‹ Avec préfaceChapitre 40 sur 196 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Les Précédents, DE GRIGNON, en grande livrée, sortant de la porte à gauche.

DE GRIGNON

La voiture de madame la comtesse est avancée.

LA COMTESSE

C'est bien... Appelez ma femme de chambre, et partons I

MONTBICHARD.

Permettez... permettez, madame... (a de orignon.) Restez... Approchez... approchez... J'ai interrogé tout à l'heure votre valet de pied...

LA COMTESSE

En vérité !

MONTRICUARD.

Et il me semble que ce n'était pas celui-là.

LA COMTESSE

J'en ai deux, monsieur le baron.

MONTRICHARD

Deux ! Ah I mais monsieur est-il bien sûr d'avoir toujours porté la livrée ?

LÉONIE, vivement, à Montrichard.

Ohl certainement.

DE GRIGNON, bas, à la comtesse.

[1 m'a déjà vu ce matin en bourgeois.

92 CUMKDIKS ET I'^' ^ ^' ^•

LA COMTESSr.

Tant mieux !

MONTRICHARD

. Ce doit être un domestique nouveau... très non- •"

LA COMTESSE, avec embarras.

Qui peut vous le faire croire?

MONTRICHARD

Un vague souvonir quo j'ai, de l'avoir aperçu sous un autre costume.

LA COMTESSE

En effet, il mo <ort cinelf|nol\)is romme valet de chambre.

MONTHIClIARn.

Ahî... expliquez-moi donc alors certains signes rpif je crois remarquer et (jui m'étonnent... son trouble...

LKUNIE.

Du tout!...

m: tjRIGNON, .-^ part.

Dieu ! que j'ai peur d'avoir peur!

MONTRICllARP.

Une certaine noblesse de traits... n'est-il pas vrai, mademoiselle?...

DE GKIGNON, à part.

Je me trahis moi-même... Je dois avoir l'air si noble en

domestique.

LA COMTESSE

Je vous assure, monsieur le baron...

LÉONIE

Oh! oui, nous vous assurons...

Alors, c'est différent; et puisque vous m'assurez toutes deux que ce garçon est votre valet de pied... je ne l'interrogerai pas... non... je l'arrête... ai remonte r»- ♦■— ' >

DE GRIGNON, bas.

Ah! comtesse...

LA COMTESSE, bas.

ïoutvabieni nous sommes sauvés. La lettre... tirez la lettre de votre poche...

DE GRIGNON, bas.

Comment?

LA COMTESSE, bas.

I^t, rendez-la-moi.

MONTRICIIARD, à la comtesse.

Eh bien!... (Redescendant.) quc ditcs-vous de mon idée?

LA COMTESSE, avec un embarras feint.

Je dis, je dis, monsieur le baron que c'est pousser assez loin la raillerie... et que vous ne me priverez pas d'un serviteur qui m'est utile...

MONTRICUARD.

C'est que j'ai dans la pensée qu'il peut m'être fort utile aussi...

LA COMTESSE, se rapprochant de Grignon.

Vous ne le ferez pas !

MONTRICIIARD.

Pourquoi donc?

LA COMTESSE, avec un embarras croissant et se rapprochant toujours de de Grignon.

Parce que... parce que... (Bas, à de Grignon.) La lettre... (Haut.) Parce que... cet homme est chez moi... est à moi... que j'en réponds... (Bas, à de Grignon.) La lettre, ou vous

êtes perdu ! (De Grignon tire la lettre de son habit et va pour la lui remettre.) MONTRICHARD, qui a tout suivi des yeux, s'approchant v:ven:er.t

Ce papier! je vous ordonne de me remettre ce papier, monsieur., s

LA COMTESSE, avec l'accent le plus troublé, à dj Grignon.

Je VOUS le défends !

MOI^TRICHAHD, vivement.

Toute résistance serait inutile... monsiem pa-

pier...

DE GRIGNON

Le voici, monsieur.

LA C 0 M T E S S E , se cachant la tète dans l«s deux mains.

Le malheureux, il est perdu !

nE GRIGNON, à part.

J'aimerais mieux être ailleurs !

M 0 N T R I c II A R D , lisant ladresse, puis le commencement de la lettre.

« A Monsieur Henri de Flavigneulî Mon cher lils... »

(Il s'arrête, cesse de lire, reuiet la lettre k d« Cfrignon. Avec soleunllé.)

« Monsieur Henri de Flavigneul, au nom du roi et do la

loi, je vous arrête. » (II remonte au fond.)

LÉO NIE, qui a tout suivi, poussant un cri de joi«.

Ah!... quel bonheur!

