SCENE XVÎ
ISABELLE. CLAVIJO, VlOLAXTK.
VIOLANTE ibtroduit Clavijo et sort-
Voici ma maîtresse.
CLAVIJO, à Isabelle.
Veuillez excuser mon exactitude indiscrète, Madame ; mais l'espoir de vous rencontrer peut-être encore...
ISABELLE, tremblante.
Monsieur !... (a part.) Je ne puis lui parler.
CLAVIJO
Vous semblez souffrante. Madame, et si ma présence vous était importune?...
ISABELLE, vivement.
Restez, Monsieur, restez!... une douleur passagère... déjà passée. (Avec bienveillance.) D'aillcurs, cc Serait à moi de sortir, car vous êtes chez vous.
CLAVIJO
C'est trop de bonne grâce. Madame, (a part.) Quel charmant visage !
ISABELLE, à part.
Par où commencer ?
CLAVIJO
Mais voulez-vous me prouver, Madame, que je suis réellement chez moi ?
Vous le prouver, Monsieur?... Gomment?
CLAVIJO, lui désignant un siège.
En me faisant l'honneur de vous y arrêter un moment.
ISABELLE
Monsieur... (Elle s'assied. A part.) Qucl SUppliCC ! CLAVIJO va prendre une chaise, et à part.
Je n'ai jamais vu de plus johe femme ! (ii s'assied.) Voilà une faveur qui m'est bien précieuse, Madame... et me sera-t-il permis de m'autoriser de notre voisinage pour vous offrir quelquefois mes respects et mes services ?
ISABELLE, l'observant.
Qui ne serait heureux de recevoir l'homme le plus spirituel de Madrid ?
CL AV 1.10^ avec joie, s'inclinant.
Madame !...
ISABKLLE, à part.
Il est vaniteux !
CLAVIJO, à part.
Elle me flatte... Est-ce qu'elle aurait quelque chose à me demander? (Avec plus de retenue.) Aurais-je donc, en effet, le bonheur d'être connu de vous, Madame?
ISABELLE
De qui ne Têtes-vous pas, Monsieur ?
Plus attaqué encore que connu 1
ISABELLE
Gomme tous les hommes qui ont beaucoup...
CLAVIJO
De crédit... n'est-ce pas ?
ISABELLE
Je parlais d'une autre puissance.
CLAVIJO
Ah !... (A part.) Je me trompais.
ISABELLE
Je parlais de l'autorité qui entoure nos grands hisl riens publicistes : don Lopez, don HurtadodeMtMidoza
CLAVIJO
Don Hurtado !... un nom si grave dans une bouche > jeune !...
ISABELLE
Le vôtre y est bien plus souvent encore, Monsieur.
CLAVIJO
En vérité?... Oh ! voilà qui chatouille singulièrement ma vanité d'auteur ! m'entcndre louer par une femme de vingt ans, par une tenime aussi charmante î
1 SA BELLE, jouant avec le livre.
Muii>ieur!
LE PAMPHLET. 2Qo
CLAVIJO, apercevant le livre aveclequel Isabelle joue.
Oh I mais je vois, en effet, que vous vous occupez de lectures sérieuses... et ce livre...
ISABELLE
Ce livre?...
CLAVIJO
Oui... je ne me trompe pas... ce sont les Mémoires sur nos dernières campagnes.
ISABELLE
Vous connaissez ce livre ?
CLAVIJO
Oui... un peu... Et qu'en pensez-vous, Madame?
ISABELLE
Oh ! Monsieur... jugar un ouvrage d'esprit devant vous... je n'oserais... Qu'en pensez-vous vous-même ?
CLAVIJO
Parlez la première, je vous en prie... J'ai quelques raisons de le désirer.
ISABELLE
Oh ! non, Monsieur.
CLAVIJO
Je vous en supplie !
Eh bien! alors, et puisque vous le voulez absolument...
