PRÉFACE
Advienne Lecouvveuv avait été composée, sur la demande de MUc Rachel, je pourrais dire à sa prière. Mais les quelques mois que nous employâmes à écrire la pièce, M1,e Rachel les employa à s'en dégoûter. Changeante par imagination, par nature, elle l'était encore par faiblesse; elle consultait tout le monde, et tout le monde avait action sur elle. Il suffisait des railleries d'un critique pour la désenchanter de l'idée qui lui souriait le plus cinq minutes auparavant; c'est ce qui arriva pour Advienne. Les donneurs de conseils lui firent peur de cette excursion dans le drame. Hermione et Pauline consentir à parler en prose ! La fille de Corneille et de Racine devenir la filleule de M. Scribe ! C'était une profanation.
Le jour de la lecture. M1,c Rachel arriva donc au comité, résolue à refuser le rôle. L'assemblée était au gra-nd comple! ; les actrices, car elles jouissaient alors du titre de juges, se mêlaient aux acteurs, et un certain air d'aréopage, répandu dans l'assemblée, m'inspira, quand nous entrâmes, un fâcheux sentiment. Scribe prit le manuscrit et commença la lec- : je m'enfonçai dans un fauteuil et j'observai. Alors se
1- J'emprunte uno partie de cette préface à mes Soixante ans de
irenn'.f
216 COMEDIES BT DRAM!
déroula devant moi une double comédie, la nôtre d'abord celle qui se jouait silencieusement dans le cœur des s< Vaguement instruits des dispositions secrètes de leur il] camarade, ils se trouvaient dans une position délicate. I v-rage écrit pour Mllc Rachel, et que Mlle Rachel ne voulail jouer, pouvait devenir un grave sujet de difficultés, voir.- n de débats judiciaires, s'il était reçu par le comité. Le suivit donc la lecture à! Advienne sur la figure de M" H i Cette figure restant absolument impassible, les autres impassibles de même. Pendant ces cinq longs actes, elle npas, elle n'applaudit pas, elle n'approuva pas; ils n'approm pas, ils n'applaudirent pas, ils ne sourirent pas. Si complet» l'immobilité générale, que Scribe, croyant voir un de nos prêt à s'endormir, s'interrompit pour lui dire : «Ne vous i pas, mon clier ami, je vous en prie. » Le sociétaire se dé' liés vivement. Ce fut le seul effet de toute la lecture, i trompe; il y en eut un autre, ou du moins le connu d'un autre. Au cinquième acte, àl'avant-dernièiv chel. saisie malgré elle par la situation, se détacha un pe dos de son fauteuil, où elle était restée jusqu'alors cornueerustée, et porta légèrement sou corps en avant. ainsi queq qu'un qui écoute et s'intéresse à ce qu'il entend; ma aperçue que je m'en apercevais, elle se renfonça immédiatend dans son siège et reprit son visage de marine. La lecture finie nous passons, Scribe et moi. dans le cabinet du directeur, qui quelques instants après, vint nous y rejoindre, et nous di avec une expression de regret que nous acceptâm sincère, que Mlle Rachel ne se v<>r/<t>i pas dans noti que. l'ouvrage étant roniposé pour elle, le comité éiail d'il de regarder la lecture comme non avenue. - Autremei répondit Scribe, notre pièce - . I Lait \i
à point à qui sait attendre. • Le lendemain, tro différents vinrent n<>u> demander l'ouvrage. Scribe aima revanches qui ressemblent à des i -limait qu
doivent être servies chaudes; il voulait (bue- accepti opposai absolument. <■ Mon chei ami, lui < 1 i > - j ♦ > . la p faite pour le il faut qu'elle soit jm,.
