‹ Avec préface (volume 3)Chapitre 1 sur 214 · Avec préface · texte numérisé non relu

Avec préface

Je ne puis mieux exposer l'idée de cette pièce qu'eu racontant comme elle m'est venue. J'en emprunte en partie le récit à mes soixante ans de souvenirs.

Un matin, à déjeuner, ma femme, me parlant de ses compagnes de pension, prononça le nom de Clélie. « Clélie! m'écriai-je en riant. D'où lui vient ce nom? Était-ce une jeune lïomaine? — D'origine? non. Mais de figure et de cœur? oui. Belle, grande, brune, avec un profil de médaille antique, et de grands yeux, pleins à la fois de douceur et de vaillance, Clélie joignait à ces qualités d'énergie une certaine tournure d'esprit railleuse, qui se montra au vif dans une circonstance assez singulière.

— Contez-moi cela, lui dis-je.

— Mariée depuis quatre ans avec un créole passionnément 'pris d'elle, Clélie habitait une jolie maison de campagne à Vineuil, près de Chantilly. Le vieux prince de Bourbon vivait encore, et ses brillantes chasses étaient une des gloires du pays. Un jour, le cerf ayant sauté par-dessus la haie du jardin le Clélie, la meute, les piqueurs, une partie des chasseurs, sautèrent à leur tour et mirent en action la fable de La Fontaine. Le lendemain, Clélie, qui était seule chez elle à la cam- 3agne, écrivit au prince une lettre à la fois très mesurée et rès ferme, se plaignant du désordre de la veille, et exprimant

4 iMEDIES ET U\\ :

isir formel qu'il ne se renouvelât pas. Huit jours a] nouvelle chasse et nouvelle invasion domiciliaire. Clélie était dans son petit salon, occupée d'un travail de broderie, quand on vint l'avertir que le cerf avait sauté dans le jardin, que les chiens l'y avaient suivi, et que piqueurs et chasseurs venaient à fond de train dans la direction de la haie. Elle se lève tranquillement, et ordonne à ses gens de saisir deux des plus beaux chiens de la meute... Ainsi fut fait. La chasse s'arrêta, le cerf s'échappa, et la négociation entamée pour la reddition des captifs, amena entre le prince et Clélie un échange de lettres, de propositions, qui se terminèrent, avec tous les honneurs de la guerre et toutes les grâces courtoises de l'ancienne société française, par l'entrée de la belle jeune Romaine dans le salon du prince de Bourbon. »

Le court récit de ma femme me monta si bien la tète, qu'a peine le déjeuner fini, je courus à ma table de travail, et, le soir, j'avais bâti, là-dessus, et presque écrit tout un pn acte. Goubaui étant venu nous demander à dîner, je lui lus mon travail de la journée. « Diable, sY-n ia-t-il, niais il y a là un»' pièce en cinq actes. Cette femme est un caractère, et sur un caractère on peut toujours construire un drame. — Oui, lui dis-je en riant, il ne reste plus qu'à !<• troutei . I moyen est bien simple : chercher une situation pathétique proi taire valoir un tel personnage. Or il n'y en a que deux] Faut-il la peindre aux prises avec une grande passion ou nleur? Faut-il la montrer victime ou coups Si «Mit' a un amant... —Jamais! Jamais! m'écriai-je. Jamais je

à lui donner un amant. C'est la salir et la vulmber dan- le vieux drame de la femme adult. .il. reprit Goobauz rn riant; mais alors, si elle

ut. il faut que son maii ait une niait:

i de montrer un tel eai le femme m lutte

!•• chagrin, l'in itation, Itre..]

