pas des Plutarque. Depuis quelque temps surtout, il s'est formé à Madrid une école d'écrivains qui, sous prétexte de biographies : — biographies de l'armée, biographies du commerce, biographies de l'industrie, biographies do l'administration, biographies des beaux-arts, — s'empa-

rent de tout ce qui a un nom, traduisent à leur barre tout ce qui a une valeur; et arrangeant, commentant, défigurant...

CLAVUO.

Et là, làl Monsieur... savez-vous qu'il ne tiendrait qu'à moi de me fâcher?... J'aime mieux vous dire simplement que tout cela c'est le mélodrame, le faux; mais que le vrai, c'est-à-dire la comédie...

HENRI

La comédie?... Monsieur, me permeltez-vous de \vu> la dire ?

CLAYIJO.

Dites... dites. Monsieur... je prends des notes.

Eh bien! la comédie, la voici : Vous êtes assis au coin de votre feu; un homme entre; il est doux, modeste; il vous apprend que, chargé d'une grande œuvre biographique, il lui faut la vie d'un homme comme vous; que son travail serait incomplet, sans un article sur un homme comme vous ; et il vient vous demander des notes, car on n'a pas le droit d'ôtre inexact quand il s'agit d'un homme comme vous î Touché de tant de sympathie, von< lui donnez ce qu'ildésire... et, en effet, quinze jours apr< arrive votre biographie. Éloge de votre esprit, élogi^ do votre talent, éloge de votre caractère, rien n'y manque I... Vous savourez cet hommage si délicat, si désintéressé quand, à la fin de la dernière page, vous apercevez un petit papier rose, modeste comme son auteur... Von-^ regardez... vous lisez : « Je reconnais avoir reçu cent d cats de monsieur... » Votre biographie est une quillan»

CLAVIJO, riant.

Il y a du vrai ! il y a du vrai!

HENRI

Ce n'est pas tout. Indigné, vous renvoyez avec mépris

1 éloge et l'acquit. Qu'arrive-t-il, quelques jours après?... Lue nouvelle épreuve, — épreuve est bien le mot; — l'apothéose s'est convertie en pamphlet...

CLAVIJO, riaut.

C'est bien cela !

HENRI

Vous êtes un ignorant, un niais... Vous n'avez plus ni cœur, ni esprit, ni talent...

CLAV^IJO, riant toujours.

Ah ! ah î admirable!... C'est que c'est vrai... absolument vrai ! — Seulement le tableau n'est pas complet, VOUS en oubliez la moitié.

HENRI

La moitié?

CLAVIJO, avec hauteur.

Ce que vous oubliez. Monsieur, c'est que ce biographe est parfois un justicier.

HENRI

Un justicier?

CLAVIJO

Qui renverse les réputations usurpées, qui dévoile les

bassesses inconnues, qui... (Reprenant, avec un calme ironique.)

Ecoutez, Monsieur, vous me parliez tout à l'heure de mes vingt-quatre lettres de l'alphabet. Eh bien ! à chacune de ces lettres correspond une série de noms... A chacun de ces noms, j'ai soin de joindre tout ce que j'apprends sur celui qui le porte.

HENRI

Ah! voilà l'emploi de votre casier?

CLAVIJO

Précisément. Ce qui fait que je sais bien des choses sur bien des gens. Ainsi, vous, Monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître... je suis sûr que j'ai sur vous une foule de renseignements.

HENRI, avec hauteur.

Et que poiivez-vous savoir, Monsieur, sur le manjuis de Urreaz?

Ah! vous êtes M. le marquis de Urreaz... petit-fils de don Aguilar, neveu du commandeur de Galatrava, officier au régiment du roi... Vous avez votre dossier.

HENRI

Et puis-je vous demander ce qu'il contient?

CLAVUO.

Si vous pouvez me le demander? Je le crois bien! Seulement, je puis ne pas vous répondre : c'est ce que je vous demande la permission de faire.

HENRI

Comment?...

CLAVIJO

Je ne parle jamais... j'écris !

HENRI

Au jeu que vous jouez, Monsieur, on doit se faire plud'un ennemi?

CLAVIJO

Dieu merci!... Des ennemis?... mais c'est la moitié du talent! On n'a jamais d'esprit que contre quelqu'un.

HENRI

Mais si ce quelqu'un se fâche?

CLAVIJO

Ah! dam!... alors... on le tue. Que voulez-vous? il faut bien vivre !

VIOLANTE, entrant avec le tapissier.

Le tapissier demande si Monsieur a encore des ordres à donner.

CLAVIJO, au tapissier.

Vos mesures sont prises? Je vous emmène. (U va pour

sortir.)

HENRI, bas à Violante.

Sache quel est son nom.

VIOLANTE, bas.

Oui ! (Elle va au tapissier et sort avec lui.) CLAVIJO, saluant.

Monsieur le marquis !

iu:nri.

Monsieur! (ciavijo sort. )

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