!..• rôle est écrit pour M Rachel. :
u'il soit joué par Mlie Rachel. — Mais comment l'y décider? - Je n'en sais rien, mais il faut que cela soit. Dans le courant e notre travail, où votre part a été si considérable, vous m'avez lit quelquefois l'honneur de me dire que je comprenais mieux rôle d'Adrienne que vous. J'ai toujours senti, en effet, un ersonnage nouveau dans cette tragédienne qui s'est laissé ganer aux nobles sentiments des héroïnes tragiques qu'elle eprésente, dans cette interprète de Corneille, à qui la glaneur de Corneille a passé dans le sang. Eh bien ! ce personage ne peut paraître que sur le théâtre de Corneille. » Mon
!ccent de conviction convainquit Scribe. Ce ne fut pas sans [uelque peine. Les directeurs multipliaient leurs instances aunes de lui; un d'eux nous disait, pour nous décider : « Ma ^une première n'est jamais morte encore sur la scène et elle era si contente d'être empoisonnée 1 » Cet argument, si déci- » if qu'il fût, ne me persuada point; mais six mois s'étanl is sans amener rien de nouveau, Scribe me déclara qu'il e pouvait pas attendre plus longtemps. « Je ne vous demande lus (jue huit jours, lui répondis-je. Vous devez aller passer ne semaine à Séricourt, partez. A votre retour, si je n'ai rien btenu,je me rends. — Eh bien! d'aujourd'hui en huit, je vous ttends pour déjeuner à onze heures. — A onze heures, d'au- Diird'hui en huit. »
Il partit, et moi, voici ce que je lis.
Un nouveau directeur venait d'être nommé au Théàtre-Franais; j'allai le trouver, et je lui tins à peu près ce langage :
Vous savez le refus de Mllc Rachel. Ce refus est-il une faute.
nênic pour elle? je le crois : mais il y a un moyen de nous en
onvaincre, et de tout concilier, ses intérêts et les nôtres. Je lui
lande, non pas de jouer notre pièce, mais de l'entendre de
louveau chez elle, en présence de quelques-uns de ses amis :
Ile les choisira elle-même; elle en invitera autant ou aussi peu
lu'elle voudra, et moi j'arriverai seul avec le manuscrit. Si
ouvrage déplaît à ce nouveau comité et à elle, je remporte la
et je me regarde comme bien jugé. S'il lui plail à elle
iux, elle le jouera, elle y aura un grand succès, et elle
■•'liera son sauveur. » I/o lire est faite et acceptée; M"c Ra-
litle soira une deses amies : « Je ne puis pas refuser à
21 S iMÉDIES ET DR AMI
M. Legouvé, niais je ne jouerai jamais cette. ..-là écrire le mot, tant il fut expressif et en dehors du i classique. Rendez-vous fut pris pour le surlenden juges, choisis par l'artiste, étaient Jules Janin, '■'. et le nouveau directeur du Théâtre- Français.
J'arrivai un peu ému sans doute, mais maître de moi pou tant; j'étais convaincu que j'avais raison, et je m'< préparé pour le combat. Voici comment. Scribe était un h teur admirable, et il avait merveilleusement lu not devant le comité, sauf en une partie. S. 'Ion moi, le r< d'Adrienne n'avait pas été assez approprié par le Mile Rachel; il l'avait lu avec beaucoup de grâce, d'< chaleur, mais comme on lit un rôle déjeune première deur y manquait un peu, on ne sentait pas assez l'héroïne se la femme. Or c'était précisément là le point par lequel pouvait apprivoiser, acclimater M1"' Hachel à ce personna nouveau. L'entreprise n'était pour elle ni sans périls difficultés; il fallait donc lui atténuer ]■■< mis et lui aplanir antres; il fallait lui tracer d'avance, par la façon d" manière de passer d'un emploi à l'autre, et la convaii ce qui serait pour le public une métamorphose, ne serait p< elle qu'un changement de costume. Telle était la nua selon moi, Scribe n'avait pas fait assez sentir, el que diai pendant deui jouis à rendre visible et palpable.
J'entre. Accueil charmant, plein de cel propre à M"' Rachel. C'est elle qui nie prépare un v< sucrée, c'est elle qui rame chercher une chaise; elleo même les rideaui pour que lejoursoit plu Bavais la fameuse phrase... Je ne joui je riais en dedans de tout ce luxe d'amabilité, d'autant pli je m.' rendais bien compte «lu pourqu Comment, en efFet, accuser de mauvais vouloir el de une auditrice >i gracieusemenl prt que nous appelons au théâtre une pré|
Je commence. Pendant tout le premier ael pl.mdil., approuva, sourit, lit enfin exactement le
tvail l'ail au comité. Pourquoi? Oh ! pourqu devinai sans peine : son Ihèm ut. Klle \
pour excuse que le rôle ne lui allait pas; or Adrienne ne parait pas dans le premier acte, Mlle Rachel ne courait donc au- ,-un risque en louant ce premier acte; ses éloges mêmes devaient donner un air d'impartialité à ses réserves subséquentes, et un air de sincérité aux regrets dont elle accompagnerait son -, Mais sa finesse était une grosse faute. En ell'et, dès que mis virent ses marques de satisfaction, ils s'y associèrent; leurs mains s'habituèrent à applaudir; le lecteur, encouragé parles applaudissements, s'anima, et j'arrivai au second acte tenant mon public dans ma main, entrant dans l'ouvrage, toutes voiles dehors, poussé par le vent du succès, par ce souille électrique que connaissent bien tous les auteurs dramatiques, et qui court tout à coup dans la salle quand la victoire se déclare.