que - A la bonne heure] lui dis

retournant vers ma femme, reprit : «0

nous «loi m,., ce qn'étaît Clélie comme femme,

qu'était son ménage. — Oh! le mle plus orageux du m

mari avait toutes les folies d'imagination, toutes les efferves cences de caprices des créoles, de façon qu'il passait sa vie à faire des infidélités à sa femme et à lui en demander pardon, mais pardon à genoux, avec des larmes, des sanglots, des serments de ne plus recommencer, et des retours de passion conjugale d'autant plus ardents qu'ils étaient compliqués de remords, et de remords sincères. — Et elle? elle? — Oh! elle... elle écoutait tout... elle subissait tout avec un mélange de dignité, de douleur profonde, de larmes contenues, qui la faisaient ressembler à une fille de Corneille. — Eh bien! m'écriai-je en interrompant ma femme, voilà nos deux personnages posés! Il ne s'agit que de la faire assez souffrir, elle, pour l'arracher à son calme ; de lui faire pousser des cris de douleur, de mettre enfin en scène V adultère du mari. Il faut prouver, par une vigoureuse action dramatique, que la faute du mari peut amener autant de catastrophes que la faute de la femme. — Excellent sujet! s'écria Goubaux. — Alors, repris-je, commençons tout de suite, mon cher ami, et apprenez-moi mon métier en faisant la pièce avec moi. »

Nous employâmes notre hiver à achever l'ouvrage, et au commencement du printemps, nous allâmes le lire à Eugène Sue. « L'effet de la lecture fut à la fois excellent et détestable. Excellent pour les trois premiers actes; détestable pour les deux derniers. Il ne s'agissait pas d'améliorations, de corrections, de coupures. Tout était à changer et à refaire... Nous voilà, Goubaux et moi, dans la consternation... Deux mois se passent à chercher, à se désespérer, quand, un matin, une ancienne lettre, retrouvée et relue par hasard, me remet en mémoire une saisissante histoire d'adultère dont j'avais été témoin. Le mari ayant surpris le secret de sa femme, l'amant s'était mis immédiatement à sa disposition pour un duel à mort — Non, Monsieur, lui répondit froidement le mari qui avait été colonel, je ne me battrai pas. Je ne me bats pas avec les gens que je peux faire mettre en prison. »

Ce mot me frappa tout à coup comme le résumé d'un caractère, comme le germe d'un rôle, comme le point de départ d'une situation nouvelle, propre à remplir les deux actes qui nous manquaient. Tout plein de mon idée, je courus chez Gou-

6 l OMEDIES ET DRAM,

baux. Il était absent, il montait sa garde au Ministère des finan-

\ rais, je le trouve faisant sa faction. Je lui coni trouvaille : Admirable] me dit-il. — ■ Eh bien! travaillons* tout (If suit»', repris-je. — Je ne peux pas : il faut qm- j'écarte les chiens, et que je réponde aux pens qui se présentent. — Ou'est-ce que ça fait? Ça ne sera que plus amusant. » El voilà tous les deux, lui son fusil sur l'épaule, moi marchant a côté de lui sur le trottoir, et ébauchant le plan de nos deux actes, h- tout entremêlé des: On ne passe pas! du factionnaire l.a faction finie, le plan était fort avancé. Deux mois après, la pièce était faite, quelques semaines après, nous la lisions au comité du Théâtre-Français; elle fut reçue avec acclamation; et c'est ainsi que le personnage le plus original de la pièce, le colonel de Givry, fut trouvé par hasard, après coup, apr< pièce finie.

M11* Mars accepta le principal rôle, et, le 0 juin 1 S3s, j.* pus tir l'affiche : ■■ Ce soir, pretnièrt représentation, l.m" Lignerolles, drame en cinq actes et en prose. Mon cœur 1 bien forl en lisant ce titre sur les murailles, mais la veille, répétition générale, j'avais recueilli deux heureux pn premier, de la bouche de Casimir Delavigne, qui dit, en sortant : « C'est brutal, mais c'est saicond prophète tut un vieil acteur qui jou comiq ippelait Paure : «Monsieur, m'avait-il dit.

il dormir tranquille. Le succès esl sûi viendront a cette pièce-là, et quand 1«*< juf>nn> ronl quelque part. 1rs culottes suivent toujours... » Mutin, et ouvrage a eu

irtune d'avoir tour à tour, pour interprètes trois plus célèbres de notre époque. M Mars, M Rachel, M li itoi i. I otes trois onl jou.'- le rôle de Lo ec un

lalenl

PERSONNAGES

Henri de LIGNEROLLES, poète dramatique. M. Firmin.

Louise de LIGNEROLLES, sa femme lfl»«" Mars.

Page 1