LA COMTESSE, bas, à Lôonie.

Pleure donc!...

MONTRICUARD, au dragon.

Emparez-vous de Monsieur.

LA COMTESSE

Monsieur le baron, je vous en supplie...

MONTRICUARD.

Je ne connais que mon devoir, madame, (au dragon.) Conduisez Monsieur dans la pièce voisine... constatez son identité, sa déclaration suffira, et après, vous connaissez mes instructions... (Le dragon fait signe que oui.) DE G RIGNON.

Que voulez-vous dire?

MONTRICUARD, à de Grignon,

, Adieu, brave et malheureux jeune homme, croyez que vous emportez mon estime... et mes regrets...

DE GRIGNON

Permettez... monsieur... permettez!...

MONT RICHARD, au dragon.

Emmenez-le...

DE GRIGNON

OÙ donc ? (La comtesse lui serre la main, et il sort sans rien dire.)

MONTRICIIARD, à la comtesse, qui a son mouchoir sur les yeux.

Pardonnez, madame^ à mon importunilé, mais mon premier devoir est d'avertir M. le maréchal d'un événement de cette importance. Oh trouverai-je ce qui est nécessaire pour écrire?

LA COMTESSE

Dans cette chambre. (Montrant la porte à gauche.) Ma nièce va vous le donner, monsieur.

LÉONIE, voyant Henri entrer par cette porte.

Ciel! M. Henri!

MONTRICIIARD, remonte le théâtre de quelques pas et se trouve à côté de lui. Bas.

Tu m'avais dit vrai, il était ici... déguisé; mais malgré

son déguisement, je l'ai découvert. (Lui prenant la main.) Je le

tiens !

HENRI, résolument.

Eh bienl monsieur?

MONTRICHARD

Silence ! voilà tes vingt-cinq louis ! (ii lui gUsse dans la main

une bourse et sort en passant devant Léonie, qui ne veut passer qu'après lui). HENRI, stupéfait, avec la bourse dans la main.

Qu'est-ce que cela signifie?

LÉONIE, vivement.

Que je suis au comble du bonheur, car vous êtes sauvé I

HENRI

Sauvé!...

LÉONIE

Grâce à ma tante... adieu! (EUe s'élanco dans rappanement, gur les pas de Montrichard.)

SCÈNK VI

HENRI, 1 A ( OMTESSE.

HENRI jeunt la bourse sur la Uble .

Sauvo!.. >auvé par vous!

LA COMTESSE

Pas encore!... J'ai détourné les soupçons du baron... il croit tenir le coupable... mais tant que vous serez dan^ le château, tant que vous n'aurez pas traversé la fron tière... je craindrai toujours...

HE.NRI.

Et moi, je ne crains plus rien... grâce à celle dont l'esprit, dont l'adresse...

LA tU.Mifc;S»E.

De l'esprit, de l'adresse! il n'y a là que du cœur, cher Henri : c'est parce que je souflrais... c'est parce que tout mon sang était glacé dans mes veines, que j'ai trouvé la force de veiller sur vous I Vous croyez donc, ingrat (car vous êtes un ingrat 1.^.) de l'esprit! de l'adresse ! grand Dieu!... vous croyez donc que la pitié, que l'affection pour un malheureux, consistent à perdre la t«He au moment de son danger, à le trahir par son émotion môme, comme font les enfants... Non, Henri, la vraie tendresse, la tendresse profonde, c'est de rire en face de ce péril, c'est de railler avec la mort dans le cœur; seulement, quand le danger s'éloigne, le courage s'épuise, la force vous abandonne... (Fondant en larmes.) Oh! si vous aviez ét<: arrêté, j'en serais morte!

Chaque jour, chaque instant me révélera donc en vous une qualité nouvelle... Je cherche en vain dans mon cœur quelques paroles qui vous disent tout ce que j'éprouve... Vous qui pouvez tout... vous qui savez tout... ange, fée,

BATAILLK DE DAMES. 97

enchanteresse, enseignez-moi donc le moyen de vous payer de tout ce que je vous dois!

LA COMTESSF,.

Vous ne me devez rien.

HENRI

De tout ce que je vous ai fait souffrir !

LA COMTESSE, avec un grand trouble.

Avant de répondre, Henri... je dois vous faire une demande... ces paroles si tendres, que vient de prononcer votre bouche... sortent-elles bien du fond de votre cœur?

UENRI.

Ah! vous m'outragez! Quelle preuve!

LA COMTESSE

■ Eh bien! c'est...

Parlez... c'est...

LA COMTESSE

Eh bien! mon ami... c'est de m'aimer... car je vous aime!... Silence... on vient.

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