Au second acte, Adrienne parait, en tenant à la main son rôle de Bajazet, qu'elle étudie. Le prince de Bouillon s'approche d'elle et lui dit galamment : « Que cherchez-vous donc encore ? » Elle répond : « La vérité ! » « Bravo ! >» s'écria Janin. Oh! oh! me dis-je tout bas, voilà un ami, car, après tout, le mot ne valait pas un bravo. Mlle Rachel s'était retournée aussi vers Janin, avec un regard qui semblait dire : « Est-ce que c'est un traître?» Heureusement, l'avis du traître devint bientôt l'avis de tout le monde. M1,e Rachel, surprise et un peu embarrassée de ne pas retrouver son dédain du premier jour, se laissait aller, en j résistant faiblement, à l'impression générale, et se contenta de dire, après ce second acte fort applaudi des spectateurs : « Cet acte m'avait toujours paru le plus joli. » Ce fut son dernier simulacre de défense : dès le troisième acte, elle jeta bravement son premier jugement pardessus bord, exactement comme certains politiques se débarrassent de leurs opinions de la veille; elle applaudissait, elle riait, elle pleurait, en ajoutant de temps en temps : « Ai-je été assez bête ! » Et après le cinquième acte, elle se jeta à mon cou, m'embrassa de tout son cœur et me dit : « Comment n'avez-vous jamais pensé à vous faire comédien? » Le lecteur avait sauvé l'auteur. Ce qui me charma et me flatta, car quelque temps auparavant, après avoir entendu M. Guizot à la trihune, elle s'était écriée : « Que j'aimerais à jouer la tragédie
avec cet homme-là! » Le lendemain, à onze hi j'entrais chez Scribe. « Eh bien, me dit-il d'un air g< où en ôtes-vous? » Pour toute réponse, je tirai un papier d< poche et je lui lus tout haut : « Comédie-Français* d'hui à midi, répétition d'Adrienne Lecouvreur.
— Hein ? » s'écria-t-il.
Je lui contai tout, et dès le lendemain commença le séi travail des répétitions.
J'y appris beaucoup.
Tous les jours j'arrivais chez M,,e Rachel à dix liavec Scribe, soit seul, quand Scribe était retenu par la m scène du Prophète, et, jusqu'à onze heures et demie, nondiions l'acte qui devait être répété au théâtre à une hem pièce fut montée en vingt-huit jours, et pas un seul d< jours ne se passa sans ce double travail du matin et d midi. C'est là que j'appris à admirer tout ce qu'il y avait che; M110 Rachel de laboriosité, de perspicacité, de (aient délation, de modestie et d'agrément dans les relations. I moindre vanité de grande artiste, pas I»1 plus petit c, d'enfant gâté du succès; toute à son art, et tout poui Elle écoutait, discutait, se rendait dès qu'el nvaiuc
mais ne se rendait qu'après conviction. En voici un assez frappant. Ceux qui l'ont entendue dans Adrienn* pellent qu'un des plus grands effets du cioquièm certain...- Ah! Maurice!... » jeté par elle en reconnaissap son amant, au milieu de son délire. Si jamais cri de tli sembla un cri d'inspiration, c'est, celui-là. <>r M trois jours, je ne dirai pas à le trouver, mais i\ C'était Scribe qui le lui avait indiqué : elle résistai! elle nie résistait. Ces! taux ! répondait-elle obstiném théâtral. — Cfost taux, parce que vous le dites mal,
dait Scribe, tenace el rude quand il était sur le champ <l
taille, c'est-à-dire en répétition. Enfin, api
sais infructueux, ce cri entra, si je puis parler ainsi, dam
cœur, el elle nous le reproduisit avec une idmirable
je dis infidélité, car en passant
sublime. C'étail un de ses talents; on lui donnai» u
vous rendait un louis.