CLAVIJO
Oui, absolument !
ISABELLE
Eh bien ! je vous avouerai que ce livre m'a singulièrement émue... je veux dire charmée !...
CLAVIJO
Ah 1 vraiment ?
ISABELLE
J*ai eu tort, peut-être !
CLAVIJO, vivement.
Je ne dis pas cela... Mais en quoi ce livre ?.,.
ISABELLE, l'observant.
Tant de finesse!... tant d'élégance !... tantd'énergie!. Du reste, il n'y a pas lieu de s'en étonner; et quand on en connaît l'auteur...
CLAYIJO.
Vous le connaissez, Madame ?
ISABELLE
Je voudrais surtout le connaître davantage.
CLAVIJO, avec satisfaction.
Ah !... mais vous savez donc son nom ?
JSABELLE.
Je le crois.
CLAVIJO
C'est singulier ! je pensais... on m'avait dit, du moinque cet écrit était anonyme.
ISABELLE
Il est vrai, mais n'est-il pas signé à chaque page ?
CLAVIJO
Et de qui est-il, Madame ?
ISABELLE
De qui serait-il, sinon de l'écrivain le phis populai de l'Espagne ?... du célèbre...
CLAVIJO
Du célèbre ?...
ISABELLE
Du célèbre don Hurtado de Mendoza.
CLAVIJO, un peu piqué.
Hurtado ?... Ah î vous croyez que cet écv'\^ '•>-• '!•' do Hurtado?
ISABELLE
J'en suis presque mfnn.'... D'abord. «>n nio Vt\ affi
raé...Puis, quel autre que lui sait allier ainsi l'éloquence à la raillerie ?... Quel autre...?
CLAVUO.
Prenez garde, Madame!... Ne vous hasardez pas trop... car je crois, moi, que cet écrit n'est pas de don Hurtado.
ISABELLE, s'efforcant de garder le toi) du badinage.
Et moi, Monsieur, à moins de preuves évidentes, je continuerai à croire qu'il est de lui.
CLAVUO, souriant.
Et si je vous donnais des preuves évidentes?
ISABELLE
Des preuves?... (.se remettant.) Eh bien! je crois que je ne vous croirais pas encore.
CLAVUO.
Et si je vous disais le nom du véritable auteur?
ISABELLE
Le nom?... Eh bien! Monsieur, je... je ne dirais rien... car c'est impossible!... Ce style, cette éloquence...
CLAVUO.
Arrêtez, Madame... Ma modestie souffre trop de tant déloges!...
ISABELLE
Votre modestie?... Gomment! l'auteur de ce livre?...
CLAVUO.
C'est moi, Madame!
ISABELLE, avec explosion.
Vous!... c'est vous!... (So levant.) Eh bien! Monsieur, puisque c'est vous qui avez écrit ce livre... je me nomme Isabelle Tordova.
CLAVUO.
Isabelle Tordova!...
ISABELLE
Votre pâleur me dit que vous me comprenez.
CLAVIJO, avec colore.
Un pareil piège!...
ISABELLE
Un piège I... Auriez-vous laissé tomber votre masqu» si je ne vous l'avais pas arraché ?
CLAVIJO
Mon masque!... Vous êtes bien impudente, jeune fille... car, le masque tombé, c'est le juge qui vous apparaît... le juge offensé et vengeur!...
ISABULLE.
Je l'attends sans peur!.,. Monsieur, mon père vu(i> .i blessé mortellement; on vous représente comme redoutable, même comme cruel... Les hommes les plus braves vous craignent... Moi, je ne vous redoute pas... J'espère en vous, car vous avez les traits d'un homme... et, si vous repoussiez ma prière, vous ne seriez pas ui homme, vous seriez un monstre!...
CLAVIJO
Votre prière?.,..
Dites-moi que l'on vous a trompé... que demain vou rétracterez...
