SCÈNE VI
MËDÉË, seule.
f-\près un long silence.)
Seule!... me voilà seule au monde!... Plus de père!... Plus d'enfants!... plus d'épouxi... plus rien!...
(Elle s'arrête; puis, après un long silence.)
Tu pleures, t
(Avec amertume et ironie.)
Et Jason!... Il triomphe! Oui! oui! grâces à moi,
MEDEE. 303
Voilà de tous ses vœux la mesure remplie !... Notre hymon lui pesait, c'est moi qui l'en délie! Il voulait mes deux fils, je les lui rends I Ma main L'unit à sa maîtresse.'... Ah! je me fie en vain A ce voile vengeur!... Dès ce soir, à Creuse Sans doute quelque dieu révélera ma ruse, Et tandis que, proscrite et chassée à grands cris, Je fuirai, triste objet d'horreur et de mépris, Jason, heureux époux, heureux prince, heureux père, Jason, fier de ses fils et de leur jeune mère, Jason, comblé d'honneurs, de gloire... Dieux d'enfer! A mon aidel... du sang!... des pleurs!... descris!... dufer! Ce que je tenterai, je n'en sais rien encore! Mais je veux qu'un forfait que l'univers ignore Étende autour de moi sur ce sol frémissant Un large voile noir, tout parsemé de sang!... Je veux que ce Jason, et Creuse, et son père, Mes fils même!... Mes fils?... Est-ce que je suis mère? Est-ce que ce doux nom, ils ne le donnent pas A celle qui me tue? Est-ce que les ingrats Ne l'aiment pas en fils? Eh bien! race infidèle, Soyez contents!... je veux vous unir avec elle!... Oui, le voilà, le coup effroyable et vengeur Qui va percer Jason jusques au fond du cœur! Il les aime tous trois, qu'en tous trois il périsse!
(Avec désespoir.)
Périr I . . . eux ! ... de ma main ! ... Ah ! songe à ton supplice»
Malheureuse! C'est toi que tu vas déchirer!
C'est ta chair et ton cœur qu'il te faut torturer!
Tu mourras de leur mort!... Eh bien! soit, que j'expire,
Pourvu que Jason souffre un éternel martyre,
Et que par mon forfait lui créant des bourreaux.
Je déchaîne sur lui tous nos dieux infernaux!
0 pâles déités de la sombre Tauride!...
Toi surtout, dieu sanglant du culte infanticide,
Saturne! écpute-moi!... Tes autels désolés
Aiment le sang des fils par leur mère immolés,
Eh bien! je t'offrirai cet affreux sacrifice!...
Mais, pour prix d'un tel coup, je te veux pour complice*
Attache à ce Jason un immortel vautour!
Double pour sa Creuse... oui... double son amour
Pour doubler ses regrets!... Ilends-le bon! rends-le père,
Pour qu'il pleure ses fils comme pleure une mèrel...
Et qu'enfin, seul, errant, fou d'horreur et d'effroi,
11 vive et meure aussi désespéré que moi!...
SCEiNt: VII
MÉDÉE, LYCAON, MÉLANTHE, paraissant au fond condalta par LA N<U'RRirM:.
MÉDÉE, apercevant ses enfants .
Ciell ô ciel! ce sont eux!... Saturne les amène!
LA NOURRICE, aux enfants.
Oui! Creuse le veut! venez calmer sa peine! Médéol... écoutez-moi...
MÉDÉE, sans se retourner.
Que veut-on?...
LA NOURRICE, aux enfants.
Avancez, Ne tremblez pas!
(A Médée.)
Ce sont vos enfants.
MÉDÉE^ de même.
Je le sais.
LA NOURRICE
Est-ce que vous pourriez quitter cette demeure Sans leur dire un adieu?...
MÉDÉE, d'une voix sombre.
Des adieux!... Oui... c'est l'heure, C'est l'heure des adieux!...
LA NOURRICE, aux enfants.
Enfants, parlez-lui, vousl
LYCAON, de loin.
Ton cœur est-il toujours irrita contre nous?
MÉDÉE
0 dieux ! . . . leur voix ! . . . leur voix si tendre ! . . .
LA NOURRICE, à part.
Elle est émue!
(A Médée.)
Peuvent-ils s'approcher?
MÉDÉE, avec terreur.
Non î non !
LA NOURRICE
A votre vue Bientôt va les ravir le pouvoir paternel, Le temps presse!... Jason les demande...
MÉDÉE, avec ua cri.
A l'autel!
A l'autel, où déjà près de tout ce qu'il aime 11 s'enivre d'amour... d'orgueil...
(Mouvement de la nourrice.)
Et mes fils même, Ils brûlent de revoir celle qui les attend. L'épouse de Jason, leur mère... Ils l'aiment tant! Ah! vous avez raison I l'heure fuit... le temps presse!... Qu'ils viennent!
LA N 0 l' R R I C K , U regardant avec inquiétude.
Quel accent î
(KUe remonte vers les enfants.)
M K n K K , à part, sur le devant de la scène.
.Mlons, pas de faiblesse!.
Que le père et les fils, frappés des mômes coups...
LA N 0 1' R R I C K f bas, aux entants qui descendent avec elle.
Tous les deux, en silence, embrassez ses genoux!
(Les enfants s'approchent et prennent la main de leur mère qu'Us baisent.) M É D ^ E , sentant la main des enfants.
Lourmain! leurdouccmain !.. .C'est elle. ..ellemetouchr Je sens... je sens mon cœur défaillir... et ma bouche. Ma bouche... malgré moi... se penchant vers la leur... Avant de les frapper... Non! c'est trop de douleur! Loin de moi, noirs desseins! loin de moi, haine impure Faut-il me torturer pour punir un parjure? Venez!... venez, enfants!... je pardon ne!... en mes bras!... Je le lis dans vos yeux, vous n'Êtes plus ingrats.
(Orphée parait au fond.)
Eh bien! quece Jason s'unisse à ce qu'il aime... J'ai mon trésor aussi, moi... j'ai mon diadème : J'ai retrouvé mes fils!
ORPHÉE, courant k elle.
Va! pars!... Prends-les tous deux
Oh! sois béni! Venez!...
(Elle s'apprête à fuir avec ses fils, lorsqu'on voit passer sous les colonnes du vestibule une jeune fille et des esclaves qui courent en portant des torches et en poussant des cris.)
ORPHÉE
Quels sont ces cris afi*reux?
MÉDÉE, à part.
J'ai peur!...
MÉDÉE. 307
LA JKUNE FILLE.
Creuse!...
ORPHÉE
Hé bien!...