SCENE VIII
JULIE, MISS JACKSON
Miss Jackson prend son ouvrage et s'assied à gauche.
JULIE, à part.
L'Afrique! le désert! (chantant.) « Mon bien-aimé d'amour s'enivre. » Est-ce comme cela?...
MISS JACKSON
Très bien, miss Julia. Mais pourquoi toujours le désert? Un peu de Bellini, maintenant...
JULIE
J'aime cette voix qui meurt. Cela doit bien faire, la nuit, au bivouac, par un beau clair de lune.
MISS JACKSON, sentimentale,
Oui... mais Bellini!
Miss Jackson I
MISS JACKSON
Quoi, miss Julia?
JULIE
Miss Jackson, avez-vous jamais été amoureuse de quelqu'un?...
MISS JACKSON
Oh ! miss Julia! For shame!..,
JULIE
Voyons, dites-le franchement! C'est impossible qu'avec des yeux si bleus vous n'ayez pas fait quelque passion. Avouez-le, vous avez été amoureuse de quelqu'un?
MISS JACKSON
Fi donc! Si madame la marquise vous entendait!
JULIE
Je voudrais savoir à quoi on reconnaît qu'on est amoureuse...
MISS JACKSON
Les symptômes de l'amour, Shakespeare les décrit ainsi : « Le pourpoint mal boutonné... pas de chapeau (( sur la tôte.,. les bas qui tombent sur les talons... »
JULIE
Ah! fi donc, miss Jackson! moi, quand je ferme les yeux, je vois de grands chameaux tout chamarrés d'or, des chevaux arabes qui piaffent, des coups de fusil, des ballots de cachemires hauts comme la maison, des tapis à ramages, et cent mille figures basanées qui crient : « Vive madame la Maréchale!... Vive madame la Gou-« vernante! » %
MISS JACKSON
Ôh! comment voyez-vous tant de choses?
JULIE
/n the mind's eye^ comme dit Hamlet à Iloratio, par l'œil de la pensée. N'est-ce pas que ce doit être fort joli?...
Miss JACKSON.
Oh ! miss Julia, vraiment vous voudriez aller à Alger?
JULIE
Oui, ma belle! Savez-vous tirer les cartes?
MISS JACKSON
Non !
JULIE
11 faut que je voie une somnambule, pour savoir si j'iiMî M Mger.
Ml-> JACKSON.
Vous irez avec M. Louis de Saqueville, voir son oncle à Alger.
JULIE
Oh! que je n'aimerais pas voyager dix lieues avec M. Louis de Saqueville!
MISS JACKSON
Oh! miss Julia ! c'est un si aimable jeune homme!
JULIE
Pour ses électeurs... mais comme sa femme s'ennuiera!...
MISS JACKSON
Non, miss Julia ; vous ne vous ennuierez pas
JULIE, étendant la main.
Non, je ne m'ennuierai pas, j'en fais le serment. JMiss Jackson, sans bêtises, c'est que je suis amoureuse passionnée, miss Jackson. Si vous vous avisez de faire de grands yeux et d'ouvrir ainsi la bouche comme une boîte aux lettres, je fais des folies, j'envoie une déclaration en quatre pages à mon objet. M'en défiez-vous?
MISS JACKSON
Oh! miss Julia! est-il possible! Comment! vous n'aimez plus M. Louis de Saqueville? Qui donc?
JULIE
Qui donc! qui donc! c'est bien difficile à deviner. Allez-vous faire la bête maintenant? Voyons, essayez de dire que l'oncle ne vaut pas mieux que le neveu. Essayez, pour voir, et je vous arrache les yeux... Dites, si vous
l'osez, du mal de l'oncle. (EUe la pince et lui tire les cheveux.) MISS JACKSON.
Oh ! miss Julia, vous me faites mal avec vos oncles.
JULIE
Ah! très joli!... très joli!... Miss Jackson a fait un calembour!... que je vous embrasse pour la peine, miss Jackson. C'est très fort pour une insulaire, dans un âge si tendre... Mais d'abord je voudrais bien savoir ce que vous pourriez dire contre mon choix...
30 COxMEDlES EN IN ACTE.
MISS JACKSON
Premièrement, vous êtes engagée.
JULIK.
Secondement, je me dégage.
MISS JACKSON
Et puis, il a quarante-cinq ans.
JULIE
11 n'en paraît pas plus de quarante-quatre et demi, h les aime comme cela. Après?... Il a une belle moustach< que je lui ferai mettre en papillote, et il a les cheveux encore très noirs... couleur solide.
MISS JACKSON
Mais bientôt il deviendra gris.
JULIE
Bientôt! Bientôt n'arrive jamais. Dans je ne sais combien de temps, il sera gris, l'année prochaine... après 1 saison... au moment de partir pour les eaux; qu'ini porto?... Nous allons à Alger. Il va être général. Grand entrée triomphale... on me donne des échappes broderdes chevaux arabes, des bracelets, et vous, je vous mari à un choik.
MISS JACKSON
Un cheik!
JULIE. j
Oui, un cheik, et, si vous dites qucKiue chose, à un marabout! (Lui présentant ud châie.) Mettez-moi cela en tui ban. (l'eodant que miss Jackson la coiffe.) Puis viendra Ic moment d'entrer en campagne... Alors quelle séparation déchirante! J'attends les bulletins avec une impatience anxieuse, comme dit M. Sévin. Vous me lirez le Moniteur.., Je serai couchée sur un divan, dans un petit salon tendu en satin blanc à fleurs, avec une bordure en vei sets du (^^oran. Là, je ne reçois pas \in ennuyeux. Ma nièro laissera son Sévin i\ la porte avec les parapluies... Arr.ih-
gez donc mieux mon turban, un peu plus de côté... crânement, comme dit Marie de Roseville.
MISS JACKSON
Et puis un bulletin viendra, et on lira .• « Le général a été toué. »
JULIE
Ah! bah! Comment voulez-vous que cela arrive? J'ai vraiment bon air avec ce turban. Est-ce qu'on est jamais veuve à vingt ans? Mais regardez-moi donc, et dites-moi si je n'étais pas née pour être la femme d'un pacha ou d'un général algérien !... En vérité, je ne veux plus porter que des turbans!
MISS JACKSON
Oh! miss Julia! C'est l'heure où M. Louis de Saqueville vient. Otez cela.
JULIE
Oh! miss Jackson!... Et si l'oncle allait venir sur son grand cheval de bataille! Ma foi! je saute en croupe et je galope avec lui! Au désert! au désert!.. J'entends quelqu'un.
MISS JACKSON, regardant dehors.
Oh! miss Julia! Eh mais, c'est lui-même! pour l'amour du ciel, ôtez ce turban!... Mon Dieu, que pensera-t-il ?
Le colonel entre .