‹ Avec préfaceChapitre 110 sur 196 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

JASON, puis MÉDÊE.

MKDÉE, entrant éperdue.

Uù donc est-il?Toi ! toi !... Grands dieux, je vous rends grâce Ah! tout est oublié!... C'est lui!

(Jason détourne la této.)

Quel front de glace!

Est-ce que mon époux ne me reconnaît pas?

JASON, avec impatience.

Moi!

MÉDÉE, avec amertume.

Peut-être mes pleurs au bruit de son trépas, Six mois de désespoir, ce douloureux voyage. Ont si profondément altéré mon visage

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Que mes traits, maintenant, sont (étrangers pour lui...

(Avec une amèro irouie.)

Jason, je suis Métlée!

.1 ASON, après un moment de silence et d'une voix sérieuse.

Entre nous, aujourd'liui.

Toute parole est j^rave. Ecoutez-moi!

MÉDÉE, froidement.

J'écoute.

JASON

Le devoir qui m'amène est cruel et me coûte ; Mais l'amour de mes fils, mon intérêt pour vous, La raison... mo soutient!...

MÉDÉE, avec ironie.

Quoi! vous pensez à nous?

JASON

Oui. Quel est votre sort? Le sort d'une indigente! Vos fils n'ont pour soutien qu'une aumône outrageante, Vos jours sont un long deuil, vos nuits un long effroi, Et de tant de malheurs, quelle est la cause? Moi!

Qu'importent ces tourments, si ces tourments s'apaisent Dès que vous êtes là?

JASON

Cependant ils me pèsent; D'autant plus qu'en vos maux je ne puis rien pour vous, Que l'implacable sort m'abat des mêmes coups. Qu'impuissant contre lui, je parais son complice. Un tel rôle est honteux, et je veux qu'il finisse.

MÉDÉE

Vous savez pour cela des moyens?

JASON

Tout-puissants!

MÉDÉE

JASON

Tout dépend de vous!

(Après un moment de silence.)

Ainics-tu tes enfants?

MÉDÉE, avec passion.

Si je les aimel

JASON

Eh bien, prouve-le donc!

MÉDÉE, vivement.

De grâce, Comment?

JASON

En terminant leur honte et leur disgrâce!

MÉDÉE

Comment?

JASON

En t'immolant aujourd'hui pour leur bien

Mais comment donc! comment!

JASON

En brisant un lien Qu'à l'égal des forfaits le ciel semble maudire, Auquel il attacha le crime et le délire, Qui contraint nos enfants à fuir, à mendier...

MÉDÉE

C'est?

JASON

Notre mariage !

MÉDÉE, froidement.

Ah! me répudier I

JASON

Je le pourrais, nos lois n'en font pas un parjure; Mais votre dévouement repousse cette injure :

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Je veux qu'un désir libre, un mutuel effort Jusqu'en nos nœuds brisés atteste notre accord.

M É D K K , froidement.

Mais je ne saisis pas, bien que je m'en efforce, Ce que nous gagnerons à cet heureux divorce.

JASON

Une fois désunis, nous sommes libres.

MKDKK.

Bien...

Mais après?

JASON

Vous pouvez dans un nouveau lien...

MÉDÉb\

Ail! je n'y songeais pas! et si je ne m'abuse, Vous aussi, vous pourrez...

JASON

Moi, j'épouse Creuse.

MÉDÉE, toujours très froidement.

Vous épousez Creuse?

JASON

Et grâce à cet hymen.

Mes fils, en ce palais établis dès demain, Dans le puissant Créon trouvent un second père.

MÉDKE.

Quel plan ingénieux! Mais pourtant, moi, leur mère, Quel sera mon destin? j'en ressens quelque effroi, Car je ne vois pas bien ce que l'on fait de moi.

JASON

Si vous y consentez, un rapide navire.

Tout chargé des trésors de l'opulente Éphyre, A la voix de Créon, sur quelque bord lointain. Chez un monarque ami vous conduira demain.

