Marthe, Suzanne
384 COMÉDli - DRAMES.
MARTIIK.
A loi I Mais d'abord une question. Comptes-tu épouser Joseph ?
SL ZANNi:.
Moi? Je n'y ai jamais pensé.
MARTHE
Il l'aimo poiirinnf l.i»Mi!
-UZANNE
Il m'aime ?
MAHTIIK.
Tu ne t'en es pas aperçue ?
Jamais !... Oh ! le pauvre garçon !
MARTIIK
Il suffit I il su fut î... Pauvre garçon dit tout I... Dès (|ue tu le plains, son affaire est jugée !... A la tienne, ma petite Suzanne... Tu m'as entendue vanter les avantages d'être laide !... Kh bien, sais-tu la seconde partie de cette vérité? C'est qu'il va oarfni> do grands liu nnv.'oi.i.u h être jolie.
SUZANNE, «ouriaot.
Je ne l'aurais pas cru.
MARTHE
Kntendons-nous. Pour une demoiselle du monde riche, fiancée à un homme riche comme elle, la beauté n'est qu'une dot de plus ; mais pour une fille pauvre, sans mari, que sa pauvreté force à s'aventurer seule, dans la rue, une jolie mine est un péril de tous les instants... Eh bien, ma petite Suzanne, tu es trop jolie pour être pauvre !
SLZANNK.
Je suis jolie?... Vrai? Eh bien, j'en suis bien aise?
MARTHE
Il réussit bien, mon sermon !
SLZANNi:.
Ah çà ! mais où est donc ce grand péril ?
MARTHE
Il est dans l'accueil que tout le monde vous fail.
SUZANNE
Je ne trouve que gens qui m'accueillent à bras ouverts.
MARTHE
A bras ouverts ! précisément !... Des gens t*accueillant comme cela... ah! tu n'en manqueras pas!... Nous ne sommes pas en Amérique ici !... et il y a dans tout Français un vieux fond de troubadour... qui fait que, dès qu'un homme se trouve seul avec une femme jolie, pauvre et libre... il n'a que deux pensées : la première de raranger un peu sa cravate et de passer la main dans ses cheveux ; la seconde de se dire : « Ah çà ! il s'agit de faire la cour à cette petite dame-là. »
SUZANNE
Mais je n'en reviens pas !... qui t'a appris ces secrets?
MARTHE
Mon talisman! Toujours le même! Gomme on ne regarde jamais une femme laide, elle a tout le temps de regarder les autres. C'est ce que j'ai fait, et j'ai vu... Ainsi te voilà, toi, mademoiselle Suzanne Villeneuve, institutrice; tu vas demander conseil à un avocat, à un médecin, à un savant; à ta première visite, il te fait des compliments; à la seconde, il t'appelle ma jolie clienie; et, à la troisième, selon la date de son extrait de naissance, il te glisse un billet doux, te prend la taille ou se jette à tes genoux... Les hommes de l'Empire se jettent (^ncore à genoux, quitte à ne pas se relever.
SUZANNE
Oui... de vieux fous dont tout le monde se moque.
MARTHE
Du tout! ce sont les mœurs nationales! Tu vas en sol-
liciteuse dans une grande administration d'industrie, de chemin de fer, n'importe. Tu ne trouves que des protecteurs, des apostilleurs... Au bout de deux jours, les surnuméraires te serrent la main, lo (^hef du personnel t'embrasse... sur le front..
SUZANNE
Comment... il m'embrasse?...
MARTUE.
Un chef du personnel! Veux-tu pas qu'il se contente des appointements de son inférieur?... Puis il te conduit chez le ministre' !
SUZANNK.
Quoi?... Est-ce que les ministres aussi...?
MARTHE
Ohl non I non!... c'est bien dilbrcnl! Les ministres sont bien au-dessus de ces petites faiblesses!... leur fonction est comme un sacerdoce. Ils se respectent! ils te respectent!... et tu n'as rien à craindre d'eux!... Mais, excepté eux, et les sénateurs peut-être, tous, vieux ou jeunes, beaux ou laids, riches ou pauvres, employés ou rentiers, industriels ou artistes, civils ou militaires; tous troubadours! troubadours! troubadours... ot mendiants; car ils demandent toujours!... Troubadours et usuriers, car ils prêtent toujours à la petite semaine... deux cents pour cent d'intérêt, payables en... Pas un qui aime avec désintéressement... pas môme un capitaine!
SUZANNE, troublée.
Un capitaine!
MARTHE
Eh bien, oui! car, puisque le mot est lâché, il faut bien que j'arrive au but enfin! T'imagines-tu que, si M. de Brignoles grimpe si lestement et si souvent nos quatre
1. Nota. — Le mot les ministres a été remplacé à la censure par les administrateurs généraux.
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étages, ce soit pour l'amour de la sculpture sur bois?... M. de Brignolcs est amoureux de toil...
SUZANNE, souriant-
Je le sais bien.
MARTHE
Tu le sais?
SUZANNK.
Sans doute, puisqu'il me l'a dit.