ADRIENNE LECO U VREUR. 221
Ges répétitions m'ont laissé encore un souvenir bien caraetéristique.
Peu de temps avant la première représentation, on fit relâîhe au théâtre pour une répétition du soir. Scribe, retenu à Opéra, ne vint pas. Les quatre premiers actes nous conduisient à onze heures; tout le monde s'éloigna, et nous restâmes >euis, Mlle Rachel, M. Régnier, M. Maillard et moi. Tout à coup U,,c Rachel me dit : « Nous voilà maîtres du théâtre, si nous •ssayions le cinquième acte que nous n'avons pas encore ré- ►été? Je l'étudié toute seule, depuis trois jours, je voudrais ne rendre compte de mon étude. » Nous descendons sur la ■«cène; plus de gaz, plus de rampe; pour toute lumière, le peit quinquet traditionnel à côté du trou du souffleur, où il n'y ivait pas de souffleur; pour spectateurs, le pompier de garde lormant sur une chaise entre deux décors, et moi, assis à l'or- •hestre. Dès le début, je fus saisi au cœur par l'accent * i • * Vl"e Rachel; je ne l'avais jamais vue si vraie, si simple, si puissamment tragique; les reflets de ce petit quinquet fumeux je- . aient sur sa figure des lividités effrayantes, et le vide de la -aile prêtait à sa voix une sonorité étrange; c'était funèbre! L'acte terminé, nous remontâmes au foyer. En passant devant me glace, je fus frappé de ma pâleur et plus frappé encore n voyant M. Régnier et M. Maillard aussi pâles que moi. Quant i M"*' Rachel, silencieuse, assise à l'écart, agitée de petits frisnerveux, elle essuyait quelques larmes qui coulaient ende ses yeux; j'allai à elle, et pour tout éloge, je lui mon- Lrai la figure émue de ses camarades, puis lui prenant la main :
« Ma chère amie, lui dis-je, vous avez joué ce cinquième acte "iiiiue vous ne le jouerez plus jamais de votre vie!
— Je le crois, me dit-elle, et savez-vous pourquoi ?
- Oui, je le sais. Parce qu'il n'y avait là personne pour vous applaudir, que vous n'avez pas pensé à l'effet, et qu'ainsi vous êtes devenue, à vos propres yeux, la pauvre Adrienne mourant au milieu de la nuit entre les bras de deux amis. »
Elle resta un moment silencieuse, puis reprit :
« Vous n'y êtes pas du tout! il s'est passé en moi un phéno- ' bien plus étrange ; ce n'est pas sur Adrienne que j'ai
pleuré, c'est sur moi !... Un je ne .sais quoi m'a dit tout à que je mourrais jeune comme elle; il m'a semblé que j dans ma propre chambre, à ma dernière heure, que j'as-, à ma propre mort. Aussi lorsqu'à cette phrase : « A triomphes du théâtre! adieu ivresses d'un art que j'ai tant aimé! » vous m'avez vue verser des larmes véritables : c'e.»' j'ai pensé, avec désespoir, que le temps emporterait toute trace de ce qui aura été mon talent, et que bientôt... il ne resterait plus rien de celle qui fut Hachelî
PERSONNAGES
MAURICE, cohtb i>k Saxb MM. Maillart.
Le prince DE BOUILLON «on.
L'abbé DE CHAZEUII Lero
MICHONNET, régisseur de la Comédie- Française Réov
M, QUINAULT, sociétaire de la Comédie- Française Ciiiuv.
m. poisson, sociétaire dela combdie-
Fr ANC AISE.
r\ VALET Mathien.
L'AVERTISSEUR un.
ADRIENNE LECOUVREÙR, de la
MÉDIB-FraNI USE i BEL.
LA PRINCES8E DE BOUILLON \u
ATHÉNAIS, duchesse d'Ahmomi Demain.
LA MARQUISE
LA BARONNE Favart.
MADEMOISELLE JOUVENOT,
taire db i \ Comédib-Françaisb Boio
MADEMOISELLE DANOEVILLE, a
TAIRE DB i \ COMJ DIB-Ffi \\> 1181 . .