CLAVIJO
Me rétracter!... Mademoiselle, je ne me rétracte jamais! Quand j'avance un fail, c'est que je suis certain qu'il est vrai.
ISABELLE
Il ne l'est })as!...
CLAVIJO
Avez-vous des preuves qui le démentent?
ISABELLE
En avez-vous qui l'atlestenl?
CLAVIJO
J'en ai.
ISABELLE
Où sont-elles?
CLAVIJO
Mademoiselle, de grâce, n'insistez pas!... Mon devoir est déjà assez pénible.
ISABELLE
Votre devoir?... Quel devoir peut vous obliger à déshonorer un honnête homme?
Un honnête homme!... Eh! sans doute, je dois respecter et défendre tous ceux qui sont dignes de ce titre ; mais ceux qui l'usurpent, ceux qui, sous un masque d'héroïsme, cachent une trahison!...
ISABELLE
Monsieur!...
CLAVIJO
Pardonnez-moi, Mademoiselle, mais puisque vous m'interrogez, je répondrai. Eh bieni ceux-là je les poursuis, je les flagelle sans pitié! C'est mon rôle, à moi, c'est ma mission. On m'appelle pamphlétaire... que m'importe?... Il y a là une force qui brave tout et domine tout... ma conscience!...
ISABELLE
Votre conscience?... Eh bien! c'est à elle seule que j'en appelle; car ne croyez pas que je viens implorer une grâce... C'est la vérité que je veux, rien que la vérité!... Vous citez mon père à votre tribunal... Qui l'accuse? Des preuves écrites? montrez-les-moi... Des témoins? faites-les paraître. Confrontez-nous ensemble; qu'ils apportent leurs preuves, j'apporterai les miennes, moi aussi... Ce ne sont pas quelques vaines paroles... un discours tronqué ou défiguré... Ce sont des milliers de défenseurs vivants et respectés : les vieux soldats qui ont combattu sous lui... les chefs qui l'ont commandé...
les amis qui pleurent encore son absence... Ce sera ma mère ! . . . Oh ! Monsieur, je me jette à vos pieds I
CLAYIJO.
Mademoiselle!...
Je ne parle plus de droit, de justice, non!... je veux tout devoir à votre bonté. Vous avez des motifs de ressentiment contre mon père, je le sais; mais vous ne briserez pas, pour une vengeance stérile, la vie de trois êtres qui ne vous ont jamais fait de mal... car, sachez-b Monsieur, cette parole... cette parole serait un tripk arrêt de mort! J'ai une vieille mère malade... elle en mourrait. J'aime, depuis trois ans, le marquis d< Urreaz... Si cette tache ne s'efface pas, notre union e>\ rompue!... N'est-ce pas, Monsieur, que vous ne voudrt/ pas faire couler tant de larmes? Oh! ne détournez pa> les yeux!... Écoutez-moi... écoutez-moi!...
CLAVIJO
Mademoiselle, crojez que jamais sacrifice ne m*a et» plus douloureux; mais, je vous l'ai dit, je suis certain d ce que j'ai avancé; et quand mon devoir parle... je sui inflexible.
ISABELLE, se levant.
Misérable! sois maudit!... Tu o.^es couvrir du nom ddevoir tes atroces projets de haine? Tu oses appeler mission ton infâme métier?Sois maudit avec tous tes pareils! . . . Car, sachez-le bien, ce qui vous attend tous,ce n'est pas seulement le mépris de tout ce qui porte un cœur d'homm< c'est l'exécration et l'anathème d»» toutes les femmes!.. Ce sont les mères, les filles, les sœurs que vous avez outragées dans leurs sentiments les plus cbers, et qui vous disent par ma voix : « Violateurs du foyer domestique... profanateurs de la gloire publique et de la vertu privi'e... destructeurs de la paix et (!<^ l'honneur (\n< fa-
milles... au nom de toutes les familles, soyez maudits !;.. » (Elle sort.)