MÉDÉE

Tout est prévu! Pourtant... encore une demande : Où me conduira-t-on? Il est bon qu'on s'entende. Est-ce auprès de mon père et sur ces heureux bords Dont j'ai ravi pour vous les célestes trésors? Est-ce sur le Phagase, aux remparts de M«Hhone, Dont le roi fui tué pour vous donner un trùno? Est-ce en Thrace, où la mer roule encore en courroux Les ossements d'un frère assassiné pour vous? Voyons, cherchez... avant de lancer le navire, Cherchez quel bord lointain, quel solitaire empire Ne maudit pas on moi ce que pour vous j'ai fait, Ne nous reproche pas quelque commun forfait : Car de notre union vous oubliez les causes Peut-être... l'amour fait oublier tant de choses! Ce qui fait de nos cœurs l'étroite liaison, Ce n'est pas l'amour seul, c'est le crime, Jason! Vous fûtes de moitié dans tous mes artifices, Et nous sommes enfin moins époux que complices.

JASON

Foinmo!...

MÉDÉE,' avec une agitation croissante.

Si par mon art mon frère fut trompé, Vous seul l'avez saisi, vous seul l'avez frappé ! Oh! ne dites [)as non!... frappé seul, sans défense. Et vous avez eu beau rechercher l'innocence Dans les luslrations du temple delphien... Le mourant... le mourant... rappelez-le-vous bien! Hecueillant dans ses mains le san*^ de sa blessure, Nous le jeta fumant encore à la figure, Criant: Soyez maudits! fratricides!... Et toi, Tu crois qu'on peut dissoudre un tel hymen, tu croi Que deux êtres, unis par un tel anathème, Peuvent chercher l'amour ailleurs que dans cux-mèmc

MKDKE. 277

Que leur cœur homicide et leur bras meurtrier Avec un être pur peuvent s'associer, Et qu'il suffit, pour rompre un joug comme le nôtre. De me dire : Va-t'en, femme!... j'en aime une autre!

JASON

Veux-tu sauver tes fils?

MÉDÉE

Tais-toi ! tais-toi î leur nom Met le comble à ta honte!... Oui! que ta trahison Me déchire le cœur, mo chasse, me remplace, Je le conçois, ce crime est commun à ta race ! Mais parler de tes fils et de leur sûreté. Quand tu n'as dans le cœur que ta brutalité, Et, mêlant leur candeur à tes plans d'adultère, Abriter tes amours sous ton titre de i)ère! Voilà qui passe tout, et tu me fais horreur!...

JASON

Eh bien I brisons nos nœuds !

MÉDÉE

Non! je lis en ton cœur!

Non! je devine touti Si, dans ta haine ardente, Tu ne me chasses pas ainsi qu'une servante; Si, pour m'abandonner et suivre ton beau feu, Tu viens me demander, à moi, mon libre aveu, Ce n'est pas, comme ici tu veux le faire croire. Pour mes bienfaits passés un reste de mémoire, C'est qu'un ordre secret t'y force, et que ton roi, Craignant les dieux vengeurs, t'impose cette loi !

(Mouvement de Jasou.)

C'est cela!... Je le vois à ta rage confuse!

Ah! mon aveu te manque! Eh bien! je le refuse I

JASON, avec fureur.

Retombent donc sur toi tous les coups du destin !

Demain, Tordre est donné, l'on te chasse!... Demain, Tu pars, et moi je reste'

Oh!...

JASON

Je reste près d'elle I

MÉDÉK.

Jason!...

JASON

Pour lui jurer une amour immortelle!

Les refus de Gréon ne se soutiendront pas, Il a besoin de moi pour sauver ses États, Sa iille lléchira sa rigueur insensée, Et loia de ces rempiirts dès qu'on t'aura chassée, On m'unit à Creuse, et les vents, dès demain, Escorteront la fuite avec nos chants d'hymen!

mr^IDÉE, hor» délia.

Tais-toi I

Maintenant donc, accède ou bien refuse; Consens, ne consens pas, peu m'importe : Creuse N'en deviendra pas moins ma femme. C'est à toi De voir si du destin tu veux braver la loi, Rendre à tes deux enfants un trône ou la misère. Et mériter le nom de marâtre ou de mère!

(Il sort par la gauche.)

MÉDÉE. 279

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