‹ Avec préfaceChapitre 129 sur 196 · Joseph, Marthe, Villeneuve · texte numérisé non relu

Joseph, Marthe, Villeneuve

MISS SUZANXK. 31j

M ART m:. Du droit que me donne la supériorité de mon sexe sur le tien!...

VILLENEUVE, riant.

Ah! ah!

MARTnE.

C'est évident!... L'homme le plus raisonnable n'atteint jamais au bon sens pratique d'une fille qui a passé vingt ans!... La preuve!... Tu as du talent, tu as du cœur, tu as du caractère, et, de plus, tu as cinquante ans; moi... j'en ai vingt-cinq sans que ça paraisse! Quelle est la bonne tête de la maison?... Est-ce toi?... ou moi?... C'est moi!... Voilà qui est sans réplique... (Montrant Joseph.) Revenons à celui-ci, qui certes n'arrangera pas ses affaires si je ne m'en mêle pas.

josEPn.

Comment, mademoiselle?

MARTHE

Croyez-vous qu'on n'ait pas d'yeux? Vous aimez beaucoup mon frère?

JOSEPH, avec élan.

Si je l'aime!

MARTHE

Oui, oui, mais je m'imagine que ce n'est pas pour mon frère... que vous inventez dix fois par jour des prétextes pour monter ici... quand il n'y est pas.

JOSEPH, avec trouble.

Vous avez remarqué...?

MARTHE

Mon Dieu, oui! j'ai remarqué...! Oh! l'affaire ne sera pas facile et demandera du temps! Suzanne est charmante... vous n'êtes pas laid, si vous voulez... mais enfin... vous n'êtes pas beau!

JOSEPH

Je le sais bien.

MARTHE

Vous êtes comme tous les hommes!

VILLENEUVE, à Joseph».

Mais tu as ce que Suzanne, qui a voulu gagrner sa dot elle-même, estime avant tout : du talent, et un bel avenir! Les arts industriels n'étaient qu'un commerce autrefois... ils deviennent une des gloires de notre pays... il faut que tu aies ta part dans cotte gloire-là; il faut que tu sois tout ce que- je n'ai pas pu être.

JOSEPH

Moi?

VILLENEUVE

Le sculpteur sur bois d'aujourd'hui, instruit, poli, lettré, peut être un artiste autant qu'un artisan. L'artisan d'hier, privé comme moi d'éducation première, empêtre dans son ignorance et sa grossièreté...

JOSEPH

Ne vous calomniez donc pas ainsi !

VILLENEUVE

Je me juge ; il y a toujours en moi un vieux fond d'ouvrier, qui reste sous l'artiste... Tu ne sais donc pas qu'à trente ans je ne savais pas encore lire. ..

JOSEPH

Gomment?

MARTHE

C'est vrai. Il avait déjà des cheveux gris quand il a eu le courage d'aller à l'école; je me rappelle ça...

JOSEPH

Mais comment se peut-il qu'un homme de votre intelligence...?

i . Joseph, Villeneuve, Marthe.

VILLENEUVE

Comment?... comment?... Comment mon père a-t-il été forcé do tirer parti do moi h sept ans?... Comment, à dix, au lieu d'aller à l'école, m'a-t-il fallu mener les troupeaux au pacage pour gagner dix sous?... Comment, plus tard, ai-je dû prendre un état pour soutenir mes parents infirmes?... Legain, toujours le gain!... car gagner, c'était manger... Le peu que je sais, le peu que je suis, il m'a fallu le conquérir tout seul, pied à pied... à force de labeurs...

JOSEPH

Plaignez-vous donc, après ce que vous êtes devenu.

MARTHE

Bien dit !

VILLENEUVE

Je m'en suis tiré, moi, parce que j'ai quelque énergie; mais combien d'êtres plus faibles périssent dans cette lutte!... Combien d'intelligences délicates avortent dans ces éprouves !... Comment ne force-t-on pas les parents à instruire leurs enfants!... On a le droit légitime de prendre un fils à son père, pour en faire un soldat, et on ne l'a pas pour en faire un homme ! On peut l'envoyer sur un champ de bataille, et on ne peut pas l'envoyer à l'école! On peut, on doit lui dire : « Paye à ton pays la dette du sang, » et on ne peut pas ajouter : « Paye-lui celle de l'intelligence I » Est-ce juste? Est-ce raisonnable? (Avec colère.) Mais, puisquo vous avez des lois qui vous permettent de déposséder les propriétaires dans l'intérêt de l'État..., expropriez-nous donc de notre ignorance pour cause d'utilité publique !

SCKNl- ni

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